LETTRE XXX
Lord Delmott à son Fils,
Londres , le,
iluELLE fut ma doiileur,le lendemain, lorsque je vis que ma clière Clara avait le vis;\ge enflammé , la respiration gênée, en un mol, qu'elle avait une fièvre violente ! J'envoyai vite chercher un médecin. Celui qui fut appelé , après avoir examiné la malade , déclara que ma clière épouse était atteinte d'une fièvre putride. Oh ! il faut avoir aimé comme moi, il faut être dans la première ivresse de la passion , pour se faire une idée des tourmens , des craintes , des angoisses que j'endurai , en voyant souffrir une persojmc
que j'idolâtrais et qui m'avait fait de si gtands sacrifices ! Bientôt cette cruelle maladie empira au point, que Clara perdit entièrement connaissance. Elle semblait privée de tout sentiment pendant desheures entières.
Des rêves bisarres troublaient son imagination ; et mon de'sespoir augmentait en voyant qu'elle ne me connaissait plus.
En vain le médecin me représenta que sa maladie était contagieuse , rien ne put me faire consentir à m'éloigner de son lit. Je la veillai nuit et jour , elle ne prit rien que de ma miain j j'étais résolu de ne devoir son salut qu'à moi seul , ou à mourir avec elle. Pendant six semaines que dura sa maladie , je ne songeai pas une fois à chercher sir Godolphln, pour l'instruire delà triste situation de sa fille; je ne songeai pas à faire la moindi-e
(63) démarche auprès de ma propre famille , toutes mes pensées étaient concentrées dans le danger de Clara, toute mon existence e'iait enchaînée à son lit de douleur.
Un criminel cjui reçoit sa grâce au pied de l'échafaud ne ressent pas une joie plus vive que moi, lorsque le docteur me déclara que la vie de mon épouse était hors de danger. Je sautai à son cou , je l'embrassai à plusieurs reprises , ensuite je me jetai à genoux et je rendis glaces, à haute voix, à celui qui lient dans ses mains la vie et la mort de toutes les créatures.
Bientôt Clara put causer avec moi pendant quelques minutes ; le premier regard qu'elle jeta sur moi, l'instruisit de tout ce que j'avais souffert : mais que je fus bien amplement récompensé de mes peines par les premières paroles que sa douce voix me fit entendre !
Sa convalescence fut longue el pénible ; mais enfin j'eus le plaisir de voir ies roses refleurir sur ce visage qui naguères portait l'empreinte livide de la mort; bientôt elle fut en état de se lever et de faire quelques tours dans la chambre , appuyée sur mon bras, et ses forces élant loul à fait revenues, il fallut songer à nous réconcilier avec sa famille. Je payai le médecin et noire dépense à l'auberge , et nous vîmes avec un peu d'effroi qu'elle se montait si bau! , qu'elle absorbait plus de la moitié de l'argent que nous possédions : il n'y avait donc pas de temps à perdre.
Je sortis et m'acheminai vers l'hôtel de mon pcrc ; je fiappe et demande Milord. On me fait décliner mon nom , el l'on m'annonce. Une > oix que je reconnais pour celle de mon frcre prononce ces paroles foudroyantes:
K Dites-lui de se cacher et de ne jamais paraîlie devant moi. »
J'ouvre la porte avec précipitation, €l je m'c'.ance dans l'appartement.
— Que voulez-vous , me dit le barbare ; que cherchez-vous ici ?
— Je croyais y trouver un frère , et je vois que je me suis cruellement tromjje'; mais au moins il me reste un père, et j'espère trouver dans sa tendresse un dédommagement à la perle de votre affection î
— Un père! vous ignorez donc ^ misérable , que votre abominable conduite l'a précipité dans la tombe !
Parricide, ravisseur, faux ami^ allez j descendez dans le tombeau de vos ancêtres : c'est là que vous trouverez le père trop sensible, que \o-» déj)orlemens ont assassiné.
Je tombai sans connaissance.
J'ignore combien de temps je restai a, 6
(66) dans cet ëlat. Quand je revins à moi, je me trouvai sur un banc de pierre dans la cour de l'iiôlel ; un valet dont Ja figure me déplut , était del>out devant moi , et me regardait avec des yeux , où se peignaient l'impudence et la fausseté : néanmoins je lui adressai la parole.
— Pouvez-vous me dire qui m'a transporté ici ?
— C'est moi !
— Qui vous en a donné l'ordre?
- — O moaDieUj c'est par un reste de pitié; Milord m'avait ordonné de vous jeter dans la rue !
— Mon frère? vous mentez, cela n'est pas possible.
— Comme s'il fallait se gêner avec quelqu'un qui nous a déshonorés !
— Insolent valet !
— Point d'injures, s'il vous plaît , je ne les souffrirais pas : mais puisque
(67) TOUS n'êtes pas tout à fait moit , j'ai un conseil à vous donner; de'campez avant que Milord ne revienne , car il pourrait vous faire donner un logement dont vous ne sortiriez pas de sitôt.
Malgré l'insolence de ce valet, malgré l'envie que je me sentais de le châtier, je me contins : je tremblai à sa menace. Si le barbare qui avait donné l'ordre d'«'xposer dans la rue un frère mourant, s'oubliait au point de me faire arrêter, que deviendrai l Clara î Cette crainte me donna des ailes, et suspendit pour quelque temps le désespoir que me causait la mort de mon père. Je m'éloignai rapidement el m.irchai long-temps au hasard. Au délour d'une rue, j'aperçus, derrière moi, l'insolent valet qui semblait me suivre de loin. Je frémis à l'idée qu'il était envoyé par son raaîlre , pour découvrir l'asile de Clara el la faire arra-
■C 68 ) ctierrle mesbras. Pour mettre respion ,fn,defau! j j'entrai dans un cafë que^ jj.'e connaissais : je savais qu'il y avait jjr;e porte de derrière 3 je demandai ^'wj rafraîchisse tneni , et pendant que je buvais;, mes yeux tombèrent par ihaiard sur un journal où je crus lire jiiion nom ; je le [«rends et je lis ;
« Le bis puiné, de l'honorable et » défunt Lord Delmott ayant enlevé ); ime riche héritière, il a été porté >> plainte au banc du Roi contre le » ravisseur. Comme le coupable est »enfuile, on prie tous ceux qui au- » raient connaissance de- sa retraite » d'en donner avis sur-le-champ au M lieutenant criminel. »
Suivait mon signalement si bien détaillé, qu'on ne pouvait s'y mépren^ dre. Plus bas était un autre article ainsi conçu :
« Lord Garvvell fils , promet une ré-
• compense de cent gainées à ce- » lui qui pourra lui indiquer la re- » traite du fils puîné de Lord Del- » mott : on est prévenu qu'il faut » s'adresser à lui seul, en son hôtel, » Portmans-Squarre , n°. 'j . »
Au dessous était une autre annonce en ces termes:
«c MissDelniott, actuellement Lady » Borman , est partie hier de Lon- » dres , pour passer le tem|^s de son » deuil , dans ses terres du pays de M Galles. »
Lorsque les coups de l'infortune se succèdent aussi rapidement , l'àmc , retrempée clans le calice de l'adversité, acquiert une force dont elle ne se sentait pas capable ; c'est ce que j'éprouvai. La nouvelle de la mort de mon père m'avait anéanti. Bienrot le daii'cr de Clara, oflrant une jiiLre djreclion âmes craintes, avait rappelé loule lua
(7°) présence d'esprit. Quand je vis que j'étais décrété d'accusation , que ma tête était , pour ainsi dire , mise à prix par un ami que j'avais, à la vérité, indignement trahi , je me roidis contre les coups du sort , et je tournai toutes mes espérances de salut vers ma sœur , qui m'avait toujours tendrement ciïéri; mais je sentis encore ce dernier espoir s'évanouir en lisant la nouvelle de son mariage , et son départ pour le pays de Galles. Je vis qu'il ne me restait de res«^ource que dans mon courage et dans une prompte résolution.
Je payai ma dépense et je sortis par la porte de derrière. Arrivé dans la rue , j'examinai de tous côtés si mon espion ne me suivait pas. Ne l'ayant pas vu # je traversai rapidement plusieurs rues peu fréquentées, et après une infinité de détours , j'arrivai enîinàmon auberge.
(7') En entrant dans la chambre , Clara s'aperçut de suite que j'étais porleiir de mauvaises nouvelles. — Mon ami^ dil-t4le , ton air ne m'annonce rien de bon; mais, dis-moi toul^ ne me de'guise rien, j'ai du courage.
— Chère e'pouse , voilà le moment de le prouver. Celui à qui lu as uni la deslinée est poursuivi comme crimini I ; son signalement est envoyé partout; une récompeiîse est promise à celui qui le livrera. La douleur a pre'cipilé mon père dans la tombe, mon frère m'a repousse; et, pour comble de douleur^ ma sœur, qui pouvait seule nous proléger, ma sœur est mariée à un homme que je ne connais pas ; et je n'entrevois aucun mioyen de salut.
— Ne crains rien, il nous reste un auxiliaire bien puissant , contre lequel viendront échouer toutes les forces de nos adversaires.
(70 ^ -Quel est-il ?
— L'amour, l'amour qui m'a déjà donné la force de braver le courroux d'un père , pour unir mon sort au seul homme que je pouvais aimer. Il faut agir ; mais pour ne rien donner au hasard, il est nécessaire que tu l'expliques davantage sur ce qui t'est arrivé aujourd'hui.
Je lui racontai , dans le plus grand détail, le mauvais accueil de mon frère, et je lui répétai, mol pour mot , les trois articles du journal : celui de Garwell parut lui faire le plus d'impression ; je fus obligé de le lui répéter deux fois, sans oublier son adresse.
— Cela est singulier , dit-elle ; mais nous serons plus habiles qu'eux; ils ne connaissent pas jusqu'où peut aller 1 énergie d'uiie h-mme qui tremble pour l'objet de ses aBccliuns. Mon
(75) ami, mon époux , si lu aimes ta Clara , si tu as quelque confiance en elle , proziiets-moi, au nom de l'amour, au nom deTèlre innocent qui palpite déjà dans mon sein , promets- moi de ne pas sortir d'ici avant mon retour. Tu no peux sortir sans le plus grand danger; laisse-moi m'occuper seule des moyenj de nous sauver.
Je lui fis quelques objections qu'elle détruisit promptement , e t j e fus obligé de lui promettre que j'attendrais patiemment son retour, sans sortir.
Quand je fus seul, mille craintes vinrent assiéger mon esprit ; je tremblais qu'elle ne fût reconnue par quelqu'agcnt de sir Godolphin^ ou de Carwell ; je frissonnaijs à l'idée qu'on pourrait nous séparer ; mais^ mes craintes n'eurent plus de bornes, lorsque je vis que la nuit approchait, et que Clara ne revenait pas. Vingt fois