LETTRE XXXI
Clara Dehnott à son frère GottJieh.
Nanci , le . . .
Je commence à me fâcher s<^neusemeiil conlrc ma tanle , je crois qu'elle veul me faire fai^e le Ipwr du monde avant d'ur^Wec à Heidelberg. Passe pour Paris., on np penl guères se dispenser de voir celte ville-là, quand on passe sur le continent , ne fût-cô que pour être en état, de répondre aux queslioiis qu'on peut nous faire, lorsque l'on est de retour chez, soi. Aussi je me suis mise en fonds, et je puis donner des deUijs , sioit sur la façon d'un l)onnet fabriqué au Çalais-Royal, soit sur la musique de TOpéra, car
(8o) mes observalionsse sont étendues depuis le moucheron jusqu'à Tëléphant.
Tu ris de voir ta petite sœur Clara , si jeune, si étourdie, s'ériger tout à coup en philosophe , en observateur :
vous croyez , vous autres hommes , pétris d'orgueil et de vanité , qu'il ne peut entrer une once de bon sens dans le petit cerveau d'une femme; mais nous vous le rendons bien , et vous nous oEfrez tant d'occasions de nous faire rire de pitié , en voyant l'orgueilleuse importance que vous attachez à des projets futiles ou exiravagans, qu'en vérité nous n'avons rien à nous reprocher de ce côté-là.
On jouait au théâtre Françaiis , Macbeth. Croyant que c'était 'la pièce de notre immortel Shakespeare , je voulus comparer le jeu des acteurs de Paris, avec ceux de Londres, ou j'avais plusieurs fois vu jouer la mém«
pièce ; mais quelle fut ma surprise î tu en jugeras mieux loi-même par la conversation suivante , qui eut lieu enlre moi et le Marquis de...., dans rinlervàlle des deux pièces.
— Eh bien , Mademoiselle , que dites-vous du the'àtre Fiançais? Ne trouvez-vous pas qu'il est bien supérieur à celui de toutes les autres nations? Là, de bonne foi^ convenez-en!
— Pour en convenir, Monsieur , il faudrait que j'eusse perdu la mémoire et le bon sens, ce qui, j'espère, n'arrivera pas encore de sitÔL
— Je ne parle pas des acteurs , il peut y en avoir d'cxcellens dans tous les pays du monde ; mais ce que nous possédons exclusivement , ce sont des pièces régulières , d'une action simple , et d'un style inimiloble.
— Je ne suis pasde vo!reavis , iMonsieur , et c'est cette régularité même ,
(Sa)
cette simplicité d'aclion qui me fait regarder le théâtre Français comm6 le plus pauvre de tous. Par exemple , fti Shakespeare revenait au monde, il se mettrait dans une belle colère contre votre M. Ducis , qui s'est permis de mutiler impitoyablement ses productions les plus sublimes, et de changer en conversations de salon , des pièces remplies d'action et de mouvement.
— Mais il rae semble que Pucis a rendu un grand service à Shakespeare, en purgeant sa pièce de toutes, les ex- Iravctgances qui en souillaient la majesté, et révolteront toujours les gens sensés. Regretteriez-vous , par hasard , dans Macheth , le spectre de Banco y qui vient jusqu'à trois foi;»
prendre sa place au festin?
— Certainement je le regrette.. Le spectre qui app£|rait aux yeux de sop
(83 ) assassin , au milieu de la joie d'un feslin somplueux , n'est-il pas une image épouvantable des remords, des terreurs, qui poursuivent le coupable jusqu'au sein des jouissances?
— Le spectre ferait rire sur nolxe ihéalre.
— Vous autres Français , vous riez de tout ; mais à Londres, je vous assure que l'apparition de Tombre glace tous les spectateurs d'épouvante.
— Toutes nos dames tomberaient en pâmoison.
— Pures minauderies , ]Vton>ieur ; nous avons les nerfs aussi délicats que les Françaises, et nous ne tombons pas sans connaissance à la vue d'une ombre.
— Mais ces règles d'unité, que vos auteurs violenl prrsqu'à chaque scène, ces règles qn'ArisJole...
— Ali, Monsieur! comment pou-
(84) vez-vous parler d'Aristole! J'ai entendu dire que c'e'tail un Grec , niorl il y a quelque mille ans; je vous en prie, quel droit avait-il de régler la manière dont on devait s'amuser à Paris, à Londres , à Berlin , à Amslerdam , quelques siècles après sa mort?- Si une marchande de modes d' Athènes s'était amusée à mettre par écrit les règles de son art, s'ensuivrait-il de là que nos dames et les vôtres dussent aujourd'hui s'abstenir de porter des chapeaux, des falbalas, des fontanges et des bas, sous peine d'être regardées comme des barbares ?
fcjuVous confondez deux choses bien différentes j la comédie est un art : or chaque art a ses règles particulières , dont il n'est pas permis dé s'écarter sans offenser !e bon goul.
— La comédie , ce me semble, est l'imitation d'une action quelconque ,
(85) ainsi que la tragédie. C'est un art dont les règles ne peuvent être prises que dans la nature. Ciiez vous, au lieu d'imiter une action , vos poètes la dénaturent, la de'figurent, de par Aristote. Ils resserient dans l'espace de quelques heures , une action qui ne pouvait se passer que dans l'espace d'un mois; ils sont oblige's de mettre leur esprit à la torture , d'entasser invraisemblances sur invraisemblances , pour amener tous les acteurs dans le même lieu. Cette règle pouvait être bonne pour des Grecs qui , maigre' la perfection où l'on dit qu'ils ont porté les arts, auraient peut-être été bien embarrassés pour exécuter des cliangemens à vue , comme à Paris ou à Londres. Mais les décorations ne fontelles pas partie de l'action dramatique ? Et pourquoi me priver du plaisir d'eu voir plusieurs au lieu d'une?
— Songez donc , aimable Miss , £[ti'en transportant ainsi le specJaleur d'un lieu à un autre, vous de'lruisez toute illusion. Comment voulez-vous que, sans sorlirde ma loge, je me figure transporté tantôt en Ecosse , tantôt ea Irlande ?
— N'etes-vous pas obligé de vous faire cette illusion , loi'sque la toile se lève? Et ce que Ton peut faire une fois, ne peut-on le faire dix ? Si, dans l'espace de trois heures que dure le spectacle , vous avez cru assister à une action qui en a duré vingt-quatre, vous faudra-t-il un grand effort pour vous figurei qu'elle a duré davantage ? Je ne le crois pas, et l'exemple des autres nations suffît pour détruire votre objection. Je vais plus loin , il in'ea coûte plus d'efforts pour me soumettre aux invraisemblances qui naissent de vos règles, qu'il ne m'en coûterait
(87) pour voyager avec 'es acteurs. Quand je vois représenter sur une place publique, une inirigue qui demande du «ecrel, dans laquelle souvent on crainl d'être vu ou entendu , il me semble que l'action se passe dans une ville qui vient d'être ravagée par la peste , et que les acteurs seuls ont échappé à la mortalité. En effet , je vois des rues qui sont désertes^ une place où personne ne passe , excepté les personnages que l'auteur juge nécessaires à son action. Ils y viennentsouvent sans motif, s'en vont de même, reviennent encore ; on dirait que ces geos-là ne foulque battre le pavé , et qu'ils n'ont ni feu ni lieu , puisqu'ils traitent les afifaires les plus importantes au milieu de la rue. Dans vos tragédies , c'est encore bien pis; tous les usages y sont méconnus, toutes les convenances violées, et le bon sens outragé à
( 88 ) chaque scène. S'ngit-il d'une conspiration ? c'est dans le palais même de celui que l'on veut détrôner , que l'on conspire. Amis et ennemis, tous entrent aussi facilement chez lui que dans la boutique d'un marchand; il semble que ces pauvres rois n'aient pas seulement une sentinelle à leur porte, ou que les sentinelles ne suivent pas leur consigne. Je vous avouerai même que souvent je me suis attendrie à la mort d'un tyran; je ne pouvais me persuader qu'il fût aussi méchant qu*ôn le disait , en voyant combien il était facile de pe'nétrer jusqu'à lui.
— J'avoue , Mademoiselle , qu'il y a quelque chose de spécieux dans ce que vous venez de dire ; mais cette contrainte que lés règles imposent à l'auteur dramatique, ne se fait pas
sentir dans les ouvrages de nos grands . .< i.-.'d
(89) maîtres. Sans ces règles , l'art n'aurait plus rien de difllcile , et sans les difficultés il n'y aurait plus d'art.
— Que dites-vous, Monsieur le Marquis? Dites donc qile vos règles mettent des entraves au génie ; elles le renferment dans un cercle si étroit, qu'il ne peut faire un pas en avant.
Vous me citez vos grands maîtres ; sans doute ils ont fait tout ce qu'il e'iait possible de faire , avec les lisières dont Aristole les a garotlés; mais quel élan ils auraient pris , si on leur eût ^ pour ainsi dire , laissé la liberté de leurs mouveraens! Vous craignez que la comédie ne soit j)lus ui^i art , dès qu'on lui aura ôté ses difTicOllés; mais il en est une qui repoussera toujours les mauvais auteurs j c'est la nécessité de
plaire.
Ici la toile se leva' pour la petite pièce, et mit fin à noire discussion, 2, 8
Qu'enclis-tu? Ai-je dignement soutenu J a gloire de notre ihe'àlre ?
Je ne sais que penser des projets de Lad V Bornian , ma chère tante ; voilà un siècle que nous sommes à Naoci , et elle ne parle pas encore d'aller plus loin. Voilà plusieurs fois que je l'entends prendre des informations sur une famille de Fiquemont , dont je n'^i jamais. entendu parler. Quels rappoits ma lapte peut-elle avoir avec une famille de Lorraine? Il faut qu'il y ait 1 à-dessous quelque grand mystère, car elle se cache de moi , et élude toujours de satisfaire m a curiosité. En partant d'ici ^; ij^i a tante doit me mener dans une petite ville , qui est à huit ou neuf lieues de Nanci ; delà elle doit 5e rendre $ei,ile à Vergaville , pour visiter une célèbre abbaye de femmes nobles; mais elle m'a déjà prévenu qu'elle s'y rendrait seule , et que j*
profilerais de sa courte absence pour examiner les curiosile's de Dieuze , ( c'est ainsi que se nomme la petite ville) -. y comprends-tu quelque chose?
Que va-l-ellje. faire dans un claître où l'on professe une autre religion que la sienne ? Je m'y perds.
Pour moi , comme je pense qu'il nie faudra pas beaucoup d<i temps pour visiteras curiosités d'une ville , dont le ooni n'était jamais parvenu jusqu'à njoi , je compte mieux employer celui qui me restera , en faisant part à mon cher fi'ère de la suite de mes observations. En attendant , je t^embrass« de tout naon cœur.
LETTRE XXXn.
j ^ Xord Délmott à son fih,
Londres j le....
J Jans ma dernière , j'ai laissé la voiture qui nous éloignait de Londres, sur le grand chemin. J'étais assis dans le fond , à côlé de ma chère Clara; el Carwell, quis'élait placé sur le devant , ne répondit bientôt qu'en ronflant , aux questions que je lui faisais. Je présumai qu'il faisait semblant de dormir, pour s'exempter d'une explication qu'il ne voulait pas faire en ce momeni. Je n'en pus obtenir davantage de Clara , et je pris le parti de modérer ma curiosité jusqu'au lendemain. La voiture s'arrêta plusieurs foi»
(93) pour changer de chevaux , mais nous ne descetidîmes point.
L'mjrore commençait à paraître , lorsqu'elle s'arrêta encore devant la porte d'une maison assez jolie , miais absolument isolée. Pour celte fois, le cocher ouvrit la portière , et nous invita de descendre ; on nous fit monter dans une salle haute , où nous trouvâmes tout ce qu'il fallait pour le the et pour déjeûner.
— Il semblerait , dis-je à Carwell , que l'on nous attendait ici ?
— Sans doute , j'avais fait partir un courrier en avant, pour prévenir nos hôles de noire arrivée.
— Ah ça , lu vas sans doute m'expliquer.
— Déjeunons d'abord, nous nous expliquerons après....
Il fallut obéir : après le déjeuner , que Carwell eut soin d'assaisonnier de
(94) mille plaisanteries, il ouvrit une porte ; et faisant voir à Clara une chambre à coucher d'une extrême propreté , il invita mon épouse à se reposer quelques heures , vu que nous devions encore voyager pendant toute la nuit suivante. Je joignis mes instances aux siennes, et Clara nous quitta. Je me disposais à la suivre, lorsque Carwell, me prenant par le bras : Non , non , dit-il, je ne quitte pas comme cela mon prisonnier; d*'ailleurs, vous. avez tout le temps d'être ensemble , et nous avons bien des choses à nous dire. Il s'assit, au coin du feu , et j'imitai son exemple.
— Maintenant que nous sommes seuls , dit-il , racontt-raoi donc comment lu t'y es pris puur me souffler ma prétendue aussi lestement; car Iç tour est unique , et c'est une gloire que je l'envierai tant que je vivrai!
Voyant qu'il prenait la chose au<;si gaîment , je ne fis aucun scrupule de lui raconter , sans rien omettre , tout ce quim'e'iait arrivé, depuis notre eu* trée dans le manoir de sir Godolphin , jusqu'à l'instant où sa présence m'avait causé une si grande surprise.
Quand j'eus fini mon récit : « Tout cela , dil-il , est absolument conforme à ce que ton épouse m'a raconté hier, excepté seulement l'aventure de la grotte , sur laquelle elle a glissé légèrement; mais cela ne pouvait être autrement, il est certaines choses que les femmes ne veulent jamais avouer; oh ! elles sont là-dessus d'une discrétion à toute épreuve. Mais lu dois être curieux de savoir ce qui s'e«;t passé après votre fuite. Attention, je commence.
Tu te rappelles que j'accompagnai à regrçt sir Godolphin , dans l'in-pcc-
tion de ses vastes domaines. J'enr ageais de te laisser seul avec Clara, non pas que j'en fusse follement amoureux , car je me suis consolé trop vite de sa perte , pour croire que je l'aie sérieusement aimée; mais je hais l'ennui par-dessus tout ; c'est mon ennemi juré , et je prévoyais que j'en aurais une bonne charge à supporter, dans la société de nos deux pères. Quand je vis qu'il allait pleuvoir , je pressai Godolphin de retourner sur ses pas; mais notre ci-devant marchand ayant examiné les nuages , prolesta que ce n'était rien , et continua tranquillement sa tournée ; il ne nous fit pas grâce d'un buisson.
Il était presque nuit lorsque nous rentrâmes chez lui ; son premier soin fut de demander sa filîe et son gendre. On lui dit que vous étiez allés ensemble vous promener dans son ^viski :'
(97) W ! hé ! hé î dil-il , en riant à gorge déployée ; quand je vous disais , JMilord, que j'étais sur qij'ils s'aiineraii nt! hé , avais-ie tort ? O je savais bien que ce billet «là ne serait pas protesté j hé ! hé ! hé ! Mais Milord était bien loin de rire ; il se tourna vers moi d'un air courroucé : « Allons, !Monsieur^ allons, riez donc aussi ! N'avez-vous pas lieu de vous applaudir de vos belles idées ?»
Godolphin ne concevait pas ce qui pouvait excjler le courroux de mon pèi'c. Là , là , là î dit-il ; où donc est le mal, que votre fils se promène avec ma fiUe ?
Mon fils ! plut à Dieu que ce fût monûb; le mien est un imbécille qui se laisse enlever sa future.
. Godolphin n'y comprenait encore rien ; je voulus essayer de calmer Milord,. mais cela fut impo ssible; i 2. 9
(98) éclata, il dit tout , et jeta Godolphia dans un étonnemenl difficile à expri^ mer.
— « Quoi , disait-il , mon gendre n'est pas votre fils ! Et j'ai pu m'y me'prendce , moi qui ne me suis j armais laissé payer en fausse monnaie !
C'est singulier ! » Il se répandit en», suite en reproches amet^ contre Mi/lord , contre moi, de l'avoir jeté dans une méprise si dangereuse. Puis , pas^ •ant rapidement de la colère à la crainte, il trembla que sa fille ne fût déjà la proie du ravisseur ; il appela tous ses gens, fit monter tous ses chevaux ^ et atteler toutes les voitures. Quand nous fumes tous prêts à partir, on se demanda de quel côté il fallait diriger nos poursuites? Godolphin panant uq domestique à la gorge : Traître , dit-il, tu dois le savoir; quelle roule ont-ils 4onc prise ? o La route de Londres ,
(99) repondit le rustre , » sans doufe pour se tirer d'en^barras.
Godolphin voulait que nous nous missions tous enroule pour Londres; je parvins cependant à lui faire entendre liaison avec beaucoup de peine,
— « Ecoulez-moi, lui dis-fe , je connais mon ami; il est incapable de cbmmetti'e une bassesse. Peul-elre se sôtit-ils egai'^s dans leur promenade, et dans ce cias-là , nous devons les attendre : si leur dessein était de fuir ensemble, ce que je ne croirai jamais, ils ont huit heures d'avance sur nous , et il est impossible que nous les atteignions. Attendons la suite de Tévenemént , demain nous pourrons agir avec plus de certitude. » Après bien des si et des mais , on fit rentrer les chcvlux et lès voitures.
Je te fais grâce des craintes et des lamentations de sir Godolphin, de tou$
îçs reproches que j'eus à essuyer de la part de Milord; la nyil entière se passa ainsi.
Mais , des que le jour parut, Godol* pliin ne put y tenir davantage. Partons, dit-il , arrachons ma fille à son ravisseur ! Et , s'adressant à moi ; Quoique j'aie bien des reproches à vous faire , dit-il , un honnête homme n*a que sa parole , c'est au fîîs de lord Carwell que j'ai promis la main de Clara , vous l'aurez, ou je jure de ne jamais remettre les pieds^ dans ce manoir.
Aussitôt, et sans rien écouler, il or-» donna à tout son monde de se disposer à le suivre à Londres , fit fermer les fenêtres et les grilles du château , et u'y laissa qu'une vieille domestique que ses infirmités mettaient hors d'état de nous suivre. Bientôt toute la caravane se mit en route , et le même soir, Godolphin el toul son monde fut iuslallc d&ns son hôtel de Londres.
(loi)
Le lendemain, lout fui en mouvement pour découvrir vos traces , et plusieurs jours s'e'tant passés dans des techcrches toujours infructueuses , Gudolj>hin , excité sans doute pai' mon père , t'accusa forraelleraenl ^ par-de-^ vant le h.mcdu roi , d'avoir enlevé une riche héritière. Alors je tremblai poui* vous deux; je savais, et lu n'ignore^ pas avec quelle sévérité nos lois punissent ce dé/it. Je ne vis d'autre moyen de te sauver, que de feindre moi-même de partager leur ressenti-* ment. C'est dans cette intention que je fis insérer dans les papiers publics, que je donner.iis une récompense de centguiiiées à celui qui m'indiquerait, à moi seul , le lieu de ta retraite ; mais il semblait que vous fussiez devenus invisible^ , et je conjecturai que vous étiez passés sur le continent.
Pendant ce temps , ton père, Lord
pelmolt , qui depuis loog-lemps estait condamne par tous les médecins j pressa tellement ta sœur de leriiiiner son mariage avec Lord Borman , qui lui apportait une fortune considérable, que Miss Delmolt se laissa enfin conduire à l'autel ; il semblait que liOrd Delmott n'attendit que la conclusion de cet hymen pour terminer sa carrière. En effet, huit jours aprcs il mourut , et ton orgueilleux frère se vit en possession de son rang et de sa
— Eh quoi ! m'écriai-je , en interrompant Carwell , il n'est donc pai vrai que ce soit moi qui aie donné le coup de la mort à mon p^re ! O , de quel poidâ lu viens de soulager mo« fsçeur ! Continue .
-^ Je désespérais donc d'obtenir aucune lumière sur ton sort , quand , tier soir, on vint me remel^li-c , chea.
la duchesse de **♦, un billet d'unb main inconnue. Le voici :
« On attend Mi lord à son hôlel,pour » lui commuuiquer des nouvelles cer- » taines de son ancien ami Delmolt. »
Point de signaliirc ; je remarque seulement que l'e'criluie , quoique très-belle , est de la main d'une femme. Aussitôt, je prends congé de la societéj et je vole à mon hôtel. Je m'attendais à j trouver quelque vil delàleur , et ma surprise fut exlrême ea voyant Clara.
Elle se leva à mon arrivée^ et s'arançant vers moi avec dignité : Je vois votre élonnement , Milord , me dit* elle ; je suis la dernière personne que vous eussiez ci'u rencontrer ici. Mais les papiers publics m'ayantinsli-uite du vif désir que vous avez de revoir votre ancien ami, j'ai voulu profiter de cette •vcasion de réparer mes torts envers
vous (si toutefois j'en ai) , en vous procurant , sans intérêt, une jouissance cjue vous vouliez acheter cent guine'es.
— Cent giiinees ! Demandez-en rqilie , et je ne croirai pas avoir assez paye le plaisir de retrouver mon ami.
— Je ne me suis donc pas trompée, en comptant sur la générosité de voire cœur, Milord , et je bénis le ciel de ni'avoir inspiré cette démarche. Non, je n'ai pu croire que celui qui fui le compagnon d'enfance de mon époux, ail change de sentimens a son égard , au point de mettre sa tête à prix : ce 5erail l'aveuglement d'une haine inconcevable ; ce serait un excès de barbarie auquel n'aurait pu vous porter la perle d'une femme que vous avez à peine vue ^ et que son injustice à votre égard doit vous rendre plus qu'indifférente. Je suis donc venue, pleine de confiance , reaiellre entre vos rnuins
■( io5- ) le sort de voire ami , de son épouse j et de Telre innocent qui bientôt leur devra le jour. Parlez^Milord, aurais-}e lieu de me repentir de ma confiance?
— Non , Clara ! Non , Madame !
Mon parti était pris depuis longtemps.
Ce n'est pas la tête de votre époux, c'est son salut que j'ai mis à prix ! Je ne vous dirai pas que la perte de votre main et de votre cœur, ne m'ait été sensible ; Je mentirais , et j'outragerais en même temps vos charmes et la vérité. Je sentais bien pour vous qtu.lque chose qui ressemblait à de l'amour; mais ce sentiment ne faisait que de naître , et depuis long-temps l'amitié avait jeté dans mon cœur de si profondes racines , que rien au n^.onde ne saurait l'ébranler. Je Taidit àDelmolt; mais l'amour, qui rend aveugle, rend aussi soupçonneux , sans quoi il m'aurait conhé l'étal de son cœur : et soit
( >o6) dit sans tous offenser, belle Clara, maigre le prix que je commençais à attacher à voire possession, je l'aurais aidé à vous enlever; oui, je l'aurais fait comme je vous le dis. J'y aurais trouvé deux jouissances , celle de faire le bonheur de mon ami , en punissant mon très-honorable et irès-honoré père , d'avoir osé former des projets sur ma liberté, sans m'en prévenir.
— Je vois avec regret , Milord , qu9 ,YOUS psrîsgez l'erreur çmi a porté moi^ père à accuser Delmott du crime d!e rapt : délrompez-vous , et quelque bisarre que puisse vous paraître mon.
assertion , j'afiirme , et je suis prête à affirmer devant tous les j-uges de la Grande-Bretagne , que c'est moi, oui, moi , qui ai enlevé mon époux.
Ici , malgré tout le respect que m'inspirait Clara , je ne fus pas le mai* tre de retenir an grand éclat de rire.
Oh î voilà , lu'ecnai-je , quelque chose d'extrcmemerit plaisant; de grâce, conlez-moi donc cela !
Clai'a ne se fit pas prier; elle me raconta, dans le plus grand de'lail, tout ce qui s'était passé dans son cœur et entre vous deux , depuis l'instant où elle te vit pour la première fois , jusiqu'au moment où , sans te prévenir de ce qu'elle voulait faire, elle s'était décidée à venir implorer ce qu'elle appelait ma générosité.
Silène me caeha pas la r-^'pugnance que lu avais eue à la suivre, ni les objections que lu lui avais faites. Mais, comme elle s*étendit avec complaisance sur les soins pénibles et délicats que lu avais pris d'elle pendant sa longue et cruelle maladie ! Tous les feux de l'amour qu'elle ressent pour loi, enflammaient ses discours, et pétillaient dans, ses beaux yeux 1 O
( -oS ) mon ami ! cornaie celle femme-là t'aime ! Tiens, si jamais elle le donne une fille , je t'en [rie , garde-la-rijoi ! Je veux une femme qui ressemble à Claia, ou je n'en veux poinl.
Clara voulait absolument que je la conduisisse sur-le-champ cliez son père; elle voulait se jeter à ses pieds, les arroser de ses larmes : elle se flal-»'lait de l'attendrir, et de lui arracher son pardon et le relour de sa tendresse. J'eiis beaucoup de peine à la detour*ner de ce proj(tl ; il vous cûl perdii* sans ressource. Godolphin ne rêve encope que vengeance ; il faut laisser au temps le soin de le calmer, et de le ramener à des senlimens ph>s doux.
Mon plan est mieux conçu ; mais comme il ne faut pas qu'il soit contrarié en rien, j'ai exigé que vous TOUS abandonnassiez entièrement à moi ; en un mot , il nie faut carie
( »o9 ) blanclïe ; je l'ai déjà obtenue de Clora , et j'espère que tu ne seras pas plus récalcitrant qu'elle.
Pour toute réponse , Je me jetai au cou de mon ami, et lui promis de m'en rapporter enlièrement à lui : nos confidences mutuelles avaient duré très-long- temps. Clara s'élait éveillée , et vint se réunir à nous. On nous servi! à dîner; le repas fut Irès-gai, et le reste du jour s'écoula rapidement. Dès que la nuit eut répandu ses ombres 5ur la terre , Carvvell nous fit remonter en voilure , et nous partîmes.
Nous causâmes d'abord pendant quelque temps; mais, comme nous étions fatigués de la nuit précédente, nous ne tardâmes pas à nous endormir tous trois ; nous ne nous réveillâmes que lorsque la voiture s'arrêtait pour changer de chevaux. Elle venait de s'arrêter pour ta première fois, lors-
<jue la portière s'ouvrit , et que le codier dit à IMilord que nous étions arrive's à notre deslinalion. Nous descendîmes; et Cl ira , apercevant la façade de la maison où l'on nous invita d'entrer , poussa un grand cri :
« Ciel, dit-elle j nous sommes chez » mon père! » En effet, à la lumière d'un flambeau qYi'wne vieille femme tenait sur le gvaiid escatier , je reconnus e'gâlement le niaooii'de sir Godolphin.
Je regardais Carwell, ef j'allais lui demander l'explication de cette e'irange aventure ; il ne m^en donna pas le lennps. Entrons, dit-il, ne craignez rien, nous nous expliquerons plus à notre aise dans le salon. Il fallut le suivre , mais ce ne fut pas sans redouter de rencontrer sir Godolpbin. La vieille Brigitte , qui nous précédait , nous ayant introduits dans la sfalle à
manger , ou elle avait eu la précaution <le tenir une collation toute prêle, nous souhaita le bonjour , et se retira. Vous êtes bien surpris, bien inquiets , que je vous aie conduits ici , dilCarwell, lorsque nous fûmes seuls; si je vojus eusse prévenus hier , vous vous y seriez opposés ; il aurait fallu des explications à n'en pas finir, nous aurions perdu, en paroles inutiles^ un temps précieux. Vous m'aviez donné carie blanclie , j'en ai profité.
Vous voilà ici plus en sûreté qu'en aucun Uêu du monde ; jamais on ne s'avisera de soupçonner seulement que vous puissitiz y élre. Sir Godolpliin n'y viendra jamais sans nia permission : vous ne comprenez pas trop cela, c'est un secret que je vous app-endrai, quand il en sera temps. Soyez donc tranquilles de ce colé , et mettons-nous à table ^ car jj&, i)iQ $eiis ua appétit dévorant.
En vain nous lui fîmes mille questions , il ne nous rt'[)Oiiclait que par uneplaisr.nl vie. « Jamais, dil-il,je n^ai pu m'occuper fie choses sérieuses en mangearil ; je ne puis , à table , ni'occuper que de bons mots et de bons morceaux. » Quand notre appétit fut appaisé , nous crûmes qu'il allait entrer en explication ; mais il prit un flambeau j le mit dans ma main : Je tombe de sommeil , dit-il , vous devez avoir besoin de vous reposer aussi ; vous connaissez les élres de la maison , dit'il à Cliira, je m'en repose sur vous du soin d'indiquer un lit à Monsieur:
quant à moi ^ je n'ai pas oublié la situation de ma chambre ; et il disparut.
Je suivis Clara , qui me mena , non dans rapj.arlemenl que j'avais occupé jadis, mais dans le sien propre. Elle fut agréablement sUr()rise en retrouvant tous tes efifets dans le même état
où elle les avait laisses. Maïs, en Jetant les yeux sur le porlrait de son père^ qu^elle avait peint elle-même, elle ne puiretenir ses larmes : celarappeladans mon cœur le souvenir du mien , et mes pleurs, suspendues par d'autres ëvénemens, coulèrent alors en abondance et se mêlèrent à celles de mon épouse. Mais, comme on ne peut ni toujours pleurer, ni toujours veiller , le sommeil reprit bientôt tous ses droits, et nous fit oublier, dans les bras l'un de l'autre, les malheurs du passe et les craintes de l'avenir.
2^ lO
LETTRE XXXin.
C!ara Delinott à soit frère Gofth'eh.
Dicuze, ie.„.
xLNFCïi,aniagrandesaûsfactioo , nous avons quitté Naiici : ne crois pas , cèpe mliiût , que celle ville m'aiuk'plu^ non y mais, c'est que chaque pas q^ie je faismerapprodte de loi. Sans l'impatience que j'ai de, revoir; mon dier GollliebjNanci est , de loulesles villes que j'aie vues, celle où j'aurais voulu prolonger mon séjour. Je n'ai rien vu^ d'aussi joli. Toutes les rues y sont larges et lirées au cordeau ; mais ce qu'on ne peut se lasser d'admirer , c'est la place Louis XV. Elle forme un carre' parfait ; elle est enloure'e d'édi-
fices magnifiques ; les i*ues qui y aboutissent sont ornées de superbes grilles dore'es : d'un côlé , c'est un bel sd'C de triomphe , sous lequel et sur lequel on pa*;se pour arriver à une autre place que l'on admire encore, même en sortant de la place Louis XV.
Plusieurs fontaines éle'ganteSj formées de grouppcs de dieux marins , fondus en plomb , ne sont pas un des moindres orne mens de celle dernière place , au milieu de laquelle est une belle statue pédestre en bronze représentant Louis XV. Cette statue est la première chose que l'on aperçoit en entrant dans la ville , car elle se trouve en face des deux principales portes. A l'une des exlrémitésde la place , l'oeil se repose avec satifaclion sur la ver»dure des liants peupliers qui forment les allées d'une grande promenade que l'on nomme lii Pépinière. En un mot,
on trouve à Paris el à Londres des places bien plus vastes que celle-là > mais il n'y en a aucune d'aussi jolie. Celle charmante ville > ainsi que toute la Lorraine , doit ses embellissemens au sage Stanislas, roi de Pologne, et rien n'e'gale ses bienfiiits, si ce n'est la reconnaissance du bon peu[)le sur lequel il les a répandus. Parlez à un Lorrain du roi Stanislas , il soupire , il verse des larmes , comme un tendre fils à qui on rappelle la mort récente d'un père adoré; vingt ans se sont écoulés depuis qu'un funeste accident enleva ce bon Prince à ses nouveaux sujets , eli bien l leur blessure est aussi fraîche que le premier jour ; e t malgré la bonté connue des Bourbons, il se passera encore bien du tenips, avant que le Roi de France fasse oublier aux Lorrains le Roi de Pologne.
(>'7) Ma tante continue ici ses recherches mystérieuses, et dont j'ignore toujours Tobjet ; ce qu'il y a d'inconcevable , c'est que souvent elle paraît fâchée de ne rien de'couvrir, un moment après elle en semble réjouie. Elle est partie ce matin , seule, poui- Kergaville , en me recommandant de chercher à me distraire pendant son absence. Quelles distractions, pensai-je avec dépit, peut me procurerune bicoque comme la ville de Dieuze ? Elle est petite, sale et mal bàlie. Madame de... qui possède ici une maison d'assez peu d'apparence, et que l'on honore du Dom de château , me proposa de visiter la saline ; j'y consentis. Jusqu'à présent je m'étais figurée que Ton n'obtenait de stl que par le moyen des eaux de la mer : aussi ma surprise fut extrême , lorsque , descendue dans les entrailles de la terre par un escalier
commode el facile , je vis une source abondante d'eau salée aussi limpide que de l'eau de roche. Une pompe est adaple'e à ce puits pour faire monter l'eau au-dessus du sol jusqu'à la hauteur d'un second étage. Celte pompe est une machine énorme, quoique d'un mécanisme très-simple ^ il consiste en une grande roue , que les eauX d'une petite rivière mettent en mouvement pendant environ douze heures ; quand l'eau, amassée par le moyen d'une écluse , est épuisée, des chevaux font tourner la roue pendant douze aulres heures. L'eau salée que l'on pompa de celle mauiève, est recueillie dans un va^le réservoir,, placé , comme je l'ai dil , à un second étage, el que l'on appelle ici le grenier d'eau; de là elle se disiribue par des lujaiix dans les bàlimens où se trouvent les poêles : c'e^t le nom qu'oa
donne aux iniiïM;nses chaudières , carrées et en fer baltu, dans lesquelles on fait bouillir Teau pour en oblenip \e sel par évaporation. J'en ai compté quarante en activité. C'est une cho-e incroyable que la quantité de bois qu'on y consume ; mais les forêts royales qui couvrent une grande partie de la Lorraine , suffisent à celte consommalion. La source salée de Dieuze est si abondante , qu'on en voit couler non seulement de< ruisseaux dans Ks rues, mais que le superflu, coulant dans des tuyaux , à travers une prairie de deux lieues , va alimenter une autre saline à Moyenvic.
D'où vient cette eau salée à une si grande dislanee de la mei ? Propose celte question aux savans de l'université de Heidtibcrg.
Après avoir employé une partie de la matinée à visiter cet amas d'eaijt
salëe, Madame de... me proposa d'aller voir un amas bien plus considérable d'eau douce , c'est-à^lire , l'elang de Lindres , que l'on pourrait justement nommer lao , car les habitans du pays m'ont assurée qu'il avait sept lieues de tour. Ce jour-là était destiné à l'ouverture de l'étang , que l'on pêche tous les trois ans. Quand nous arrivâmes , la chaussée élait couverte d'une foule de curieux , accourus de tous côtés pour assister à ce spectacle. Je voulais d'abord me placer sur la levée comme les autres, mais Madame de... m'en détourna, et j'eus lieu de m'en applaudir, comme tù vas le voir.
Depuis plus d'une beure les ouvriers suaient sang et eau pour lever la principale vanner ou porte de l'écluse, lorsque celle-ci, cédant enfin à leurs efforts, s'ouvrit avec fracas, et nous
donn.'i une comédie à laquelle j'elais loin de m'altendre. Celle masse dV-avl long-temps comprime'e , sairti de ynv , en recouvranl sa liberlé , c'esl-à-' dire qu'elle s'élan^-fï dans les sirs, pal* un jet d« plus de soitanle pieds de hauteur : mais ce jel ne ressemblait aucunement à ceux que j'avais vus à St-Cioud (l à Versailles; c'clail une colonne d'à peuprèscinquaule pieds de èirconfercnce et entièrement composée de l'eau qui , d^-pois troi^ :?frs , croupissait dans toute la largeur de la chaussve. Elle e'iait nfjrire comuYe de !'encrc, et comme elle iié mit pas plus de temps à descendre qu'elle n'en avait ()fis pour mouler , tous \èi curieux cl curieuses qui s't'laient placés sur la chaussée j pour voir l'ouverture de plus pi'ès, se Irouvèreul subitemeul inondés de cette eau noire , qui, pour causer plus de frayeur aux