LETTRE LI
Henri à Charles Fraser.
Heidelberg , le.
Vjharles , je n'ai plus que toi dans le sein duquel je puisse épancher les secrets de mon cœur, et les pensées qui m'occupent. Goltlieb et Ferdinand n'ont pas cessé d'être mes amis; non , le serment de la montagne tient toujours , il est ferme comme le rocher auquel je dois la révélation de ma naissance ; mais je ne puis confier à ces deux amis , des réflexions dans lesquelles ils ont la plus grande part ; leur tendre sollicitude combattrait mes scrupules, les sacrifices les plus pénibles ne leur paraîtraient rien. Pour
me tranquilliser ils voudraient faire mon bonheur maigre moi , et une voix secrète , une voix qui ne m'a jamais trompé , me dit que je ne peux être heureux. Ma naissance me condamne au malheur, je le supporterai avec courage , avec plaisir même , si quelques jouissances que je retrancherai volontairement de ma vie, contribuent à augmenter la somme de félicité que le ciel doit à mes amis.
L'objet de mes vœux les plus ardens est rempli. Je connais mes parens :
mais qu'ai-je gagné à cette fatale découverte ? Un nom que je ne pourrais porter sans rougir, puisqu'il me rappellerait sans cesse l'illégitimité et les malheurs de ma naissance. En vain le crédil de Lady Borman , et les lois d'Angleterre m'autoriseraient à porter le nom et les titres de mon père , ma malheureuse nière^Adèle^eu sera-t-eile
moins descendue dans le tombeau, trahie et déshonorée ? La faux de. la mort, en frappant toutes les têtes , que les liens du sang devaient me rendre chères , ne semble-t-elle pas avoir creusé un vaste abîme entre moi et le bonheur? Que l'on me couvre de gloire , que l'on me de'core des litres les plus pompeux , que Ton me comble de richesses , celte gloire , ces litres, ces richesses , ne couvriront pas la tache de ma naissance ; les yeux de l'envie et de la malignité perceront celte vapeur lumineuse , et dans la liste des litres qui leur feront grincer les dents, leur figure s'épanouira en y découvrant celui de bâtard , le seul que l'on ne pourra me contester, et qu'aucune loi ne peut m'ôter. Voilà pour le nom.
Quant à la fortune, outre que ma première éducation ne m'a pas donné la force d'âme nécessaire pour en sup* 3. 21
■liaforrrocViAino inu( porter le poids avec celle indifférence que doune l'habitude , ou pour en re'gler l'emploi avec la dignité' que donne le se aliment d'une naissance iiluslre , je sens que je jouerais fort mal le rôle d'un grand seigneur.
D'ailleurs je suis Français , il m'en coûterait trop de renoncer à ma pairie pour adopter les mœurs et les usages de l' Angleterre ; il me faudrait étudier ses lois, ses droits. Non, non! Si j'en avais une à choisir , ce serait encore la France que je choisirais; là, on n'entend pas le peuple vanter sans cesse sa libelle, mais il en jouit sous un gouvernement qu'il chérit-; il obe'it avec plaisir 5. un Roi qu'il adore , parce qu'il est moins le maître que le père de ses .sujets.
Mais il est un autre motif qui me
fail une loi de refuser la forlune que m'offre Lady Barman. Celte fortune devait être l'héritage de Clara ; Clara est la sœur de mon ami Gottlieb , et , il faut bien le dire , l'amante adorée de Ferdinand. En la dépouillant , je trahirais l'amitié , la reconnaissance et l'amour ! Clara , éblouie par les premiers prestiges de l'amour, semble ne <lonner aucun regret à la perte de celle forlune. Mais moi, moi ! dois-je lui ravir le plaisir si doux d'enrichir ce qu'elle aime? Dois-je, en froid égoïste, dépouiller un ami qui m'a tendu la main , lorsque j'étais au bord du précipice? Sans doute Ferdinand sera assez riche , pour que son épouse soit toujours au-dessus du besoin ; mais Clara est la fille d'un Lord ; la simple aisance pour elle, serait un état de dénuement; il faut qu'elle conserve l'éclat qui doit environner la tille d'un grand P©t»
il faut que Ferdinand, n'ayant point de titres de noblesse à produire , s'environne d'un faste, qui lui fasse pardonner son origine par ces gens vains et altiers qui méprisent un pauvre sans naissance , et courbent cependant leur dos orgueilleux devant le riche roturier.
Voilà ce que je ne puis dire à Golt»lieb nia Ferdinand; leur amitié ingénieuse combattrait mes raisonnemens, se moquerait de mes scrupules, et s'opposerait despoliquement au seul parii qui me reste à prendre , la .fuite.
Oui , je fuirai , je l'ai résolu ; je cours, en restant, plus d'un danger; les caresses innocentes de Clara , qui me nomme son cousin , ont réveille dans mon cœur des désirs coupables que je croyais éteints et qui n'étaient qu'assoupis ! Je ne puis la voir sans trouble ,
la loucher sans frémir de volupté ; mes regards, malgré moi, s'allachent quelquefois sur elle , comme les yeux du serpent qui veut charmer sa proie.
J'ai vu Ferdinand tressaillir à l'aspect de mon trouble ; si le poison de la jalousie se glissait dans son cœur, l'amitié serait-elle une égide assez forte contre la haine ? Que dis-je î j'outrage le cœur le plus noble , le plus généreux. Ferdinand est capable du plus grand sacriGce que l'amitié puisse commander; resterais-je au-dessous de lui? Non, non! mon parti est pris.
J'opposerai l'amour pur à l'amour criminel ; Caroline règne toujours dans mon cœur : tu as lu mes premières aventures, et tu dois me comprendre.
Dans quelques jours je t'en enverrai la suite, avec la dernière lettre que je daterai de cette ville ; ton cœur est calme, ton jugement sain, et je suis certaio que tu m'approuveras.