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core» On m'excita beaucoup à me remettre de la partie. Pour mettre fin aux sollicitations , je finis par dire que je n'avais plus d'argent , on me laissa tranquille, et quelques minutes après le jeu ayant cessé, tout le monde alla se coucher.
Le lendemain je me fis servir du café, et mon déjeûner étant fini, je demandai mon compte ; l'hôte me le présenta poliment sur une feuille de papier. Je me récriai sur le prix , mais l'hôte m'ayant juré sur son honneur qu'il avait porté le tout au plus juste, je vis bien qu'il fallait en passer par là , el que je ne gagnerais rien à marchander. Voyant que l'hôte , debout devant moi, tenait son, bonnet d'une main el tendait l'autre comme pour recevoir sou argent , je lui dis : Si vous voulez que je vous paye, ayez donc la complaisance de me remettre le dépôt que je vous ai confié hier.
— De quel dépôt voulez-vous parler?
— La question est plaisante. Eh parbleu , ma bourse et ma montre que je vous ai données à serrer.
— Qu'est-ce q le c'est que celte plaisanterie-là? On ne plaisante pas quand il s'agit de payer, entendezvous !
— -Mais c'est vous qui plaisantez; reruellez-moi, de grâce, les quatre-vingtseize, ducats et ma montre que je vous ai confies.
—r Parbleu, voilà un effronté coquin ! Comment, on viendra chezujoi commander un bon souper, trancher du grand seigneur, et au lieu de me payer, on me demandera quatrevingt-seize ducats elune montre !
Les Messieurs de la veille , qui écoutaient cette conversation en ricannant, se mirent tous à crier ; C'est un escroc ! c'est un escroc !
— C'esl l'aubergiste qui est un escroc, m'écriai-je transporté de rage , c'est un infâme voleur; car je jure devant Dieu qu'il a ma bourse et ma monlre.
— Messieurs! Messieurs! je vous pren 1s tous à le'moin ; voilà cent ans que je tiens l'auberge du Graud-Cerf , de père en fils; vous me connaissez tous, y a-l-il jamais eu une plainte contre Pe'lers ? A-t-on jamais entendu que la moindre chose se fui perdue chez moi ? El un drôle , un vagabond vendra m'accuser d'escroquerie ; il viendra reclamer de l'argent, quand vous êtes tous te'moins, qu'il a perdu au jeu le peu qu'il avait ! Vous vous rappelez bien qu'hier il vous a dit luixnème , qu'il ne jouait pas davantage , parce qu'il n'avait plus le soU ! Parlez, Messieurs, n'est-ce pas la ve'rilé?
— Pas tant de raisons, s'e'cria l'un des six coquins , il faut le conduire
( ïo5 ) chez monsieur le B ulli ; il verra ses papiers , on saura qui il est, d'où il vient,
— Je icpondrais , dit le perfide au»
bergisle, que ce n'est pas son coup d'essai , et que si on allait aux informations, ou Apprendrait de belles choses sur son compte.
— Allons , chez le Bailli ! vile , chez le Baiiii !
A ces terribles mots, js sentis une sueur froide couler partout mon corps., la colère fil place à l'effroi ; ma maudite langue avait mis l'aubergiste dans la confidence de tous mes secrets, et je me \ oyais entièrement à sa discre'tion. Déjà on me tenait par le collet, et on se mettait en devoir de m'entraîner, lorsque le coquin d'aubergisle , qui n'en voulait qu'à mon argent , arrêta ceux qui me tenaient, eu leur disant : Non , Messieurs , non ! Dieu
ne demande pas la mort du pécheur :
je serais désespéi é que l'on dît , que Pelers a causé le malheur de personne; il est jeune , il se corrigera peut-être , et, dans tous les cas, j'aime mieux qu'il aille se faire pendre ailleurs; je ne serai pas ruiné pour un souper qu'il ne m'aura pas payé. Lâchez-le , Messieurs, laissez-le aller à la garde de Dieu.
— Vous êtes trop bon, Monsieur Péters , trop humain , je vous l'ai toujours dit. Allons, va donc le faire ■pendre , coquin , et ne l'avise jamais de remettre *hs pieds ici , si lu ne veux pasf]ue je t'étrille d'importance.
Et le drôle , qui me parlait ainsi, ouvrit la porle , me poussa par les épaules , me mil dehors avec un grand coupde pied dans le derrière , referma la porte sur moi, et me laissa au milieu de la rue , le cœur plein de iMge .
( >«5) et les poches vides d'argent. Et nul moyen de me venger ! nul espoir d'obtenir justice ! mon indiscrétion m'avait mis entièrement à la merci du traître qui venait de me dépouiller*
Cependant je continuai de marcher jusqu'à N. . . , où je me vis assailli par les Juifs qui m'arrêtaient le long de la rue pour me demander si je n'avais rien à vendre ou à acheter. Cela me donna l'idée de troquer mon costume élégant contre des vêtemens plus simples et plus conformes à l'état de mes finances. Je suivis un honnête Israélite , à qui je crus trouver la ligure moins juive qu'aux autres; et, après avoir bien discuté, bien marenandé , il me clcmonsei gneurisa des pieds à la tête , et je sortis de chez lui avec la mise que j'avais à peu près , en quittant Bouquenom , et trois ou quatre écus dans ma poche. C'était toute
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ma fortune , et je résolus , pour la ménager , d'aller encore saluer en latin les cures qui se trouveraient sur mon passage.
Il était près de midi, lorsqu'en traversant une très-jolie petite ville, je demandai au premier venu où était le presbytère ? On m'indiqua une belle maison avec porte coebère. Je fiappe, personne ne répond; niais, Comme j'avais ap< rçu quelqu'un à travers les croisées , je ne me décourage pis, et j'agite une seconde fois le marteau. Pour celle fois , j'entends quelqu'un s'approcher ; on ouvre , c'est Monsieur le curé lui-même. Il ressemble plutôt à un Adonis qu'à un minisire des .autels. Il esl élégamment vêtu, pommadé, poudré; mais on lit dans ses yeux qu'il est làclié d'avoir . élé dérangé ; Cela si; manifeste encore mieux par le ton brusque avec lequel
( »°7 ) il me demande : que voulez-vous ?
Je balbutie : sumpauper studiosusÇi).
Vagabond ! dit-il en colère , et en poussant la porle sur moi, avec tant de violence , que je faillis avoir la Icte fendue. Choque' de l'éoithète et de la manière grossière dont il me congédiait , je ne suis pas maître de réprimer mon premier mouvement : de mes deux mains, je saisis une pierre énorme, et la lance de toutes mes forces contre !a porte du cure'. A ce bruit , il revient sur ses pas, ouvre , et se met à crier au voleur. On accourt , on s'allroupe , le cure me désigne; on m'entoure, on m'entraîne, en me régalant de temps en temps de quelques gourmades , et , en moins de quatre minutes , je me vois logé enlre quatre murailles , où je trouve pour
(i) Je suis un pauvre étudiant.
( io8 ) tout meuble une botte de paille , à moitié vermoulue , étendue par terre.
Les portes qui crient sur leurs gonds, les verroux rouilles , que j'entends tirer derrière moi , ne me laissent aucun doute sur le legemeni que la munificence du curé vient de me procurer) logement où l'on entre toujours malgré soi , et d'où l'on sort toujours avec tant de plaisir.
Lorsque je me vis seul et d;.ns l'obscurité , j'eus le loisir de faire des réflexions sur mon imprudente vivacité:
ces réflexions n'étaient pas couleur de rose. Je tremblais que cette aventure ne conduisît à la découverte de celle qui m'avait lait fuir du collège, et qu'on ne parvînt également à la connaissance du scandale que j'avais causé dans le couvent. Le souvenir de Caroline , à laquelle j'avais à peine songé depuis mon départ ,
( lo0 ) vint alors fortement occuper ma pensée ; je me repentis des nombreuses infidélités que j'avais été sur le point de lui faire ; et , comparant la facilité des femmes , pour lesquelles j'avais failli l'oublier , avec lesseutimens de vertu qu'elle m'avait manifestés , je pleurai sur mon aveuglement , et je fis, à baute voix et à genoux, la promesse de résister, à l'avenir , à tout ce qui pourrait porter atteinte à la pureté de mon amour. Vains sermens, vous ne fûtes que trop tôt violés !
J'ignore depuis combien de temps je gémissais clans mon cacbol; il m'était impossible de calculer les beures dans l'obscurité où j'étais plongé; mais, à la faim dévorante qui me tourmentait , je trouvais que le temps était d'une longueur infinie. Toutà-coup j'entends crier une porte , puis une seconde; enfin, la mienne s'ou-
vre , et je vois entrer dans mon réduit un homme d'assez mauvaise mine , tenant d'une main un flambeau allumé, et, de l'autre, un panier couvert d'un* serviette blanche comme la neige; il dépose le tout au milieu de mon cachot, et sort sans avoir proféré une parole.
Dès que ma porte fut fermée, on sent bien4que je n'eus rien de plus pressé que de visiter le mystérieux panitr. Je le découvre , ô miracle ï Quel parfum pour un homme affamé!
Quel doux spectacle pour une bouche desséchée î Voyons : un poulet rôti t une tranche d'un jambon, qui flattait en me'me temps la vue et l'odorat, et que je reconnais pour être de la même famille qu'un jambon de Mayence , avec lequel j'avais fait une première connaissance à la table de Monsieur le Grand-Bailli. Ces deux