‹ Le perroquetChapitre 5 sur 15 · LETTRE XLII · texte numérisé non relu

LETTRE XLII

Ferdinand Friedel à Henri.

De la ferme de Bockenheim, le...

irJLoi cesser de l'aimer , de t'estimer ! Et pourquoi? parce que, semblable à un frêle navire sans voiles et sans gouvernail ; qui flotte au gré des venls et des tempêtes, et tombe d'écueil en écueil, lu as été le jouet des circonstances impérieuses, et souvent la dupe de Ion inexpérience ! Jeté , au sortir d'un collège obscur , sur la scène du monde , que lu ne connaissais pas , le plaisir, par un enchaînement d'aventures bicarrés, s'offre à toi paré de lous ses charmes , et avec tous les attirails de la nouveauté. Quel autre, à la place.,

ne lui eût pas souri, ne lui eût pas tendu les bras? Trompe par des êtres que lu croyais respectables, et qui, sous le masque de notre sainte religion , cachaient les excès honteux de leur débauche , ton cœur, tout neuf et dans la première effervescence des passions, ne pouvait distinguer les égaremens du libertinage , des plaisirs délicats que la nature, la raison et les lois permettent. Si le hasard m'avait placé dans les mêmes situations, je doute que j'eusse trouvé plus de forces que loi pour éviter le danger.

Ce que je te reproche, c'est d'avoir interrompu ta narration dans le moment le plus intéressant , et , quelles que soient les fautes dont lu as retardé l'aveu , je n'en suis pas moins persuadé qu'elles n'altéreront en rien l'amitié que je t'ai vouée; et, curieuxd'apprendre par quels moyens la raison est

parvenue aie fixer dans un cœur qui paraissait si rebelle à sa voix, el à faire enfin d'un voluptueux sans scrupule un modèle de décence et de verlu. Je ne parle pas du style de ta narration , lu aurais pu quelquefois adoucir quelques traits, mettre un voile plus épais sur certaines images licencieuses; mais je sens qu'avant à peindre la volupté, il était bien difficile de ne pas se laisser entraîner par le charme de tessouvenirs. Au surplus, ce n'était pas à une femme que lu écrivais, el les hommes ne sont pas si scrupuleux.

Charles Fraser m'a causé une surprise bien agréable par son arrivée imprévue ■ mais ma joie s'est évanouie bien vîle, lorsque j'appris qu'il nous quittait pour toujours . Pour toujours, non, car nous entretiendrons ensemble une correspond 5. i3

élance qui nous rendra sans cesse .présent l'un à l'autre. D'ailleurs j'espère bien le surprendre à mon tour dans le cours de mes voyages; car je rne suis enfin décide à suivre l'avis de mon frère , qui prétend toujours que le seul moyeu de reconque'rir la tendresse de mon père, consiste à m'ér loignerde lui pendant quelque temps.

Eh bien , je m'éloignerai , c'est un parti pris; mais , avant de partir, j'arroserai encore une fois ses pieds de mes larmes, je ferai parler l'amour, que son injustice , fut-elle encore plus cruelle, n'éteindra jamais dans mon cœur; je le presserai de me dire les causes qui ont pu altérer sa tendresse pour moi.

Qu'il m'accuse , mais au moins qu'il me permette de me justifier : c'est une justice qu'on ne refuserait pas à wn étranger, à plus forte raison à un -fils.

( «47) Tu ne me parles pas de Fritz ; luimême ne m'a pas donné de ses nouvelles depuis long-temps; je commence à m'inquiéler de son silence:

serait-il malade"? Mais, dans ce cas, Gerlrude n'aurait pas manqué de m'en instruire* on du moins quelqu'un de vous. Je vois bien qu'il faudra que j'aille moi-même prendre les informations qu'on ne me donne pas; car lu peux bien penser que je ne m'éloignerai pas sans avoir embrassé tous mes amis: c'est le seul espoir de plaisir qui adoucisse un peu le chagrin que me cause ma pénible situation; entre toielGotllieb, je sens que je jouirai encore de quelques instans de bonheur.D'aprèssa dernière lettre, je présume que la sœur de mon ami ne peut larder d'arriver. Je suis étonné moi-même du désir que j'ai de la connaître.

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