LETTRE XLV
John Volf à Louis Friedel.
Francfort-sur-le-Mein, le.*
vIu'on vienne encore me dire qu'il y a une Providence qui récompense les bons et punit les me'chans ! S'il y avait re'ellement là haut un grand juge assez juste pour recompenser chacun selon ses œuvres , il y a long-temps que John AYolf, Louis Friedel, et son digne valet Mons Williams, qui font tout ce qu'ils peuvent pour s'éloigner du ciel , auquel ils ne croient pas , s'en trouveraient rapprochés de trente pieds au moins, parle moyen d'une potence! Au lieu de cela, qu'arrive-t-il ? c'est que ceux que la
canaille dévole nomme gens de bien n'ont en partage que les ronces de la vie , tandis que les roses naissent sous les pas des damnés de notre espèce.
On me dira qu'il faut attendre jusqu'au bout , respice jinem ; mais , .ma foi , ma vue ne se porte pas si loin, et j'aime mieux le certain que l'incertain.
En habile chef d'état-major, je vais rendre à mon illustre chef , un détail circonstancié des succès du-, au plan qu'il avait dressé, et je réponds que ma relation sera plus véridique que les bulletins de tous les conquérans passés et futurs, victorieux ou battus.
iSarts trop compiendre les intentions de mon général, je me suis strictement conformé à ses ordres. L'armoire a été ouverte et refermée par le bonhomme, comme tu l'appelles; il a dérangé et remis en place , lui-même,
(■77) la bienheureuse cassette; nous sommes sortis ensemble, et je fus témoin de sa colère quand il s'aperçut que l'avis qu'on lui \ ait donne était une mauvaise plaisanterie. Je ne l'ai pas quitte' un moment , et v< rsle soir nous sommes rentrée ensemble dans son cabinet, qu'il fut fort surpris, ainsi que moi, de trouver ouvert. Mais sa surprise se changea en effroi lorsqu'élanl enlre, il trouva égieuient ouverte l'armoire en question qu'il avait fermée lui-même avant de sortir, et dont il avait la clef dans sa poche. Un seul coupd'œil suliit pour le convaincre que !a cassette avait disparu.
Je te laisse le maître d'imaginer la grimace qu'il fil : il se mit à crier en courant par toute la maison : Je suis volé ! je suis vole' ! J'eus beaucoup de peine à le calmer un peu et à lui faire sentir qu'un éclat ne pourrait que nuire
à son crédit, sans lui faire recouvrer son argent ; il se rendit enfin à nies raisons , et m'abandonna le soin de celte affaire. Je commençai mon enquête par le portier, qui certifia que personne n'était entré ni sorti pendant noire absence , que ton frère. Les autres domestiques, que nous trouvâmes à la cuisine, n'avaient vu personne : d'ailleurs leur tranquillité, leur contenance, éloignaient d'eux tout soupçon; d'ailleurs des drôles de cette espèce volent bien un écu; mais, enlever une cassetle pleine d'or! la peur leur donnerait des ailes pour fuir, si par hasard leurs petites âmes pouvaient prendre un essor comme celuilà ! Je rentrai dans le cabinet avec ton père qui se frappait le front, et répétait de temps en temps avec un accent de désespoir : Mon fus! mon propre fils! il est venu! que ne puis-je en
( l79l douter? Ces exclamations douloureuses furent un Irait de lumière pour moi, je me frappai le front à mon four; mais cela voulait dire en bon Allemand : Imbécilie que je s-uis , de n'avoir pas devine plus lot ! Louis, il faut te rendre justice, celte fois ton plan était d'un habileté qui aurait fait honneur àSalan; loul avait été diaboliquement combiné; tout était prévu avec une adresse infernale. Je vis tout d'un coup le filet imperceptible que lu avais tendu , et je n'avais plus qu'à serrer les mailles : c'est ce que je fis, comme tu vas voir.
Williams entra , et demanda à ton père, s'il avait quelque chose à te mander , attendu que tes malles étant prêtes, lui, Williams, allait partir.
Williams, lui dis-je , en lui faisant du coin de l'œil un signe que le drôle comprit à merveille, Williams, asseyez-
( *8o ) tous un moment ; j'ai quelques questions à vous faire.
— Oh ! Monsieur , je connais trop bien la civilité, pour prendre la licence Je m'a-seoir en présence de mes m aîlies.
— Restez donc debout si vous voulez, mais répondez avec franchise .
Avez-vons connaissance qu'il soil entré ici quelqu'un pendant noire absence ?
-- Non, Monsieur, il n'est venu personne, à ma connaissance ?
— Etes-vous sûr de cela? Tâchez de vous rappeler.
— À! tendez donc !... Ah ! il est venu M. Ferdinand : c'est lui que vous voulez dire ?
— Peul-élre. Comment s'est-il présenté ? Lui avez-vous parlé ?
— Dame , je crois bien ; il m'a demandé si son père était dans sa cham-
bre ; et sur ce que je lui ai répondu , que Monsieur ne rentrerait que le soir, il m'a dit que j'en avais menti, et que je m'entendais avec ses ennemis pour l'em pêcher de voir Monsieur. Ma foi, luiai-je dit, si vous ne voulez pas me croire, je ne vous empêche pas d'y aller voir : là-dessus il a passe' son chemin pour venir ici.
— Est-il resté long-temps ? L'avezvous vu sortir ?
— Il est resté environ un quart ■d'heure , et je riais comme un fou en. pensant qu'il s'obstinait à rester devant une porte fermée. A la fin , je le vis revenir. Eh bien , Monsieur, lui dis-je en passant, car j'avais son démenti sur le cœur, vous voyez bien que je vous ai dit la vérité. Mais il ne me répondit rien , et s'en alla à grands p'as sans me regarder , comme s'il avait été pressé de sortir.
— Assez, assez, dit ton père: vous pouvez aller rejoindre mon iils , mon fils unique , car il ne me reste plus que lui.
— Comment j dit Williams avec un effroi simule' ? Dieu nous soit en aide ! Est-ce que M. Ferdinand serait mort ?
— Ali! plut au ciel, s'écria le bonhomme ? que n'a-t-il perdu la vie en naissant ! il ne ferait pas aujourd'hui le désespoir et la honte de son père.
Retirez-vous, Williams.
Quand le coquin fut sorti, il y eut un moment de silence, que ton père rompit brusquement. Il se leva avec la plus grande agitation. C'en est trop, dit-il, l'impunité ne fait qu'encourager le crime. Si j'eusse fait punir l'infâme, lorsqu'il laissa dans ma chambre une preuve matérielle du délit qu'il venait d'y commettre , (il
( '33) roulait parler sans donle de la scène du chapeau ); si je lui eusse fait sentir alors tout le poids de ma colère , il ne m'aurait pas mis aujourd'hui dans la nécessité de le poursuivre juridiquement; car j'y suis déterminé.
— Y songez-vous bien, Monsieur?
Quelque juste que soit votre ressentiment , convient-il à un père d'accuser son fils d'un crime qui peut le conduire à l'échafaud? Son déshonneur rejaillirait sur vous.
— La perte de cette cassette ne m'expose t-elle pas également au déshonneur ? Comment remplirai-je mes engagemens à la fin de la foire? Puisje laisser prolester mes billets , me déclarer en état de faillite , sans déclarer en même temps la cause qui me réduit à cet état ignominieux ?
— Je conviens que votre situation est critique. Mais en accusant voira
( '84) fils , espérez-vous en tirer quelque soulagement ? Si c'est lui qui a commis le délit, et malheureusement il n'est plus guères permis d'eu douter, si c'est lui, pensez-vous qu'i' n'aura pas pris toutes ses précaution- pour couvrir on délit d'une ombre impénétrable ?Le« preuves que nous avons ne suffi ent pas pour les juges; elles ne suffi enl pas pour le faire condamner; et s'il est acquitté, il ne vous i estera que la honte d'avoir persécuté votre propre sang, et l'horrible soupçon d'avoir cherche', parce moyen barbare, à préparer une banqueroute frauduleuse. Je vois que celte idée vous révolte , mais ce n'est pas ma pensée que je vous explique; je vous fais seulement prévoir le jugement du monde , toujours disposé à saisir , en tout , le côté défavorable.
Vous venez de me faire voir toute
( i»5) la profondeur de ma plaie ; ma situation est affreuse; je suis déshonoré si je me tais, et je me de'shonore également si je parle. Parlez, vous qui êtes de sang-froid : n'entrevoyez-vous aucun moyen de sortir de cet horrible dédale ?
— Il en est , sans doute , il doit y en avoir; mais il faut du calme, de la tranquillité pour les découvrir : rien ne nous presse encore ; nous avons quinze jours jusqu'à la fin de la foire. Réfléchissez de votre coté , je réfléchirai du mien, et demain matin nous nous communiquerons mutuellement le résultat de nos méditations.
— Je me repose entièrement sur vous; car, dans le conflit des passions qui m'agitent, je ne suis guères en état de réfléchir.
Il se retira chez lui , où je le laissai batailler avec les passions ; comme il 3. 16
( '86) pourrait , et je courus au plus pressé, Ferdinand devait revenir; il s'agissait de l'empêcher de pénétrer jusqu'au bonhomme. En conséquence , je chargeai, en son nom , le porlier de remettre à ton frère le billet suivant, quand il se présenterait , et lui enjoignis , sous peine d'être chassé , de ne pas lui laisser mettre le pied dans la maison.
Billet,
« Monsieur Friedel me charge de tous annoncer qu'il vdus défend expressément de paraître devant lui sans son ordre ; il veut , en outre , que vous vous éloigeiez promptemen-t de celte ville, el que vous attendiez, pour y revenir , le moment où il vous croira digne de son affection. Il regardera comme un acte de rébellion toutes les tentatives que vous pourriez faire
( '«7 ) pour vous rapprocher de lui, avant
d'en avoir reçu l'ordre formel. Croyez, Monsieur, qu'il m'en coûte beaucoup pour obéir moi-même à Monsieur votre père dans cette occasion, et que je ne négligerai rien pour le ramener à des senlimens plus doux pendant votre absence. Daignez agréer , Monsieur , les senlimens de respect et d'estime avec lesquels je suis, etc. »
Ce billet produisit l'effet que j'en attendais : ton frère étant venu , on le lui remit ; il le lut dans la loge du portier, et se retira , en disant : J'obéirai. Cette affaire terminée , je me relirai dans ma chambre , pour aviser a ux moyens de tirer ton père d'embarras; c'est-à-dire , de le débarrasser tout -à- fait de ces richesses qui ne lui eau sent que des inquiétudes, tandis que nous en ferions un usage si agréable. Le moyen ne fut pas difficile a
( >88) trouver ; l'excculion'presenlera peutêtre \\ui> de difficultés. Voici ce que c'est : il lui faut de l'argent pour faire iace à ses engagemens pour la fin du mois. Je sais qu'il en trouverait facilement à Francfort ; il a assez d'amis et de crédit pour cela. Mais je lui ferai entendre que ce moyen même pourrait lui nuire , en laissant soupçonnner l'embarras où il se trouve , attendu que le simple soupçon est déjà un coup mortel pour un négociant; il faudra chercher des secours au loin , et faire quelques légers sacrifices, pour mettre sa réputation à couvert. Je lui parlerai d'un honnête homme de ma connaissance, qui, moyennant un intérêt raisonnable , lui i.v::nceia tous le- fonds dont il aura besoin sur sa signature. Je n'ai pas besoin de te dire que ces fonds là sortiront de sa caiselle, et que c'est
C >89) une idée extrêmement bouffone que de faire pay< r nu bonhomme les intérêts de l'argent que tu lui as si adroitement emprunté. Il ne s'agit que de irouver au loin un prête-nom , qui sera simplement chargé de mettre l'argent et les lettres à la poste ; tu le chargeras de nous Irouver ce mannequin parmi nos ancien^ Philistins. Or, si je sais bien calculer, voici ce qui doit arriver. Les engagement de la foire seront remplis avec le premier envoi d'argent; mais, quand il faudra solder les nouveaux billets avec les intérêts , il y aura un engorgement qui nécessitera de nouveaux emprunts.
Le mannequin escomptera encore une fois , les embarras se multiplieront; et , en présentant au bonhomme une spéculation de notre façon , et dans laquelleil croii avoirle moyen de sortir toul-à-fail du gouffre , nous lui ferons
( »9° ) faire des billets pour la valeur de loute sa fortune. Le mannequin les recevra, les réalisera de toutes manières, soit en argent , soit en marchandises , qui seront également échangées de suite contre notre métal favori : bien entendu que , pour cette fois, le mannequin ne recevra pas un sou. Alors tous les billets , disséminés en mille mains et plus * arriveront en foule à l'échéance , et les paiera qui pourra.
Le reste va de suite : voilà mon plan , vois s'il te convient.
Je reviens maintenant à la Providence , dont je t'ai parlé au commencement de ma lettre. Je disais que ceux qui méiii aient d'être pendus , prospéraient , tandis que toutes les tribulations de la vie sont pour ceux que devrait protéger celle Providence , si elle existait. En voici une belle preuve. Un incendie épouvantable
s'est manifesté hier dans la maison de ton bon ami , le notaire Burdel. Sa maison et celles de deux voisins ont été réduites en cendres; sa servante, lui-même , et six de ses enfans sont devenus la proie des flammes , du moins on le croit , car ils on disparu. Deux de ces bambins ont été sauvés , et mis à la charité publique. Que distu de cela"? Te voilà au moins tranquille sur le sort de ton obligation :
ne dirait-on pas que la Providence s'est chargée de te servir ? Il court sur cet incendie des bruits conlradictoires ; les uns l'attribuent à la négligence de la servante ; les autres prétendent que le feu a été mis à dessein : ce que je vois de plus clair et de plus consolant dans cet événement , c'est que ton secret est à couvert.
Je suppose que Williams, qui <:sl
( *92 ) charge de te remettre cette missive , sera près de toi ce soir ; reponds-moi de suite sur l'objel essenliel, l'argent avant tout. Après cela , n'oublie pas que nous sommes convenus que tu me ferais part de toutes les démarches concernant la petite sorcière , et que tu m'instruirais franchement de tes succès et de tes revers. J'apprendrai ton triomphe avec plaisir et sans jalousie , mais non pas sans envie ; car la petite est un morceau friand , qui me fait encore venir l'e^u à la bouche lorsque j'y pense. Mais je suis piqué au vif qu'elle m'ait échappé , cela demande une punition exemplaire , et je te crois plus propre qu'un autre à l'administrer : surtout ne va pas l'aviser d'en devenir amoureux , cela paralyserait ton génie ; et , au lieu de la traiter en maître , tu te
( "95 ) verrais bientôt réduit à ramper en es.
clave vulgaire , aux pieds de la petite innocente. Du plaisir, mon ami, du plaisir, mais point d'amour ; que ce soit là la devise.