‹ Le perruquier du grand ducChapitre 3 sur 5 · SIRE · texte numérisé non relu

SIRE

*( Je vais bientôt mourir, et je » n'ai pas voulu quitter cetle vie >> sans vous faire mes derniers » adieux, sans vous adresser une >♦ dernière prière. Que Votre Ma- » jesté ne craigne pas que je lui

>1 fisse des reproches, mes momens' » sont trop précieux pour que je » les use à déplorer des erreurs1 » qui m'ont coûté cependant la » tranquillité et la vie.

« Sire, quand j'ai repoussé vo- » tre amour, quand je vous ai » hautement et sincèrement assuré » que mon cœur n'était plus à » moi , je ne vous ai point fait un » mensonge. J'admirais votre couo rage , votre résolution , votre « génie ; mais je ne me sentais » nullement disposée à aimer » votre personne, puisque j'en ai- » mais un autre. Sire , de mon » union avec cette personne que"'

•-» 78 ♦-• » je m'abstiens de nommer, il me » reste ime fille, une pauvre tille :

» c'est elle que je recommande à y- votre justice et à votre magna- » nimité.

» Elle n'est point cause, la pau- » vre créature , que sa mère ait eu » le malluur de vous déplaire.

» Rendez-lui sa famille, son rang, » sa patrie : je la laisse entre des » mains pures , entre des mains » bien fais m tes. Elle pourrait vi« » vre heureuse dan© la condi- )) tion ou elle est placée ; mais, » Sire , le sang polonais qui cir- » cule dans mes veines ne me » donne pas une humilité si gran-

•- 79 ** y, de , j'en demande pardon à

» Dieu ; je veux , pardon nez- moi ,

u Sire, je souhaite qaa ma fille

r, puisse un jour reconquérir un

» rang que la fatalité' m'a fait

» perdre.

» Je n'avais que cette prière-l« w à vous faire, Sire, et cependant je )> veux \ous en faire une autre. Si, » par hasard, un jour votre cons- » cience vous reprochait de m'a- » voir persécutée , tranquillisez-la, » Sire , car Louise Moëns n'a ia- » mais proféré contre vous une pa- » rôle de malheur, et à son lit de » mort elle prie encore pour vous » et pour la Pologne.

•--» Po «-•■ » Sire , je vous souhaite toutes le* >j prospérités possibles , régne/ m loiig-tems pour le bonheur de » votre pairie, et j'ose dire pour » l'honneur de la Pologne, dont » vous avez e'té jusqu'ici, et cons- » tammenl , le généreux allié.

» Adieu encore une fois, Sire, et »■ pensez quelquefois à

y Louise Moêns.!!! »

— Lov.ice Moënsl!! Louise Moéns!!!

s'écria le Czar en cachant sa tête entre ses deux mains et en donnant les signes de la plus profonde 'Jouteur.

— Sire, dit alors le Carme avec

»-» 8i «-•' onction , les regrets que vous daignez faire paraître devant moi me prouvent que je ne réclamerai pas en vain l'auguste protection de Votre Majesté'.

— Mon révérend , dit le Czar en relevant la tète avec dignité > sans connaître la missive dont vous étiez chargé, je pensais à la personne qui l'a écrite j oui , j'y pensais....

— Je ne l'ignore pas, Sire, interrompit le père Hyacinthe, j'ai appris de la bouche même de Fléchincl les détails de votre visite , qu'il a due sans doute a,u hasard.

> — Oui , au hasard , mon rêvé-

rend:, mais dites-moi, de grâce, ce que vous attendez de moi.

— Ce que j'attends de vous , Sire, c'est -votre auguste appui pour retrouver la fille de cette Louise Moëns que d'infâmes suborneurs , par des ruses infernales, ont su arracher des mains de son père adoptif.

Le Carme, en disant ces paroles, avait les yeux attachés sur la physionomie du Czar; car il avait entendu parler des passions fougeuses de ce prince , et, malgré lui , peutêtre, il supposait que Pierre n'était pas étranger à l'enlèvement de la jeune fille.

Sa croy nce ne dura pas long- Lems, et ses préventions se dissipèrent quand il enten lit le Czar mau dire , avec un jurement énergique, les hommes assez dépravés pour chercher les victimes de leurs brutalités jusque dans les classes les plus reculées de la société.

Le Czar se liât» de s'enquérir de tout ce qui avait trait à l'enlèvement de la fille de Louise Moëns.

Le père Hyacinthe satisfit sa curiosité} il fit plus, il lui raconta avec détails les amours d'Aagathe et du jeune mousquetaire qui, sous les apparences d'une condition obscure , s'était fait aimer d'une enfant pure , simple et naïve.

— C<' n'est point à un prince , ajouta-t-il en terminant , qui a travaillé dans les chantiers de Saardam, qui a forgé de ses mains victorieuses du fer dans les arsenaux de Moscou , qu'on doit vanter le bon côté de la conduite d'un jeune gentilhomme Français, encore courbé comme toute sa caste sous le joug des préjugés, qui ne trouve d'autres moyens pour rapprocher les distances qui le séparent de l'objet qu'il aime , que d'embrasser une profession audessous de sa naissance. Jules de Saint -Maigrin , Sire , est un jeune homme plein d'honneur, qui remplira auprès d'Agathe la fille no-

•- 85 ~ ■ble , les engagement sacres contractés avec Agathe sans nom et roturière.

— Vous le croyez, révérend?

— Sans être fort avance clans la vie , Sire , je crois connaître les hommes j un peu de perspicacité', beaucoup d'expérience suffisent pour ne pas se tromper.

— Mais, dit Pierre en revenant sur ^a première idée, que puis- je faire pour retrouver cet enfant?

Indiquez -moi le moyen le plus prompt de rrcouvrer 3a pauvre Agathe.

— Le moyen est simple et facile,

Sire ; réclamez cette jeune fille comme étant née votre sujette, ou comme la sujette de vot e plus cher et plus fidèle allié le roi de Pologne : elle vous sera rendue à ce titre.

— Soit , dit le Czar.

— Et puis, Sire , comme la mort de madame de Parabère doit avoir porté la désolation dans le coeur de notre jeune comte de Saint-Maigrin : comme ce jeune homme (car il faut tout prévoir) pourrait avoir été puni pour une certaine mission qu'il n'a peut-être pas remplie avec toute la rigidité désirable , accordez-lui dans vos ar-

m-* 87 ♦-• niées le grade de colonel : demandez-le au régent, on n'oserait refuser Votre Majesté.

— Vous faites de moi ce que vous voulez, mon révérend \ mais tout ce que vous me demandez est au nom d'une femme qui m'a été si chère, que j'éprouve un saint plaisir à remplir des intentions qui seraient probablement les siennes...

Chosnsoliski ?

Un officier se présenta :

— Dites à Dolg-orouki de venir sur-le-champ.

Et Doliioiouki parut presqu'aussitôt.

— Dolgorouki, mettez- vous à cette table , dit le Czar , et écrivez ce que va vous dicter le révérend.

Le général regarda le Czar d'un air étonné; mais Pierre lui ayant fait, un geste de commandement positif, il s'assit , prit une plume , et s'apprêta à écrire ce qu'allait lui dicter le religieux.

Le moine se leva , s'appuya négligemment sur le bureau devant lequel était assis le général, et dit :

— Écrivez , Monsieur.

« Monsieur le Régent.

» A lalistedesoffieiersdaitillerie,

I de cavalerie et d'infanterie qui , » avec la permission du roi de m France , vont passer à mon serai vice, je vous prie de joindre le nom » du comte Jules de Saint-Maigrin, » mousquetaire du roi , qui va en- » trer, dès aujourd'hui, avec l'agré- » ment de Sa Majesté toutes fois , » au service de Russie en qualité « de colonel de cavalerie.

» Cette lettre n'étant à autre fin, w Monsieur le Régent, je prie Dieu » qu'il vous ait en sa sainte et digne » garde. »

— Sire , voulez- vous bien avoir la bonté de signer, dit le moine en

•-» 9° «-* présentant au Czar le billet et la plume.

Le Czar signa.

— Maintenant, Monsieur, reprit le père Hyacinthe en regardant Dolgorouki , c'est vous qui allez écrire à M. d'Argenson ; écrivez , je vous prie.

« Monsieur le Lieutenant de po- » lice ,

» Sa Majesté impériale ayant ap- » pris qu'une jeune personne nom- » mée Agathe Moëns était retenue » arbitrairement dans une maison » que je n'ai pas besoin de vous ci m ter, m'a ordonné de vous inviter

» à la ramener, dès demain, aupa h 1 is de Lesdiguières. Cette jeune » personne , née en Pologne et de » parens polonais, se trouve sous » la protection immédiate de Sa » Majesté Impériale.

» Je pense, Monsieur le Lieute- » nant de police, qu'une affaire » aussi simple n'aura pas besoin » d'être traitée diplomatiquement, » et qu'en conséquence vous ne j; demanderez pa? mieux que d'é- » viter les embarras d'une en- » quête qui serait sans doute plus » désagréable pour vous que pour » moi.

« J'ai l'honneur d'être , Mofâ-

sieur le lieutenant de police, vol. e etc. »

— Signez Monsieur. Dolgorouki regarda le Czar.

— Signe donc, gros bœuf! cria le Czar , puisque le révérend père te le dit.

Dolgorouki signa. Les deux lettres furent expédiées à l'instant même.

— Eh bien ! Révérend, êtes-vous content ? dit le Czar.

— Oui , Sire , dit le moine , je suis content pour Votre Majesté > elle peut dire ce quelle, dit sans doute très -souvent avec Titus , je n'ai pas perdu ma journée.

m^ g3 «-* — Bon , bon, repartit Pierre, me voilà an mieux avec l'église romaine : ses doeteurs me font des suppliques en bon latin et ses moines me font des complimensen bon français.

— Sire, répliqua le mcinc,grec ou romain , romain ou grec , n'ont qu'une voix et qu'un même langage lorsqu'il s'agit de préconiser des vertus réclies, des qualités positives. Cette seule voix , ce même langage , vous l'entendrez partout ; car partout on aime à contempler les qualités de l'homme obscur dans le héros resplendissant.

Le religieux prit bientôt congé de

•-► 94 *■• Pierre, non sans avoir demandé et obtenu de sa M.tjesté ezarienne la permision d'assister le lendemain à son. lever militaire, pour être présent quand d'Ar^enson ramènerait la fille de Louise Moëns, et quand le Re'gent de France enverrait la sanction de Louis XV à la promotion subite que Pierre avait faite dans son armée, d'après le conseil d'un Carme de la place Maubert.

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