SUITE DE LA LETTRE XXXIX
( C'est Ladj Borman qui parle. )
«J K Versai quelques larmes sur la lettre de l'infortunée Adèle : il était trop lard pour rien entreprendre ce jour-là ; mais le lendeniain» dès le matin , je ils promettre , par le tambour de la ville, une récompense à celui qui pourrait me donner des renseignemens sur le fils d'Adèle. Je me lins dans une chambre attenante au salon^ afin d'être plus tôt prèle à recevoir ceux qui se présenteraient : et bien mi'en prit ; car je vis le moment où la curieuse Clara allait tout savoir. J'entrai au moment où un homme assez mal vêtu demandait à parler à Lady Bormanv >Jt mo hâtai de l'erameneF, sans m'inquiéter
(■88) de la jolie petite moue que faisait faire à ma nièce le de'pit de ne pouvoir salisiaire sa cui iosile'.
Lorsque nous fûmes seuls, cet homme , prenant la parole , me dit :
« Pardon , Madame , si je me pre'sente devant vous avec ce costume ; mais, l'habit poudre' est notre habit de parade , et nous n'en mettons pas d'autres quand nous sommes appelés chez des comtes, des dues, et même chez des princes. Je prends la liberté de dire cela à Madame , parce que, en sa qualité d'étrangère , elle n'est pas obligée de connaître nos usages.
' — Qui etcs-vous. Monsieur?
— Madame , sauf votre respect , je suis perruquier, barbier, baigneur et étuviste ; car, ij est bon que vous sa- -chiez, que .nous avons tous ces titres-là dans iios lettres de maîtrise , qui, par pav^nlhèse , sont fort chères, et sou.»
( '89 ) vent ne rapportent pas ce qu'elles ont coule. Mais, c'est e'gal ; c'est toujours un titre en parchemin qui nous donne le droit de porter l'epe'e , et de mettre nos mains sur les figures les plus nobles du royaume , ce qui n'est pas à dédaigner.
— N'étiez-vous pas venu dans Tintenlion de me donner des renseignemcns....
— Sur l'enfant qui a- le clocher de l'abbaye de Vergaville sur son bras ?
C'est juste ; et personne n'est plus en élal de cela que moi, puisque c'est moi qui l'ai élevé.
— Vous ? Comment cet enfant vous est-il parvenu ?
— ^Dans uneboîleà perruques. Madame ; c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire , dans une boîte à perruques. C'était le cinq octobre : nous tlions à souper, ma femme et m.oi;
( igo )
tin domestique entre avec nne gran<î« boîte sous le bras, et me dit : Monsieur, voilà des perruques à retaper pour un seigneur qui loge au château.
— C'est bon j mettez la boîte sur la table. Est- on bien pressé ? — O mon Dieu non , on viendra les reprendre
dans deux jours. Cela suffit. Bon-^
soir, mon ami. — Bonsoir.
Après souper, il me prend fantaisie de jeter un coup d'œil sur les perruques : jugez de ma surprise , lorsque je vis un enfant joli comme l'amour t Ma femme, qui avait déjà un enfant à la mamelle , faisait les hauts cris , et voulait absolument que je reportasse l'enfant au château : j'allais lui obéir; car , pour avoir la paix dans le ménage , il faut toujours faire la volonté de sa femme ; j'allais donc lui obéir , quand j'aper-çus une bourse pleine d'or au fond de la boîte. — Tiens, ma femme,
loi dis-je, voilà qui change la ihèse ; Toilà pour les mois de nourrice , et sans cloute on n'en restera pas là. Il fut décidé cpe nous garderions l'enfant.
— Et qu'est-il devenu ?
— Le plus joli garçen de la ville , Madame : nous n'avons rien e'pargne' pour son éducation : pour le latin, il est sûr qu'il en revendrait à Monsieur le curé ^ qui est pourtant bien fort sur celte branche-là , à ce qu'il dit.
— Cet enfant est-il encore ici ?
— Ici ? ah bien oui ! il y a deux ans qu'il s'est sauvé du collège de Bouquenom , où pourtant il faisait des merveilles; dt; puis ce tenips-là , nous n'avons pas plus entendu parler de lui, que de ceux qui l'ont envoyé.
— Fatal contre-temps 1 Et vous n'avez pas la moindre notion des lieux qu'il peut habiter présentement ? Vous ignorez absolument de quel côté il a dirigé ses pas?
-— Allendezdonc ! Un de mes an* ciens compagnons qui a fait son tour de France en Allemagne , el qui est maintenanl je ne sais oii, prétendait l'avoir vu il y a i^n an à Francfort-surle-Mein : voilà tout ce que je peux vous dire.
Et voilà aussi tout ce que Je pus apprendre de positif, sur le lieu où je pourrais trouver le fils d'Adèle. Je congédiai cet homme après l'avoir récompensé. Je lui ai fait faire sa déclaration devant un homme de loi , et munie de tous les papiers qui peuvent constater l'état de ce malheureux enfant, nous nous sommes mises en route pour Francfort , où je compte arriver demain. Ce sera le terme de mes recherches ; de là , quoi qu'il puisse arriver , nous nous rendrons à Fleidel" berg , où je vous donnerai de bouche tous les détails que le temps ne m'a pas permis d'insérer dans ma lettre.