SUITE DE LA LETTRE XXVI
( C'est Lady Borman qni parle. )
ifXAiNTENANT , îiion chcr GoltUcb , vous connaissez le motif de mon voyage ; je dois à l'ombre du malheureux Borman , d'appaiser pour lui la colère divine , en réparant ses tort»
autant qu'il est en mon pouvoir. Si je parviens à découvrir ce fruit négligé d'un amow malheureux , je n'épargnerai ni argent, ni démarches, ni crédit pour le faire reconnaître comme riiérilier du titre et de la fortune de Lord Borman ; alors , à la vérité , il ne me restera plus que mion douaire > adieu la fortune de Clara ! Mais qu'estce que la fortune achetée aux dépen»
de son devoir? D'ailleurs , il roe reste
nn espoir pour elle, el ce n'est pas sans inlenlion que j'ai voulu qu'elle in'accompagnat dans ce vovage. Si nous Irouvonsle (î!s d'Adèle, Glara le verrra ; une incîination niuluelle [)pul Itis enlraînrr l'un vers l'aulie , et alors l'hymen pourr.iit bien rendre à ma nièce chérie, les biens que le devoir et les dernièri's volontés du mon époux me prescrivent de lui ôler. Celle idée n'est peul-êlre qu'une chimère »
mais elle me sourit, et c'est d'après ce plan rapidement conçu que je me suis d'abord opposée au projet de mariage entre Clara el Lord Cu'well ^ sans toutefois ôler toute espérance à ce dernier; car si mon projet réussit^ mieux vaudra pouf Clara un jeune époux qu'un vieux ; si nos jeunes gens ne sentent aucune inclinalion l'un pour l'autre , il sera toujours temps d'en revenir au Lord Carwell,
(43) Il est possible aussi que toutes mes déniai ches pour de'couvrirle fils d'Adèle soient infructueuses : dans ce dernier cjs, Clara conservera ma forlune, avec la liberlé de se choisir un époux selon son cœur. Eli bien , mon neveu ^ que pensez-vous de mon plan? Dites encore que les femmes n'ont ni jugement , ni prévoyance.
Demain nous quittons Paris, à la grande joie de Clara ; ainsi vous nous a'iressercz votre réponse à Nanci , poste restante , car c'est de cette ville que je compte diriger mes premières recîierches ; dejiuis la mort du sage Slanislas, celte charmante ville est le séjour de toute la noblesse de Lorraine ; il ne me sera pas difficile d'y obtenir quelque* renseignemens sur la famille de Fiqnémont , j'irai à l'abbaye de Vergaville ; je parcourrai tous les environs , j'écoulerai toute*
l«s histoires , et ce ne sera qu*aprè3 avoir réussi dans mes démarches, ou peidu loule espérance, cjue nous nous mettrons en route pour Heidelberg,
LETTRE XXVm.
Lord DeJmott à son Jils^
Londres , le...
JE suivis Clara , nous traversâmes les jardins et le parc sans proférer un* parole. Clara marchait rapidement , fon sein était agité, son visage enflammé. Arrivés sous le vestibule de la maison , elle me dit de l'attendre un instant ; j'obéis, elle ne tai'^a pas à reparaître. « J'ai éloigné les témoins indiscrets, dit-elle; montez à votre ebambre, et descendez promplement vos effets. »
J'allais parler : obéissez et hâtezvous j me dit-elle d'un ton imposant.
Je descendis avec ma valise; Cli.ra
n'y était plus , mais el!e reparui î>]cntôt avec lin paqwlU. sous son bras.
Venez, dil-elle , el sans me clouncr le temps de re'pondre, elle me jiit par la main , m'entraîna plutôt qu'elle ne me conduisit, dans la cour extérieure où je fus surpris de trouver un ële'ganl wiski tout allele'.
Montez , dit-elle encore ; elle s'élança dan? la voiture après moi, saisit les rênes du cheval , le fit partir au grand galop, avec toute l'habileté du nieilleiu^ écuycr , et nous eûmes bientôt peidu d€ vue le manoir de sir Godolphin. Elle quitta la grande roule , prit un chemin qui nous conduisit, pendant deux heures, à travers une foret, quitta encore ce chemin pour en prendre un autre , qu'elle suivit jusqu'à la petite ville de G***.
Quand je vis que notre voiture s'était arrêtée devanlune auberge^ que Clara
ni'inviia cle descendre, qu'elle d-scendit el!e-int'me , je crus que noire course se bornail là , d'aulanl plus que noire cheval élail sur les deuls, tl qu'il elail prél à lOiiibcr de faligue. Je me trompais ; Clara demanda une clnmbie, y Bl appoilcr nos paquets, el de quoi faire nn leg( r repas. J'ouvrais de grands yeux , je brûlais de lui faire mille questions sur sa conduite mystérieuse; elle me fermait la bouche par un baiser, et par le serment que j'avais fait d'obéir aveuglement . p* ndant trois joursjsans faire de quesliun-.. Après avoir pris quelques rafi iu^chissemens, GUra me regardant avec tendresse , mais cependant d'un air sérieux, me dit : — Pendant que nuus sommes seuls , mon ami, je vais vous expliquer ce qui a dii vous paraître obscur dans uaa cooduile. Je commence par vous dégager du seraient
(48) de docililé que , clans le premier moment , j'avais exige' de vous. Si vous ne m'aimez pas sincèrement , comme je suis loin (le le croire, un serment serait inutile ; si au contraire je puis compter sur votre tendresse , comme vous pouvez compter sur la mienne ^ vous n^aurez pas besoin de serment pour m'aider dans le plan que j'ai formé pour assurer noire bonheur commun.
Ainsi, Delmolt, regardez-vous comme parfaitement libre ; que le souvenir de ma faiblesse n'ait aucune influence sur votre volonté; ne vous croyez pas lie par les égards que l'honneur même commande envers une victinie de la séduction ; je ne veux entendre que la voix de votre cœur : que vous dit-il ? — Eh ! que dirait-il , sinon que tu y commandes en souveraine : que je vois en toi, mon espoir, ma vie , ma félicité , et que jamais ce cœur ne palpitera pour une autre que pour Clara*
(49) — Ah! s'il en et ainsi, io'u de rougir d'un instant d'erreur, je cUe'riraiune fiiiblose qui m'aura portée au comble de mesdesirs. Ecoute. Del mon, après ce qui s*est passe entre nous, il est impossible que je devienne la femme d'un autre; et quand riieme j^aurais re'sisté à l'amour qui m'entraînait vers loi , quandmême je serais sortie pure de celte grotte , où le de'lire d'une passion que je ressentais pour la première fois, porta une atteinte si funeste à la vertu , je sens qu'aiois même je n'aurais jamais consenti à devenir l'épouse de ton bisarre ami ; j'aurais regarde'comme un crimede lui donner ma main ,quandun autre possédait mon cœur. Ainsi , que la conscience ne le r( proche pas d'avoir trahi l'amilié : c'est Carwell^ c'est mon père lui-même j qui m'ont jetée dans tes bras,
Après ma faule , je n'avais que àeux partis à prendre , ou de vivre déshonorée , d'étouÉfer mon amour, mes larmes, el de porter le souvenir d'un aiïianl chéri, jusque dans la couche profanée d'un époux abhorré ; ou de faire servir ma faiblesse à mon bonheur j en unissant à jamais ma destinée à la tienne. J'ai choisi ce dernier parti, mais il fallait agir pour ainsi dire aussi vite que la pensée ; il fallait fuir avant le retour de mon père , vaincre la délicatesse, les objections : c'est ce que j'ai fait , en m'assurant de Ion obéissance. Dans l'état actuel des choses, il ne fallait pas songer à obtenir de sir Godolphin , qu'il changeât de plan ; il me chérit , mais , esclave de sa parole, malgré sa tendresse, il m*eût vue périr avant d'y manquer.
Or, mon bien aimé, voici le plan que l'amour el la ralâou m'ont dicté. Nous
(5i) allons nous marier en Ecosse, el de»
que nous serons unis par des noeuds indissolubles, nous courrons nous jeter htix pieds de mon père, nous lui avouerons tout,nous implorerons notre grâce , le retour de sa tendresse ; il nous repoussera d'abord , il se fàcbera; mais je connais son cœur, il ne pourra long-temps résister aux larmes, aux supplications de sa fille , il finira par nous pardonner. Qu'en dis-tu ?
— O mon adorable amie ! comment ai-je mérité cet excès de tendresse?
quelle riante perspective de bonheur ta douce éloquence vienl de dérouler à mon âme enivrée d'amour ! Quoi I je deviendrais Ion époux 1
— Ne re??-tu pas déjà? N'es-tu pas l'époux de mon choiv : Va, que je sois toujours sûre de ton amour, et jamais le re (sentir ne viendra troubler ma félicité. Maisj puisque nous sommes
(l'accord , je te rends tous les pouvoirs que je l'avais ôtés; c'est à toi maintenant de commander; va faire toutes les dispositions nécessaires povir notre départ. Tout serait perdu, si nous étions atteints avant d'arriver en Ecosse.
En cinq minutes une voilure de poste attelée de quatre bons chevaux fut prête à nous recevoir; nous voyageâmes jour et nuit, et le lendemain nous étions mariés. Nous mîmes un peu plus de lenteur dans notre retour.
Clara , malgré la fatigue du voyage , était dans ua ravissement inexprimable ; l'amour , l'amour le plus pur brillait dans ses yeux, parlait par sa bouche , et se décelait jusque dans le moindre de ses gestes. Mon cœur répondait au sien , mais une inquiétude vague s'emparait peu à peu de mon esprit.
A mesure que nous approchions , je tremblais sur l'accueil que nous recevrions de sir Godolpliin ; je craignais qu'il nem'accusàl d'avoir séduit sa fille , par une basse cupidilé. Clara ,à qui je communiquai mes craintes , employa loules les ressources de sa raison pour me rassurer ; mais elle eut beau dire, elle ny parvint pas enlièrement.
Enfin , nous arrivâmes devant le manoir de sir Godolpliin : mais quel fut noire effroi, lorsque nous vîmes la grille fermée , el loisqu'après avoir sonné à plusieurs reprises, nous fûmes convaincus que le château était inhabité ! Le plus profond silence régnait aux environs; on n'y entendait pas même les aboiemens ordinaires des fidèles gardiens de la maison. Nous nous regardâmes quelque temps sans^ rien dire et sans oser nous communi-
quer nos pensées. J'aperçus un villageois qui travaillait dans un chaDip voisin; je l'appelai. Lui ayanl demandé s'il savait ce qu'étaient devenus les maîtres de la maison , il me répondit , que l'on croyait généralement qu'ils étaient à Londres. Il ne put nous donner d'autres renseigne mens.
Alors il faitul bien nous décider à aller à Londres , où je me flattais d'être bien reçu de Lord Delmolt , dans le cas où nous ne trouverions j>as sir Godolphin. Ce voyage fut bien différent de l'autre , mes inquiétudes revinrent en foule, et quoique Clara fît son possible pour me distraire, je voyais bien qu'elle les partageait, et qu'elle s'imposait, pour paraître gaie, une contrainte î)u-dessus de ses forces.
Ce fut dans ces dispositions que nous arrivâmes à Londres , sur les dix heures du soir. Il était trop tard pour rien
entreprendre ce jour-là; d'ailleurs Clara ëlnit extrêmement fatiguée , elle se plaignait d'un grand mal de tête, nous avions besoin de repos; nous prîmes le parti de demander i\nc chambre , dans une auberge à l'cntrétt de la ville , et lïous nous couchâmes.