LETTRE XLIX
Ferdinand à Charles Fraser.
Heidelberg, le...
'is-moi donc , Charles , pourquoi le malheur est si éloquent , tandis que les expressions manquent pour exprimer l'ivresse du bonheur? Il me semble que je nage dans un torrent de volupté ; j'éprouve , dans toutes les facultés de mon corps et de mon âme t un bien-être qui donne une teinte de volupté à chacune de mes sensations : l'avenir s'offre à mon espérance , brillant comme un palais magique ; à travers les illusions qui l'entourent, j'ai de la peine à distinguer j comme par échappée , l'ombre
( 23o ) des maux passés : peines , douleurs , regrets , tout a disparu. Et quel Dieu a produit ce miracle ? Quelle force a brisé les poignards aigus qui déchiraient mon cœur, et me présageaient un désespoir sans fin , une douleur éternelle ? Hélas ! c'est un Dieu à qui jusqu'à présent j'avais refusé mon hommage , et qui , par des bienfaits, se venge de mes dédains j en un mot, l'Amour.
Qu'il est faible l'empire de l'orgueilleuse raison ! Que son triomphe sur mon cœur a été de courte durée ! Je croyais que son pouvoir avait fait évanouir daus mon cœur les premiers et dangereux prestiges du pouvoir de la beauté : une prompte fuite m'avait entraîné loin de la dangereuse sirène qui menaçait mon repos ; j'étais sûr de la victoire, tout en regrettant le joug paré de fleurs que j'avais secoué.
Ces regrets n'étaient-ils pas un avertissement que je succomberais à une nouvelle attaque ? J'étais , à la vérité , bien déterminé à éviter une lutte dont je ne pouvais sortir vainqueur que par la fuite ; mais je ne croyais pas que mon aimable ennemie fût si près de moi : c'est en lui sauvant une seconde fois la vie , que j'ai irrévocablement perdu ma liberté. Ecoute le récit de ce nouvel événement (i)
Depuis ce temps, tout a pris une nouvelle face à mes regards enchantés.
L'amour pare tous les objets des plus riantes couleurs. Il semble que j'aie reçu une nouvelle existence , la vie recommence pour moi; c'est comme
(i) Nous avons supprimé ce récit qui se trouve , à quelques détails près, dans la
i+4 »»o r\roi* Prl^n+P
lettre précédente.
si j'avais quitté celte vallée de larmes, pour recevoir la récompense de mes peines , passées dans le se'jour des béatitudes. Toutes mes journées se passent entre Clara et son frère ; je ne vois, je n'entends qu'elle! Le mot d'amour n'a pas encore été prononcé; mais qu'apprendrais-je d'un aveu de Clara? L'amour n'a pas besoin de mots pour se faire connaître ; nos âmes s'entendent, cela suffît.
Cependant le ciel de félicité, vers lequel mes regards se portent avec tant de plaisir , n'est pas tout-à-fait sans nuages. Quand l'ivresse de l'amour fait place à la réflexion , l'avenir m'offre des craintes qu'un sourire de Clara fait bientôt évanouir. Son père la sollicite d'épouser un Lord de ses amis, qui, malgré les glaces dont soixante hivers auraient dû cuirasser son cœur, n'a pu résister à l'influence des char-
( 233 ) mes de Clara. Mais Clara esl chérie de son père , idolâtrée de sa tante ; Clara s'est prononcée avec énergie contre celte union ridicule , et je crois que ce rival suranné n'est pas dangereux pour moi. Je redoute bien plusHenri , dont les prétentions ? s'il en avait 3. seraient appuyées par Lady Borman f qui verrait avec joie , dans ce mariage, un moyen de conserver à sa chère Clara , la fortune qu'elle doit restituer à Henri. D'ailleurs , Henri serait un rival redoutable pour moi , non pas parce qu'il est jeune , riche et bel homme , mais il est mon ami ; et , dussé-je en n^ourir , jamais , non, jamais je ne pourrais me résoudre à faire le malheur d'un homme que j'aime , et à qui j'ai juré une amitié éternelle. Si mon amour était un obstacle à son bonheur, ô alors.... Mais»
pourquoi me forger d'avance des cbi- 3. *o
mères de douleur , quand la douce réalité du bonheur me sourit! J'aime, je suis aimé., j'en ai la douce assurance : avec cela , il faudrait être bien ingrat envers la Providence pour ne pas être content.
Henri ne me paraît pas aussi heureux d'avoir découvert le secret de sa naissance 3 que je l'aurais cru : un chagrin secret semble le ronger ; il est souvent silencieux, distrait; j'ai surpris même une larme dans ses yeux; enfin , j'ai fait parler toule l'importunité de l'amitié pour obtenir qu'il m'ouvrît son âme; il a gardé le silence, et a constamment nié qu'il eut aucun sujet de tristesse : souvent je le surprends les yeux douloureusement attachés sur moi ou sur Clara. L'aimerait-il ? Oh ! qu'ilp:*rle donc : si mon sang est prêt à couler pour l'amour ma vie aussi appartient à l'amitié.