II
morceaux sont accompagnés de deux pots de crème , d'un pain jaune comme du safraq , el d'un flacon de vin du Rhin délicieux : je le reconnais à sa couleur d'or. Au fond du panier, est un papier plie' en quatre ; je l'ouvre ; il ne contient que ce peu de mots :
« Je vous ai reconnu maigre' votre déguisement: soyez sans inquiétude; buvez, mangez, prenez des forces; on vous fera sortir dès qu'il en sera temps. A revoir. »
Point de signature : c'est une écriture de femme. On m'a reconnu ; qui ? Q l'importe ? Allons au plus pressé ; disons d'abord deux mots à ce poulet délicieux ! A chaque moroeau , à chaque rasade , mes idées deviennent plus gaies , plus riantes ; la crainte disparaît , on s'intéresse à mon sort , et c'est une femme I une femme
( IW )
qui me connaît ! Laquelle ? Toutes celles que j'ai connues sont charmantes, et je serais fort embarrassé défaire mon choix. Profitons toujours des bontés de celle-ci , en attendant le plaisir qu'elle nous promet. Pauvre Caroline , te voilà déjà oubliée , l'obscurité et le malheur l'avaient rappelée à mon souvenir, et ton image s'est évanouie à la lueur d'un flambeau , et à l'espoir d'un nouveau plaisir. Faibles humains î qu'il faut peu de chose pour changer le cours de nos idées, et que la philosophie d'un homme à jeun ressemble peu au raisonnement d'un homme qui vient de faire un bon dîn
er
Le mien était fait , et je me repaissais l'esprit des plus douces illusions, loi -que ma porte s'ouvrit , et que mon geôlier parut pour la seconde fois.
Cette fois ci , je lui trouvai l'air moins
( "3) farouche. Suivez -moi , dit-il d'un ton qui m'aurait effrayé avant mon dîner, mais que je trouvai alors in6niment gracieux. Je ne me fis pas répéter son aimable invitation; je franchis avec lui les trois guichets; et, lorsque nous fumes arrivés à la porte ut la rue, il me remit sous la garde d'une personne enveloppée dans un grand manteau , et qui , m'en jetant un semblable sur les épaules , me dit , à voix basse, de la suivre, et d'observer le plus grand silence.
Mon guide m'ayant conduit par deux ou trois petites rues détournées, s'arrêta devant une porte de jardin , l'ouvrit, me fit signe d'entrer, referma la porte, et me conduisit vers un petit papillon , qui s'ouvrit après qu'un eut Ir;;ppé. J'entrai dans un petit salon élégamment meublé , et éclairé par des girandoles. Mon guide 5. 10
ayant disparu , une belle femme, dans un négligé voluptueux , se leva , et vint se jeter à mon cou avec toute ]'i\resse de l'amour , et me couvrit de baisers ardens, que je reçus d'abord avec élonnemenl , et que je rendis bientôt avec plaisir.
— Ah ! cher Comte , dit-elle , enfin je vous revois : c'est un bonheur que je n'espérais plus depuis long- temps; combien j'ai gémi depuis notre séparation ! Et que j'ai été cruellement affectée , et délicieusement surprise en même temps, lorsque, de la fenêtre du curé , chez qui j'étais allée pour affaire , je vous vis maltraiter par la populace , et conduire en prison comme un vil criminel !
Tout en disanl cela avec une volubilité qui me rendait service, puisqu'elle m'exemptait de parler, elle m'avait fait prendre place à côté d'elle.
sur une ottomane , où je l'avais trouvée en entrant. Elle continua ainsi :
Je ne doutai pas un moment que vous ne fussiez venu chez le cure, pour voir volrc Amélie , sous ce déguisement, qui vous rend méconnaissable à tous les veux , excepté à ceux d'une amante | et sur-le-champ je songeai aux moyens de vous tirer de Votre prison : l'amour m'en a suggéré les moyens, et j'ai eu le bonheur de rendre la liberté à celui que j'aime.., — Et qui ne sera point ingrat , répondis-je, en lui prouvant ma reconnaissance par un baiser de feu. Amélie , bonne Amélie, comment pourînis-je te témoigner toute ma reconnaissance ?
On voit que le vin du Rhin produisait son effet, et que j'agissais avec Amélie comme avec une ancienne connaissance , quoiqu'il fût évident
(mG) qu'elle mr» prit encore pour le Comle de !a L. . .
— Aime-moi loujonrs, dit-elle , je ne veux point d'autre recompense.
3Mais , raconte-moi donc les suites de la dernière aventure?
— Laissons là mon- aventure. Malheur au mortel qui, en contemplant tant de charmes , pourrait s'occuper d'autre chose ! Viens , Amélie , ne perdons pas le temps précieux que l'amour met à notre disposition ; viens, que je double mon existence dans tes h l'as !
• C'est ainsi que j'esquive une explication embarras an le : mes lèvres arrêtent les paroles d'Amélie , qui bientôt elle-même perd l'envie de parler; sa tête penchée sur la mienne , ses beaux bras passés autour de mon corps, ses soupirs entrecoupés , un frémissement qui agite tout son corps . la
faible résistance qu'elle oppose à nies mains téméraires, oui ne respectent plus rien , tout m'annonce que c'est Amélie qui va m'enivrer la première , de celte volupté que tant de fois j'ai vue de si près , et que j'ignore encore ; je vais triomphée, lorsque les yeux d'Amélie, humides d'amour et de plaisir , étincellent tout à-coup des feux de la rage et de la colère. E!le me repousse avec violence , se lève , et me montrant du doigt l'objet qui vient d'opérer en elle un changement si subit : Parle , ditelle } parle ; de qui est ce portrait ?
On se rappelle que c'était celui Je Louisa.
— Ce portrait , balbuliai-je ; quoi !
c'est la vue de ce portrait qui vous irrite ?
— Monstre ! on me l'avait bien dît que je n'aimais qu'un parjure; je n'avais pas voulu le croire ; mais ce ppr-
trait ne prouve que Irop ta perfidie.
Mais , parle , quelle est l'infâme qui m'a ravi ton cœur?
La situation devenait embarrassante : avouer qu'on m'avait pris pour un autre , je ne pouvais m'y décider , il en eût trop coûte à mon amour-propre : faire entendre raison à une femme jalouse et furieuse , c'était la chose impossible. J'hésitais donc sur ce que j'allais répondre , lorsqu'un nouvel incident vint encore changer la scène. On frappa avec force à la porte du pavillon , et la voix d'un homme se (it entendre.
— Ouvrez, Madame, ouvrez, ou j'enfonce la porte !
— Ciel , mon époux ! je suis trahie , perdue , déshonorée. Oh '.qu'on esl malheureux d'avoir affaire à des jaloux !
Dans tout autre moment , j'aurais ri de cette exclamation de la part d'une
("9) femme qui venait de me donner un si bel échantillon de sa jalousie ; mais ce n'était pas L'instant de rire, c'était celui de se sauver. Une croisée entr'ouvcrle , en face de la porte , m'en fît concevoir les moyens. Peudant qu'Amélie, épouvantée, hésite d'ouvrir à son époux , qui continue de frapper et de menacer, je saule légèrement par la croisée , qui n'est qu'à deux pieds de terre , et , me baissant jusqu'à terre , je nie tapis dans une charmille, d'où , sans être vu , je pouvais voir et entendre ce qui se passait dans le pavillon. Amélie ferme doucement la croisée , et j'entends le mari crier plus fort qu'aup»ravanl : — Je vous en avertis pour la dernière fois, ouvrez , Madame , on j'enfonce la porte ! — Faites ce qu'il vous plaira , Monsieur, mais je n'ouvrirai pas.
D'un coup de pied, le jaloux fait
sauter la serrure , et reste stupéfait en apercevant Madame assise tranquillement , et tenant un livre à la main.
— Voulez-vous me faire la grâce de me dire , Monsieur, ce que signifie cet éclat indécent , et de quel droit vous vous permettez d'entrer de force dans cette retraite, où j'avais du moins l'espérance d'élre tranquille?
— De quel droit? De quel droit , Madame ? Du droit d'un époux offensé, et qui veut laver son injure dans le sang du traître qui le déshonore.
— Eh bien, Monsieur, voyez, cherchez, tue* , et laissez-moi continuer une lecture plus amusante que les folies qui vous passent par la tête, el dont vous devriez rougir.
— Des folies ! Me nierez-vous que je vous ai entendu parler? Et vous, qui êtes si sage , qui n'êtes pas folle , sans doute , me ferez-»vous accroire que vous parliez seule ?
— C'est-à-dire que lorsque je serai seule , que je lirai , il me sera défendu de de'clamer un passage que je trouverai intéressant?
— Ce sont des de'faites , Madame ; je sais ce que j'ai entendu , e>t je suis sur que votre complice n'est pas loin.
— Vous êtes un fou, laissez-moi lire , et ne me rompez pas la tête davantage.
Le jaloux se mit alors à fureter partout ; et la dame , faisant semblant de Hre , se mit à déclamer comme si elle eût été seule : « E)lisa, à la vue de ce portrait , se sent transportée de fureur, et s'écrie : Parle , parle ; de qui est ce portrait? »
Frappé de ce qu'il entend , le jaloux se retourne ; Amélie continue sa feinte lecture : o Ge portrait, balbutia le coupable : quoi ! c'est la vue de c© portrait qui vous irrite ? »
La rusée Amélie déclame ainsi , les yeux toujours attachés sur son livre , toutes les paroles qu'elle m'a adressées dans sa colère. Le jaloux , dupe de ce stratagème , s'approche d'un air contrit, el lui dit : Quoi î Amélie, tout cela est dans le livre que vous lisez? . . .
— Monsieur, je vous ai prié de ne pas m'interrompre davantage.
— Pardon, 6 pardon , Amélie ! Mais aussi qui ne s'y serait trompé !
Plus le mari s'humiliait, plus Amélie l'accablait de reproches. Cependant , après une longue discussion elle finit par s'appûser, et au long silence qui suivit leur entrelien , je jugeai que la réconciliation était parfaite , et je songeai à m'éloigner d'un lieu où je n'étais pas trop en sûreté. Il :ie me fut pas difficile d'escalader le niuv du jardin, et bientôt je me rc-
trouvai sur la toute de Mayence. Ne voulant pas m'arrèler trop près de la ville , d'où je m'étais sauvé de prison, je marchai pendant quatre ou cinq heures j enfin , n'en pouvant plus, je m'étendis au pied d'un arbre, où je passai le reste de la nuit dans uu sommeil, très-agité et souvent interrompu. Des que les premiers rayons du soleil vinrent frapper mes paupières, je me remis en route; mais j'étais tellement fatigué , qu'après avoir fait deux lieues, je fus obligé de m'arr&er dans une auberge de village , oh je me jetai tout habillé sur un lit , et dormis d'un profond sommeil, jusqu'à cinq heures du soir.
En sortant de ' uberge , l'hôtesse, bonne femme, à -;ui j'avais dit que j'étais un pauvre étudiant, me conseilla d'aller voir, en passant à Frankenthal, le ministre protestant ; m 'assurant que»
( 124 ) j'en serais mieux reçu que par le cure î je promis de suivre sonconseil. En effet, en arrivant dans cette ville t mon premier soin fui de m'informer de sa demeure et d'aller frapper à sa porte.
Une servante vint ouvrir, elle me demanda d'un ton fort honnête ce que je désirais. J'en conçus un bon augure , d'après le proverbe ; Tel maître, tel valet, et je ne me trompai pas , car à peine avais-je prononcé î Je suis un pauvre étudiant, qu'une voix s'écria du salon : Faites entrer ! Je fus introduit dans une pièce d'une propreté extrême, où je trouvai d'abord le ministre , homme d'une figure ouverte et d'un aspect vénérable ; un jeune homme d'une trentaine d'années, fort bien fait de sa personne , mais dont tous les traits portaient l'empreinte de la douleur concentrée.
Mais, ce qui excita le plus follement
mon attention, ce furent deux demoiselles que je trouvai charmantes , et que je reconnus bientôt pour les deux filles du Ministre. L'aînée était une grande blonde d'un figure régulière , d'une blancheur éblouissante , et qui aurait pu servir de modèle à un peintre pour exprimer la mélancolie:
je l'enlen.lis nommer Constance. La cadette, qui s'appelait Alphonsine , faisait un contracte parfait avec sa sœur; sa taille était petite , mais bien prise; son joli minois chiffonne et légèrement marqué de petite vérole, avait un charme inexprimable, plusattachant que la beauté; ses yeux pétillaient d'esprit, et le sourire, mais un sourire malin tel qu'on nous peint celui de l'Amour , était constamment sur ses lèvres. Tout le monde se leva lorsque j'entrai. Le pasteur me salua avec bonté, le jeune homme avec
distraction, Constance arec dignité, mais Aiphonsine , m'apercevant, tressaillit et fit un cri qui attira l'attention générale.
— Qu'as- tu donc , mon enfant , dit le pasteur inquiet ?
— Ce n'est rien, mon père, c'est déjà passé -, j'avais un pied endormi , et en me levant j'ai failli tomber. On ne s'attend pas à cela , voyez-vous I
— Tu m'avais effrayé. Monsieur 7 donnez-vous !a peine de vous asseoir.
J'étais distrait et troublé à mon tour. Les yeux d'Alpiionsine ne me quittaient pas, ses regards et son sourire exprimaient le plus parfait contentement, et je paraissais eu être l'objet. Elle avait , en me regardant, un air mystérieux que je ne pouvais pas définir; quelques signes, imperceptibles pour tout autre, et qu'elle me faisait à la dérobée, achevaient de m'em-
( >27) narrasse r el Je me confondre; je ri* savais quelle contenance tenir : heureusement le pasteur vint à mon secours.
— Monsieur, me dit-il, pardonne?
si je ne vous offre pas à rafraîchir , nous allons bienlôi nous mettre à table, et je veux qu • vous conserviez tout voire appétit. Je vousdemanderai, en attendant, la permission de continuer la leçon de musique de ma fille:
je suppose que cela ne vous ennuierai pas.
— Au contraire, Monsieur, j'aime beaucoup la musique , et je suis persuadé d'avance que le talent de Mademoiselle ne peut qu'ajouter au plaisir que me cause voire aimable accueil. Je ne savais ce que je disais; cependant on eut l'indulgence de me remercier pour mon compliment. Constance se mit à son piano , et loucha avec soa-
maître une sonate à quatre mains., que je trouvai fort bien exécutée. Au compliment que je ne pus m'empêcher de lui faire , Constance tourna languissamment ses grands yeux bleus sur son jeune maître , et dit d'une voix tendre et expressive : Ah ! si j'ai quelque talent, toute la gloire en est à M.
Cbarles. M. Charles fit une inclination de tète et ne répondit que par un profond soupir.
— Il est sûr, dit étourdi ment Alphonsine, que M. Charles est un excellent musicien; mais aussi, quand on reçoit avec taiit de plaisir el de docilité les leçons d'un maître , il serait difiicile qu'on ne fît pas des progrès rapides. M. Charles, je vous en prie, chantez-nous clone votre romance! Vous savez bien, celle qui nous fait toujours pleurer , et que nous avons toujours un nouveau plaisir à entendre» Tout le
( ^9) monde joignit ses prières à celle»
cTÀlphonsine , et Charles chanta en s'accompagnant. Jamais accens plus plaintifs et en même temps si mélodieux n'avaient frappe' mon oreille. Le vague mystérieux qui régnait dans les paroles de la romance inspirait un secret effroi, et la manière touchante dont elle élait chantée finissait par arracher des larmes. C'étaient , aulant que je m'en rappelle, les plaintes d'un fils sensible qui chérissait son père, et cependant ne pouvait penser à lui sans frémir d'horreur. Il avait fini , que nous l'écoutions encore ; tous les yeux étaient baignés de larmes; celles du chanteur coulaient en abondance. Dans ce moment la servante annonça que le souper était prêt, et qu'on pouvait se mettre à table.
Voyant que noire jeune homme prenait gravement la main de son écolière
pour la conduire à sa place , je ne von* lus pas être moins honnête que lui, et je présentai la mienne à l'aimable Alphonsine. Quedevins-je , lorsque je sentis sa jolie petite main presser la mienne, et que , se penchant à mon oreille , elle trouva le mo ventile me dire à l'oreille , sans i-lre entendue de personne : Fous jouez voire rôle à merveille .
Allons, me dis-je, voila encore un quiproquo : c'est sûrement ma ressemblance avec le comte de la L...
qui me vaut cet accueil ; nous verrons si cette fois-ci je serai plus heureux
que les autres !
On voit que mes aventures precedentesne m'avaient pas corrigé; l'ai Irait du plaisir étouffait en moi tout sentiment de délicatesse , et je ne sentais pas combien il était odieux de profiter d'une méprise pour violer honteusement les droits de l'hospitalité, et
( '3' ) même ceux de la décence. Àlphonsïrïer était si jolie, son sourire si ravissant, sa taille si mignonne , ses regards si amoureux , sa voix si douce , ses manières si enjouées, que je n'étais plus occupé que de l'espoir délicieux de posséder tant d'al traits.
Elle s'était placée à coté de moi , était sans cesse occupée à me servir; à chaque instant ses mains rencontraient les miennes, je sentais ses genoux , son haleine, son pied; chacun de ses mouvemens était pour moi une jouissance imprévue , qui me causait un frémissement de plaisir. Le bon pasteur et Constance avaient soin de Charles; ils lui faisaient doucement la guerre sur sa mélancolie , sans lui en demandtr la cause. Le pasteur n'était pas de ces hommes qui accablent les autres de questions indiscrètes; il ne s'informa ni d'où je venais, ni où
( >3a) j'allais. Content d'exercer l'hospitalité, il ne songeait qu'à mettre son monde à son aise, et à e'loigner tout ce qui pouvait humilier celui qu'il obligeait.
Le souper lirait à sa fin , lorsque l'on frappa à la porte. La fille alla ouvrir, et rentra accompagne'e d'un homme que je ne revis pas sans surprise. Je reconnus sur-le-champ ce Philippe, ce maudit hussard que j'avais rencontré , la seconde journée de mon voyage. — Pardon , si je vous dérange , dit-il en entrant; mais il se fait lard , je n'ai point trouvé de place à l'auberge , on m'a vanté votre obligeance, et quoique nous ne soyons pas du même métier, j'ose espérer que vous ne me refuserez pas un gîte et un morceau de pain.
— Je suis fâché, dit le pasteur, que vous ne vous soyez pas présenté plus
( i53 ) tôt, vous auriez soupe arec nous:
quant au gîte, c'est maintenant la chose impossible, je n'ai que deux lits dont je puisse disposer, et cet deux Messieurs les occupent.
— Parbleu, dit le hussard, ces Messieurs se dérangeront bien pour moi , j'espère que je mérite bien la préférence sur un échappé du collège, ni le fils d'un
— Scélérat ! s'écria Charles s' élançant de la table,, et prenant le hussard à la gorge avant qu'il n'eût achevé d'exprimer sa pensée :Monstre î tu as détruit le bonheur de ma vie , et ta rage n'est pas encore satisfaite !
Mais je m'oublie , reprit-il, ce n'est pas ici que je dois m'expliquer avec toi j viens, que je te propose de me tir© un terme à cette longue et horrible persécution ; viens, je n'ai que deux uaols à le dire , et s'il le reste una
.étincelle d'honneur , tu ne troubleras pas davantage celte vertueuse famille par ta présence.
Il l'entraîna hors de la salle , dit quelques mots à voix basse au hussard , et nous entendîmes ce dernier s'e'loigner en disant : cela suffit , voilà tout ce que je demandais.
Charles rentra ; il était pâle , défait, ses yeux hagards élincelaient de flirt ur , il respirait à peine. Cette seène nous avait frappés d'effroi, et nous cherchions en vain à en deviner la cause. O mes amis ! dit Charles , ô vous mon père ! car ma reconnaissance se plaît à vous donner ce nom, plutôt qu'à celui... Pardon, je vous aftlige , je vois l'épouvante clans tous les yeux! Pardon , si je ne puis encore satisfaire votre curiosité. Dans ce moment je suis trop agité, mais demain vous saurez tout ; il faut que je dépose dans
•votre sein le poids horrible qui m'accable. Qui mieux que vous mérite ma confiance ?
— Mon Dieu , dit A'phonsine , cet homme m'a fait bien peur, j'espère bien que vous n'allez pas vous battre avec lui !
— Me battre , répondit Charles dédaigneusement ! non , sûrement; j'ai trouve un autre moyen de me mettre à l'abri de ses persécutions ; il m'a déjà fait bien du mal, mais j'espère qu'il ne m'en fera plus.
— Allons , reprit Alphonsine , puisque ce vilain homme à moustaches ne reviendra plus, je suis d'avis de chanter quelques chansons, pour bannir le souvenir du désagrément qu'il nous a causé. Je ne veux pas aller me coucher avec ma tristesse , et je veux me procurer une bonne nuit.
En disant ces derniers mots , elle m€
( i36) regarda d'un air que je traduisis ainsi: Mon ami, c'est vous qui me procurerez cette bonne nuit-là.
— Eli bien , dit-elle , qui est-ce qui commence ? Allons, je vois bien qu'il faut que je vous mette en train , et de suite elle entonna une complainte burlesque en dix on douze couplets, qu'elle chanta d'une manière si plai*santé que je ne pouvais m'em pécher de rire, — Ma bonne Alphonsine , dit le pasteur, quand elle eut fini, nous te remercions de ta chanson et de ta bonne volonté; mais je connais un remède plus surcontre le chagrin, que la musique : c'est le sommeil. Nous allons faire la prière , ensuite nous irons chercher dans ses pavots bienfaisans, l'oubli passager de nos maux, qui passeront aussi.
Le pasteur fit la prière à voix haute , et tout le monde répétait après
lui. Lorsqu'il commença l'Oraison dominicale, Alphonsine, qui était à; côte de moi, me coudoya légèrement, et me fit signe d'écouter. Alors, mêlant sa voix à celles des autres qui re'citaient la prière avec le pasteur, et mesurant ses phrases el ses moraons de repos sur ceux de l'Oraison , je l'entendis me psalmodier distincte ment : « Mo a ami qui êtes ici ; l'heure du bonheur arrive; ton cœur, pour ta conquête, est un bien précieux; dors bien aujourd'hui; mais aliends-moi demain ; laissé la parle ouverte d'avance, j'entrerai quand la nuit sera presque passée :
craignons d'exciter l'attention ; éloignons l'idée du mal. Ainsi soit-il. »
Ce que je compn's le mieux dans celte parodie décousue , c'est qu'Àlphonsine Viendrai! me rendre visite vers le malin ,et que je devais laisser ma porte ouverte. Je me promis bien 3. 12
{ '58) Je ne pas y manquer, el je lui fis sentir, par un serrement de main , que je l'avais parfaitement comprise. La prière achevée , on se souhaila mutuellement une bonne nuit , et la servante me conduisit dans la chambre qui m'e'tait destinée. Je ne lardai pas à me coucher et à m'endormir profondément , tout en songeant au plaisir qui m'élait promis pour le lendemain.
Déjà l'orient se colorait d'une teinte pourprée, et annonçait les premiers rayons du soleil; depuis quelque temps je ne dormais plus, l'impatience m'avait éveillé. Je prêtais l'oreille au moindre bruit, lorsqu'enfin je distingue de^ pas légers; je ferme les yeux et fais semblant de dormir. L'espiègle me passe une paille sur les lèvres, et croit m'avoir réveillé par ce chatouillement ; mais je la guettais, el je litn*
la jolie main d'Àlplionsine, qui voulait se cacher! — Chère amie , m'e* criai-je j mais elle appliqua son autre main sur ma bouche. Chut , me ditelle à l'oreille, on peut nous entendre de tous côlés. — Tant mieux ! je serai dispensé de parler. Et la saisissant de mes deux bras, je la pose à côté de moi, avec autant de facilitéque j'aurais transporte une plume. Je ne veux point perdre de temps,pour me mettra en possession de mes droits; mais ce n'était pas le compte d'Alphonsine.
— Non, Monsieur, non, il n'en sera rien; je ne suis pas venue que pour vous punir de voire silence :
quoi ! pas une lettre , malgré vos promesses ! Fi donc , c'est affreux \
Tout cela se disait d'une voix extrêmement basse; je ne réponds rien; mais mes gestes font assez comprendre que je ne liens aucun compte de
la dtfen.se. AI jibo usine se défend comme un lutin, elle mord, elle pince , elle egraligne^ Piqué d'une résistance que je trouve ridicule, et à laquelle je ne m'attendais pas, je cesse tont-à-coup l'attaque et semble renon>cer à la victoire. Alphonsiue me regarde d'un air malin et triomphant, Je ne dis mot , et fais semblant de bouder. Ce petit manège ayant duré quelques iryslan-s, nous changeons alors de rôle , c'est Alphonsiue qui m'agnee et m'attaque à son tour. Je nie défends assez maladroitement et sans parer aucun des baisers qu'elle me prodiguait, sans me laisser le temps de respirer; mais bientôt, d'attaqué je redeviens agresseur , et mon ennemie, qui ne s'y attendait pas, est tout étonnée d'avoir le dessous. Je suis vainqueur, je fais main-basse sur tous les trésors que je rencontre r et je vais
enfin arborer mon étendard dans la citadelle qu'on m'abandonne sans défense. Mais qui peut jamais se fia U e r de la victoire ! Au moment où j'allais» forcer la barrière , une explosion épouvantable se fait entendre dans la chambre voisine de la mienne : les vilres tombent en éclats; Àlphonsine jette un cri d'effroi , et se précipite dans le corridor. A peine y est-elle , que j'entends son père et sa sœur lui demander ce que c'est? La servante accourt de son côlé. J'ai passé à la bâte le vêtement le plus nécessaire, et je me joins à eux. Constance éperdue s'aperçoit que Charles seul , manque ; elle en fait l'observation , pousse des cris affreux , se précipite vers sa chambre, nous la suivons; la porte est ouverte, et un spectacle épouvantable se présente à nos regards; Charles était étendu , baigné dans son sang..
Il s'était brûlé la cervelle
Je tire le rideau sur cette scène d'horreur; elle a fait sur moi une impression si forte, qu'à pre'sent même je ne me sens pas la force de continuer. Je t'en ai dit assez pour le faire connaître toute la légèreté de mon caractère ; et cependant, que de fautes j'aurais encore à mettre sous les yeux! J'attendrai , pour l'envoyer la fin de ma relation , que tu m'en témoignes le désir. Si ce que tu viens de lire ne me fait pas perdre ton estime et ton amitié, alors je continuerai sans crainte ces aveux humilians.
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