LETTRE XLVII
Louis Friedeî à John JVolf.
HeiJelberg, le...
ijA Providence , John , est l'argument et la ressource ordinaire desimbécilles , des hypocrites el des sots.
Qu'il arrive un événement au-dessus de leur intelligence bornée , un événement qui les surprend, parce que leur courte vue ne peut apercevoir les fils déliés qui ont mis une grande machine en mouvement, c'e.^t la Providence qui a tout fait. Ils ignorent que nous faisons la Providence , nous autres gens adroits ; et John YVolf , tout en niant ce pouvoir supérieur, n'a cependant pas manqué d'y élever
sa pensée , tout en faisant semblant de s'en moquer. Eh ! mon cher , les plus grands événemens sent quelquefois produits par des causes si petites , si simples, que lorsqu'on parvient à metlre le doigt dessus , on rougit d'avoir attribué à un pouvoir surnaturel , ce qui n'était que l'effet du hasard , ou d'une combinaison qu'un autre hasard imprévu pouvait déranger et délruire. Tu en conviendras quelque jour , lorsque tu apprendras quelle est la Providenoe qui s'est chargée de me venger du coquin de notaire, dont je paierais volontiers les 03 dix ducats la livre , pour être bien sûr qu'il est brûlé.
Je suis bien aise que tu aies approuvé mon plan, et rendu justice à ma perspicacité : on peut être fier des éloges d'un connaisseur tel que toi !
Eh bien ! celle machine , qui, au pre-
( aoS ) mier aspect , te paraissait si compliquée , ne m'avait pas coûte' le moindre effort d'imagination. Faire faire deux clefs ; au moyen de leur empreinte, prise depuis long-temps avec de la cire , entrer et sortir pendant que John amusait le portier ; prendre son temps et ses mesures de manière à faire tomber tous les soupçons sur lejrère Caton , tu vois que tout cela n'était pas bien difficile. Tu as fort bien fait d'éloigner Ferdinand , mais j'avais négligé cet article comme inutile. Il se serait présenté, sans danger pour nous , devant le bonhomme , qui n'aurait vu dans cette démarche qu'une nouvelle preuve de hardiesse et d'hypocrisie , et ne l'aurait pas plus écouté que dans l'histoire du chapeau.
Il vaut mieux pourtant que les choses se soient passées de cette manière.
A propos de manière , j'adopte avec
plaisir celle que lu m'as proposée pour lirer le bonhomme d'embarras.
Elle esl bien sujette à quelques incon» véniens; mais avec du génie , on prévoil les obstacles , avec du courage on les surmonte , et , comme tu sais , nous sommes amplement pourvus de ces deux rares qualités. Le mannequin est trouvé ; j'ai un coquin d'ami à Augsbourg , qui ferait pendre son père pour un écu : il me doit de l'argent, je lui en donnerai encore un peu; et , en lui en faisant espérer beaucoup , il fera tout ce que je voudrai; car il faut que tu apprennes, en passant, qu'on lie plus fortement les gens avides avec de l'espérance qu'avec des bienfaits. Demain , je pars pour tendre mes filets au petit oiseau des bois; je ne sais pas encore comment je m'y prendrai , mais je compte fort sur ma divinité. ... le hasard. Valè.
LETTRE XLVm.
Clara à Lord Delmott.
Heidelbergj le...
JjjN lisant la letlre de Lady Borman , ma très-honorée tante , vous aurez sûrement frémi , MiJord , du danger qui a menacé les jours de votre sœur et de votre Clara , et je suis persuadée que vous aurez été ravi d'admiration pour le courage de l'intrépide jeune homme qui exposa sa vie pour sauver la mienne. Vous aurez élé certainement aussi fâché que moi, en apprenant qu'il s'était soustrait aux témoignages de notre reconnaissance ; mais vous allez être encore bien plus
étonné , quand vous lirez que je lui dois une seconde fois la vie , et que désormais il n'est pins en notre pouvoir de le récompenser dignement.
Lady Borman, ayant perdu l'espérance de de'couvrir à Francfort l'objet de ses recherches, et moi, celle de revoir mon libérateur, je la pressai de partir enfin pour Heidelberg , où nous sommes arrivées dansla matinée; vous concevez bien que nous n'eûmes rien de plus pressé , après avoir pris possession d'un joli logement que Gottlieb avait retenu pour nous, que d'aller trouver ce frère chéri que depuis long-temps je brûlais de revoir.
Mais voyez le contre-temps ! Gottlieb était absent , on ne savait pas quaud il rentrerait. On nous dit que l'on présumait qu'il était allé se promener avec un ami , sur la plate-forme de la montagne qui est au-delà du
Necker. Je tourmentai Lady Borman , pour aller lui causer une surprise ; elle yconsenlit. Nous nous informons du chemin le plus commode, et nous partons. En moins d'un quart d'heure nous arrivâmes sur le haut de la montagne , et nous nous assîmes sur le gazon pour respirer , car nous étions essoufflées, et pour jouir en même temps de la vue qui y est magnifique.
Après nous être reposées quelque temps , nous nous levâmes , et nous mîmes à promener nos regards de tous côtés, pour découvrir Gottlieb , mais inutilement.JNbusnousdisposionsdéjà à reprendre le chemin par lequel nous étionsvenues, lorsqu'en jetant les yeux au bas de la montagne , je vis , à mi-côte , un jeune homme debout , au-dessous et assez loin de moi ; il était appuyé contre un arbre, où il paraissait méditer, et nous tournait le
dos. Bien persuadée que ce ne pouvait être que mon frère , croyant d'ailleurs le reconnaître à sa taille et à son maintien , je m'écrie : Le voilà , ma tante ! le voilà !
Et, dans l'ardeur oîi j'étais de voler dans ses bras , je me mets à courir vers lui , du haut en bas de la montagne, sans suivre de chemin : la pente était si rapide , qu'une fois lancée , il me fut impossible de m'arrêter.
Vingt fois j'aurais roulé du haut en bas de la montagne , sans quelques arbustes qui , se trouvant de temps en temps sous ma main, ralentissaient un peu mon élan , sans pouvoir pour cela l'arrêter. Le trajet que j'avais encore à faire était plus considérable qu'il ne m'avait paru d'abord : mes forces commençaient à s' puiser , et je voyais le moment où j'allais être obligée de me laisser rouler au hasard.
( 209 J quand tout- à-coup mon effroi fut au comble, en apercevant, à trente pas sous moi , un précipice dans lequel j'allais infailliblement me jeter. Ma perle paraissait résolue ; il fallait un miracle pour me sauver , un Dieu pour me retenir au bord de l'abîme :
cli bien, Mi lord , le miracle se fit, le Dieu se trouva; au cri perçant que l'épouvante et l'aspect d'une mort certaine m'avaient arraché , le jeune homme , que j'avais pris pour mon frère , s'était retourné ; plus prompt que l'éclair , il s'élance au bord du précipice , enlace fortement son bras gauche autour d'un arbre , et de l'autre , m'arrête, lorsque je n'avais plus que deux pas a faire pour être engloutie ou écrasée. L'effroi m'avait ravi l'usage de mes sens ; pendant quelques minutes , je crus être sur le sein de Gotllieb , îorsqu'eDfin , le- 3. 18
vant les yeux, je reconnus.... mon libérateur ! Troublée de surprise et de joie , je ne pus que balbutier : c'est vous , c'est encore vous !
Voyant à quel point j'étais émue, il me fit asseoir sur un quartier de rocbe , en m'engageant à reprendre baleine et à me calmer. — Ab ! sauvez ma tante, m'écriai-je! elle va périr ! En effet, dans ce moment j'aperçus Lady Borman qui se traînait sur ses pieds et sur ses mains pour venir me rejoindre.Le jeune homme m'ayanl priée de ne pas quitter la place où j'étais , me quitta , et faisant un détour pour ne pas monter à pic , se Irouva bientôt près de Lady Borman , qui , à l'aide de son bras, gagna le cbemin avec lui, et arriva enfin près de moi , ne sachant comment exprimer sa joie de me revoir saine et sauve et de retrouver mon Hbétateur, dans le même jeune homme
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qui m'avait déjà sauvé la vie une fois. Vous me pardonnerez, Milord, si je n'ose prendre sur moi de vous répéter tout ce qui fut dit de part et d'autre dans ces raomens, toujours si doux, quand on vient d'échapper au danger :
imaginez, pour mon compte, tout ce que la reconnaissance a de plus vif, de plus expansif; et du côté de mon libérateur, toute la timidité, la rougeur, l'embarras d'une noble modestie, je dirais presque l'étonnement naïf d'une grande âme, qui Uouve naturelles les actions les plus sublimes, et pour qui un vertueux courage est aui-si simple que l'action de respirer; ajoutez-y des regards où se peignait l'expression du bonheur , de ce bonheur quicharme un cœur noble, quand il a trouvé l'occasion de faire du bien , et vous aurez , Milord , une faible idée de ce qui se passa entre nous trois , de*
puis la montagne jusqu'à noire demeure, où ma tante voulut absolument qu'il nous accompagnât.
Lad y Bonn an , l'ayant engage à s'asseoir, lui fit de lendres reproches de la manière dont il s'était soustrait à notre reconnaissance à Francfort. Je suis votre débitrice , Monsieur , ditelle , je n5ai pu oublier que j'ai promis mille guinées à celui qui sauverait ma nièce ; elle vous doit deux fois la vie, ainsi vous permettrez que je double la somme ; voilà un billet , ajoutât elle , en tirant son portefeuille....
Elle n'eut pas le temps d'achever; le jeune homme se leva brusquement , et d'une main repoussant le portefeuille : Madame , s'écria-l-il , vous me devez un ducat, et rien de plus ! En disant cela ses yeux , ordinairement si doux, étincelaicût d'indignation , son
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visage c'iait enflamme, il tremblait.
Oh ! comme j'étais fâchée que ma lanle eût ainsi révolte' celle âme noble etlière, je sentis l'outrage qui lui était fait ; je sentis qu'à sa place , j'aurais été aussi humiliée, aussi indignée que lui ! Il est si pénible de se voir méconnu ! Je m'empressai de réparer l'imprudence de Lady Borman , je me levai aussi , et m 'efforçant de donner à ma voix toute la douceur possible :
Pardonnez l'erreur de ma tante en faveur de la fierté naturelle à notre nation; elle avait promis, elle a cru devoir s'acquitter de sa promesse , mais ma tante ne vous doit rien , c'est à moi que vous avez deux fois sauvé une vie qui m'est devenue plus précieuse depuis que je vous la dois.
Quant au ducat que vous réclamez, dis.je en le tirant de mon sein , où il était suspendu par un cordon, je ne
nie pas ma dette ; voici le ducat que vous m'avez prête': vous voyez l'usage que j'en ai fait. Serez-vous un créancier assez inexorable pour l'arracher d'un lieu où j'avais résolu de le laisser jusqu'à ma mort ?
J'essaieraisvainement de vous peindre, Milord, la révolution subite qui se fit dans tous les traits du jeune homme à ce discours ; son visage devint rayonnant de plaisir. Ah ! s'écriat-il, mille vies ne paieraient pas un moment comme celui-ci ! Je me croyais mort au bonheur, et je le sens qui pénètre mon âme par torrens!
Et se jelant à mes pieds : Pardon , ditil , pardon si j'ai pu vous offenser. Il allait sans doute en dire davantage, lorsque la porte s'ouvrit toul-à-coup, et nous fîmes tous les trois un cri de joie en voyanl paraître... Gottlieb !
Grondez-le bien, quand vous lui
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écrirez, Milord; car certainement vous vous attendez qu'en entrant il se va jeter au] cou de sa sœur ou de sa tante : eh bien , point du tout ; ce fut dans les bras de mon libérateur qu'il se précipita ! — Ferdinand ! Gottlieb!
s' écrièrent-ils en même temps ! et puis de se serrer , de s'embrasser comme s'ils eussent été seuls au monde ! Enfin nous eûmes notre tour, et nous ne perdîmes rien pour avoir attendu quelques minutes. Au nom de Ferdinand, mon attention fut fortement éveillée ; il me sembla que je sortais d'un long sommeil; un trait de lumière pénétra dans mon âme. Mais où avais-je donc la tête et les yeux pour avoir si long-temps méconnu mon libérateur? Depuis si long-temps ses traits et son âme étaient si profondément gravés dans la mienne ! Je ne vous en fais point un mystère , Milord.,
(ai6) car vous vous rappelerez facilement que lorsqu'il fut question d'épouser LordCarwell, et que vous prétendîtes que mon cœur e'tail libre , je vous fis le portrait d'un être accompli que j'aimais, quoique je ne l'eusse jamais tu. Vous traitâtes cela de folie , et il est vrai que je plaisantais alors ; mais il est vrai aussi qu'entraînée par le charme des descriptions que Goltlicb, dans chacune de ses lettres, me faisait de son ami, je m'affermissais de jour en jour dans la résolution de ne jamais donner mon cœur et ma main qu'à un homme qui lui ressemblerait. Jugez , Milord , de ce que je dus ressentir, en découvrant que mon libérateur était en même temps l'homme parfait que mon imagination caressait depuis long-temps !
Je me trouvai toul-à-coup soulagée de la contrainte qu'on éprouve devant
( 2l7 ) un étranger , il me sembla que l'ami de mon frère devait être aussi le mien ; ce fut probablement aussi l'opinion de Ferdinand, qni cessa de regarder la sœur de son ami comme ont- étrangère. Lorsque Gulllitb apprit les obligations que nous avions à son ami, il ne fut pas le maître de ses transports, il courait de l'une à l'autre , unissait nos mains ensemble, et souvent nous serrait tous deux sur son cœur.
Ne semble-t-il pas , disait-il , que le doigt de la Providence soit marqué dans ces deux rencontres si dangereuses et si extraordinaii ebj? Le ciel n'at-il pas voulu que mon ami, devenu deux fois le libérateur de ma sœur chérie, devînt en quelque sorte membre de sa famille ? C'est un lien indissoluble que la reconnaissance vient de former, et.quisera de jour en jour resserré par l'amitié.
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LadyBorman ; seule, avait de temps en temps l'air sérieux ; quelque chose semblait la chagriner intérieurement.
Cela devintsi visible que nous ne pûmes nous dispenser de lui demander la cause de ses fréquens soupirs et de ses distractions.
-. — Ma chère Clara , répondit-elle , envoyant le bonheur dont nous jouissons tous en ce moment, je n'ai pu ■m'em pécher de reporter ma pensée sur l'infortuné qui est la cause de notre voyage. Où traîne-t-il maintenant sa malheureuse existence ? Le sentiment de tendresse qui m'attache à vous, Clara, me causait une joie secrète en voyant que cet enfant échappait à toutes mes recherches, et cependant le respect sacré que l'on doit aux dernières volontés d'un mourant, semble me reprocher de n'avoir pas mis assez de soins dans mes per~ quiskions.
— Enfin , interrompis-) e , ma curiosité ne sera-t-clle donc jamais satisfaite sur cet enfant mystérieux ? Et quel rapport peut-il avoir avec ma fortune , car je vous ai entendu dire quelquefois, que mon sort dépendait du succès de vos recherches?
— Certainement : Lord Borman , en mourant, m'a laissé toute sa fortune ; n'ayant point d'héritier, je la destinais et la destine toujours à ma chère Clara. Mais ce qu'il faut enfin que je vous apprenne, c'est qu'avant son mariage } Lord Borman a laissé un fils naturel sur le Continent , qu'en mourant il m'a chargée du soin de pourvoir au sort de cet enfant abandonné.
S'il se retrouve , ne dois-je pas le faire reconnaître, légitimer et mettre en possession de la fortune de son père, au préjudice de ma chère Clara? Et s'il ne se retrouve pas, Clara jouira-
t-elle tranquillement des Mens qu'elle sait appartenir à un autre ? Voilà , ma chère , les réflexions qui m'assie'gent continuellement, et vous voyez que nia tristesse pi end sa source dans mon affection pour vous.
— Ah ! Milady , lui dis- je en me jetant à son cou , que je vous en veux de m'avoirfait un secret de tout ceci!
d'avoir pu croire un moment que la perle de votie fortune , si légitimement employée , pourrait un instant troubler ma tranquillité, ou altérrr ma tendresse pour vous ï Voilà donc la raison qui vous a engagée à laisser quelqu'espérance à Lord Carwell ?
Vous vouliez qu'en l'épousant, la perte de votre fortune fût réparée par le don de la sienne ! Que vous m'avez mal jugée î Fussé-je réduite à la mendicité, jamais Lord Carwell ne sera mon époux !
— J'uvoue, ma chère Clara, que vous avez fort bien devine' ma raison, Mais je vous avouerai aussi , que depuis j'avais arrange' dans ma lêle un autre projet qui conciliait tous les intérêts.
— De me marier peul-êire avec le fils inconnu de Lord -GârvreH-! ftoW"**
— Précisément. Que dites-vous de celte idée ?
— Que si vous me l'eussiez communiquée, je vous aurais priée de l'abandonner. La fortune n'influera jamais en rien sur le choix que je ferai d'un époux , il favil qu'il soit tel que mon imagination m'a dépeint celui qui seul peut couvrir de fleurs les chaînes souvent rebutantes du mariage , en un mot , qu'il me plaise.
— Et qui vous dit qu'il vous aurait déplu ? D'ailleurs celte discussion est inutile , puisque probablement nous1
ne retrouverons jamais cet enfant infortuné.
— Pardon , Milady , c'est encore vo (re faule : si vous m'eussiez jugée digne dètre dans votre confidence, j'aurais uni mes efiorts aux vôtres ; vous auriez cherché d'un côté, tandis que j'aurais pris des informations de l'autre ;et quand on eût dû se moquer de moi , comme on s'est moqué du tambour de Dieuze , j'aurais été de porte en porte, j'aurais demandé à tous ceux que j'aurais vus : Connaissez-vous un jeune homme qui a pour signe un clocher sur Je bras ?
Ferdinand qui avait jusqu'alors écouté celte conversation dans le plus grand silence et avec les marques du plus vif intérêt , m'interrompit tout à coup en s'écriant : De Dieuze ! un clocher sur le bras !
— Le connaîtriez-vous , répondit Lady Bornian , surprise ?
— Si je le connais ! Ah mon ami -, qu'il va être heureux ! Attendez-moi, je reviens dansl'instant.
Il s'e'lança dehors, sans attendre de réponse j et nous laissa tous les trois en proie à la plus vive inquie'tude.
Mais , nous étions agite's par des motifs bien différens. Je voyais que ma tante était partagée entre sa tendresse pour moi et son devoir envers le fils de Lord Borman : ce que jusqu'alors elle avait désiré le plus, était dans ce moment ce qu'elle craignait davantage. Pour moi, je me réjouissais de voir une injustice réparée, un infortuné rendu à la société ; mais je craignais en même temps que cette découverte ne m'attirât de nouvelles persécutions. Je me sentais des dispositions à aimer le nouveau venu , s'il ne demandait d'autre titre que celui de cousin; mais aussi, je vous l'avoue avec toute ma
franchise, Milord, je me promettais de le bien haïr , s'il montrait des prétentions qui s'accordassent avec le projet de ma tante. Quant à Golllieb, il s épuisait en conjectures , et ne cessait de s'e'crier : « Son ami ! qui pourraitce être? Il n'y a pas de doute , c'est Henri. »
— C'est lui-même, s'écria-t-il plus fort, envoyant Ferdinand rentrcravec un jeune homme d'un exle'rieur modeste , et d'une très-jolie figure. Henri t car c'était lui) parut étonné en nous voyant ; mais l'aspecl de Goltlieb parut le rassurer. Il s'adressa à lui, après nous avoir saluées respectueusement.
— Golllieb , dit-il , ne l'en prends qu'à Ferdinand, si j'importune ces dames par ma présence ; il m'a entraîné ici sons vouloir entrer dans aucune explication , et j'attends qu'il m'explique le motif de cette folie , lui qui nous
donne ordinairement des leçons de sagesse.
— Tu vas me croire bien plus fou encore , dit Ferdinand, quand je l'aurai prie d'oler ton habit et de faire voir ton bras à ces dames !
— Mon bras à ces dames , dit-il d'u n air stupéfait !
— Eh oui ! on veut voir si le clocher de Vergaville est ressemblant. Allons, Henri, du courage ! Ne sois pas honteux de cette marque bisarre , puisque c'est à elle ^ue lu vas devoir le bonheur , un rang dans la société , et d'illustres parens.
— Ah ! s'écria Henri , Ferdinand ne peut vouloir se faire un jeu cruel de me tromper , je me livre à la douce espérance qu'il me donne : voilà mon bras.
Il ôta son habit , et nous fit voir sur
son bras l'image d'un clocher aussi bien imite' par la nature , que s'il eût e'te' dessiné par un peintre.
— Je n'en puis plus douter, dit ma tanle, vous êtes le fils d'Adèle, l'enfant regretté de feu mon époux !
— - Vous êtes mon cousin !
— Le mien ! et toujours mon ami, s'écria Goltlieb en le serrant dans ses bras.
Ferdinand , semblable à notre bon génie, jouissait délicieusement de son ouvrage : aussi comme il fut fêlé, embrassé par toute la famille 1 II fallut ensuite en venir aux autres preuves, aux explications, elles furent longues et dissipèrent tous les doutes. Comme ma lettre est déjà fort longue et que je suis fatiguée , vous ne trouverez pas mauvais , Mi lord, que je laisse à Lady Borman le soin de vous faire part des
( 2-°<7 ) détails de cette soire'e , la plus agréable que j'aie passée de ma vie, sans en excepter celles où le respectable Lord Carwell me faisait pouffer de rire , par la manière grotesque dont il s'efforçait de jouer le jeune homme. Il était plus de minuit lorsque nous nous séparâmes ; les trois amis, car c'est ainsi qu'on les nomme , se retirèrent ensemble ; el moi, Milordj rentrée dans ma chambre , je voulus profiter du moment où mon cœur était encore rempli d'admiration et de reconnaissance, pour vous communiquer le nouveau danger que j'ai couru , et les nouvelles obligations que j'ai contractées envers mon libérateur. Votre cœur, Milord, et votre tendresse pour moi, vous diront, sans doute , que nous devons nous acquitter envers lui, et j'attends de vos lumières et de votre délicatesse, que vous veuillez, bien m'inslruire sur
la manière la plus convenable de le faire clignement. Songez, je vous en prie, à l'importance du service; et, en Lord géne'reux, proportionnez-y la récompense.