LETTRE L
Lord Delmott à sa fille Clara.
Londres, le
Oans doute, celui qui a deux fois sauvé la vie de rua fille chérie , a des droits à nia reconnaissance; je dois m'acquitter envers lui, et s'il ne faut pour cela que la moitié de ma fortune, vous pouvez la lui offrir : s'il accepte, nous sommes quittes; s'il refuse, je ne lui dois plus rien. Je ne connais pas d'autre moyen de m'acquitter : celui que vous semblez insinuer, je ne veux ni ne dois le comprendre , et j'espère qu'en vous pénétrant bien de la justice de mon refus, vous m'éviterez
le désagrément de vous en de'duire les molifs.
Je vois avec un chagrin que je ne puis exprimer , que vous n'avez pas encore changé d'opinion sur le oompte de mon ami; il est toujours l'objet de vos sarcasmes et de vos plaisanteries amères et déplacées. C'est par un excès de délicatesse de sa part, qu'il n'a pas encore obtenu de vous les sentimens d'estime et de vénération que sa noble et généreuse conduite a gravés pour jamais dans mon cœur.
Puisque le votre éprouve à un tel degré les transports de la reconnaissance , j'espère que cette passion des belles âmes sera aussi vive pour mon ami, quand vous connaîtrez les obligations que vous lui avez, qu'elle l'a été pour votre jeune libérateur. Je prie donc votre frère Gottlieb de vous communiquer l'histoire de votre famille f
histoire dans laquelle Lord Carwell joue un si beau rôle. Quand vous l'aurez lue , Clara, je ne doute pas que vous ne mettiez autant d'empressement à vous acquitlerenversmonami , que vous en avez mis à me recommander le votre. Qu'il ignore surtout que je vous ai fait part de sa noble conduite ; sa de'licatesse s'offenserait de ne devoir le don de votre main qu'au sentiment de la reconnaissance :
il aspire à un sentiment plus doux, il le mérite. En vain vous m'objecterez son âge ; une âme telle que la sienne ne vieillit point , et d'ailleurs tous ces sentimens d'une jeune tête, paraissent ridicules dans les liens du mariage ; pourquoi donc exiger comme condition de l'hymen des chimères qui s'évanouissent sitôt? Le sacrifice que vous ferez, si c'en est un , pourra vous
paraître dur; j'en conviens, mais une fois qu'il sera consommé , vous en obtiendrez facilement la récompense, en songeant que le bonheur de votre père y était attaché.