LETTRE XL VI
Ferdinand Friedel à Charles Fraser,
Franc fort-sur-le-Mein , le...
\J mon ami ! croirais- lu que l'excès du malheur el le comble du bonheur puissent en même temps se trouver réunis dans la même âme ? qu'on puisse en même temps détester la vie et chérir son existence ? Eh bien ! voilà pourtant l'état actuel de mon cœur. Repoussé p;ir un père injuste , el que je ne puis m'enipêcher de chérir; forcé, par son ordre, de fuir sa présence , je n'écoutais que mon désespoir ; je ne voyais plus devant moi qu'une chaîne de douleurs sans fin , lorsque le ciel , sans doute , voulut
( r95 ) me montrer qu'il n'est point de destinée si affreuse , qu'elle ne pût encore s'embellir et devenir précieuse à l'infortuné sans espoir.
J'avais fait une vaine tentative pour parler au cœur de mon père , avant mon départ; il e'tait absent quand je me présentai"; et Je soir , lorsque j'y retournai , un billet , écrit par une main étrangère, m'apprit, avec le sangfroid d'un sacrificateur qui égorge une victime , que le cœur et la maison de mon père m'étaient également fermés. Il m'ordonnait de m'éloigne r des lieux qui m'ont vu naître ! ô Charles ! des lieux qui renferment les cendres de ma mère ! Révolté de son injustice, mais soumis à ses volontés , je m'écriai, en me retirant, a mort dans l'âme : J'obéirai, père inexorable; oui, j'obéirai à vos ordres , quelqu'injustes qu'ils soient , et je vous prouverai, du
(>9M moins , par ma soumission , que ma tendresse est égale à votre haine.
J'errai assez long- temps , sans but , <lans les rues de Francfort : absorbé dans mes réflexions douloureuses, je marchais au hasard, lorsque des cris sinistres me tirèrent de la stupeur où j'étais plongé. J'entends crier que le feu est au coin de la rue des Juifs ; je suis la foule qui m'entraîne , et bientôt je me trouve sur le lieu de l'incendie : quel horrible spectacle ! (1)
• Des trésors de beautés se présentaient pour la première fois à mes yeux : eh bien ! je te jure que , dan* ce moment , aucune pensée impure ne se mêla dans mon cœur au sentiment d'admiration qui me tenait
(i) Nous avons supprimé hi un récit que \c. Jeteur connaît déjà.
( «97 ) comme enchaîné près d'elle l Ses regards , où la reconnaissance se montrait avec une expression si louchante; le sourire angélique qui embellissait cette bouche si se'duisante , où naguères siégeait ( ncore la pâleur de la mort; celte voix si douce , interprète timide d'un cœur profondément ému ; voilà ce qui faisait battre mon cœur plus vite qu a l'ordinaire , ce qui me faisait oublier tous mes sujets de peines , et remplissait mon âme de sensations délicieuses ; et lorsque , ms rendant ma bourse avec une grâce inexprimable , elle m'abandonna sa main , que j'osai couvrir de baisers , alors seulement je sentis le danger que je courais , et j'eus le courage de m'y dérober par une prompte fuite.
Quand je ne la vis plus, je sondai mon cœur; j'y trouvai avec effroi le premier trait de l'amour : l'image de
( '98) la belle étrangère s'y e'tait gravée en caractères ineffaçables. Elle veilla avec moi, ne me quitta pas dans mes songes . et reçut encore ma première pensée à mon réveil.
La civilité exigeait que j'allasse m 'informer au moins de leur santé ; mais devais-je m'exposer au danger d'une seconde visite? Je sentis que si je la voyais encore , je serais entièrement subjugué, et qu'il me serait désormais impossible de la quitter!
Et que dirait mon père , lorsqu'il apprendrait que je bravais sa défense?
Ma désobéissance était-elle propre à le ramener à des senlimens plus justes à mon égard ? L'idée de mon père irrité dissipa l'illusion , et me rendit à moi-même ; et quoi qu'il dut m'en coûter, je résolus de ne plus voir celte dangereuse sirène. D'ailleurs , un motif de délicatesse me prescrivait encore
( '99 ) la loi de la fuir : sa tanle avait , dans l'accès de son desespoir , promis mille guinées à celui qui sauverait sa nièce. Au milieu de l'agitation et des transports de joie de la veille, cette promesse avait, par bonheur, été entièrement oubliée; et , en y retournant le lendemain , n'aurais-je pas l'air d'aller solliciter ma récompense ? En refusant, et il n'y a pas de doute que j'y étais déterminé , je plaçais ces Dames dans une position délicate : ne pouvaient-elles pas croire que je ne refusais la récompense promise , que dans l'espoir d'en obtenir une plus grande ? Non : quel que soit le penchant qui m'entraîne vers elle , je ne la verrai plus.
Je passai la journée entière dans un combat perpétuel entre mon cœur et ma raison ; le soir je sortis , et je me trouvai, je ne sais comment, devant
la maison qui renfermait Pobjet de Joules mes pensées. Machinalement , je m'étais approché de la porte, et j'allais frapper , mais j'eus encore la force de m*é!oigner ; et pour ne pas éprouver une seconde fois la même tentation , je courus m'enfermer chez moi, où, n'étant encore occupé que d'elle, éprouvant le besoin d'en parler, je pris la plume pour te faire ce récit incohérent , qui ne se sent que trop du trouble de mon esprit. Demain 3 j'irai faire mes adieux à nos amis de Iieidelberg, et puiser dans le sein de l'amitié , des forces contre un sentiment que tout m'ordonne d'étouffer dans mon cœur.