‹ Le personnalisme suivi d'une étude sur la perception externe et sur la force [microform]Chapitre 130 sur 211 · LA PERCEPTION CHEZ IL TAINE · texte numérisé non relu

LA PERCEPTION CHEZ IL TAINE

sente; en sorte que, suivant les termes de Bain, nous ne concevions jamais autre chose au fond que des ('tais ??ufsculdires unis à f/rs scnsrffinns. Au point de vue coFiunun de ces deux {)syclK)lo<i,'ues, c'est cerlainemcnl l'aine (jui est dans le faux, [)arce que sa proposition |)èche contre la loi des relations, en un sens où cette loi est admise par tout logicien. Il importe peu (]u\dle suit gvnérale, ahsliaile et doive se vérifier, conune le dil 'laine, pour tout individu possible ; encore faut-il ({u'un tel individu soil donné, et devienne quelque chose de plus qu'un individu pos>il)le, pour quelle devienne elle-même quehjue ciiose de plus qu'une possibilité. Ou peut sup[)Oser que ce j)hilosoplie, fort peu idéaliste att fond, élait guidé, dans cette erreur logique, par une secrète pélilion de principe réclamant contre la mise v.r ii'(jf(() (\\\ rôle de la conscience et du rôle de Fobjet externe dans le fait de la perception.

Yovons comment Taine entend rattnr-lier sa théorie' à celle de ^ïill, et comment il s'en écarte pour revenir à la fin à des idées plus voisines de celles des idéologues. Il expose k'S [)oints j)rincipaux de la définition des corps par des possibilités de sensations, les raisons que donne Mill pour regarder cette théorie comme un suffisant équivalent des conununes crovances au monde extérieur, — en étendant pour cela Tapplication du principe de rnnsalité des parties à Tensemble des choses de Texpéiiunce, — et comme capable de se substituer au conce[)l, de soi négatif, de la substance ; enfin cette conclusion de Mill : que, si la conception vulgaire de ces possibilités sous la forme d'une « classe d'entités indépendantes et substantielles » n'est pas suffisamment exjdicpiée par les considérations (ju'il a fait valoir, // nr sait jdus quelle anahjse jtsfjcholot/ique peut être eoneluante.

Taine admire cette analyse et l'approuve, il ne demande qu'à ajouter à la conclusion de Mill une sureunclusnm : il estime que les possibilités permanentes se changent légi-

i^rik

timoment en réalités pour notre croyance, si l"* nous nous fions à la loi de notre expérience généralisée, pour admettre un monde extérieur d'êtres dont les pro[)riétés sont en rapport de causalité avec nos sensations, sous certaines conditions d'espace et de temps, et si 2^ nous donnons à notre croyance la rationalité, en nous rendant un compte cxacl de ce que nous entendons j^ar la loi de causalité, et de ce que nous appelons des êtres réels, alors que nous renonçons, pour les définir, aux anciennes déterminations qui ne sont que nos propres sensations extérieurement réahsées, et que nous abandonnons l'idée de substance, ou matière indéterminée. Xous ne devons pas nous contenter de l'explication à demi négative des faits [)ar la pure possibilité qu'ils se j)roduisent.

Cette réclamation de Taine nous parait fort juste, mais directement opposée à la théorie de Mill, qu'il a louée, et surtout à l'esprit dont elle procède. Cette dernière a, psychologi(|uement, le même objet que celle de Berkeley : substituer aux groupes de sujets réels, offerts, dans les corps, à notre perception, les groupes de nos sensations elles-mêmes. Elle explique ensuite ces sensations comme motivées chez le sujet sensible par l'existence d'un système de possibilités, au lieu d'en attribuer à Dieu la production et la distribution suivant certaines lois, comme le faisait

Berkelev.

L'autre point réservé par Taine, en son adhésion à la théorie de Mill, quand il demande que les possibilités « se transforment en nécessités dès que la dernière condition qui manqu(^ vient s'ajouter aux autres », serait mieux nommé un corollaire qu'un amendement ; car la conviction déterministe de Mill est bien connue, et c'est une exigence logicjue (jui n'a pas même besoin d'être rappelée : que toute condition nécessaire d'un phénomène se trouve être suffisante, quand elle est unique, et qu'elle vient à se produire. Mais c'est que l'intention de Taine va bien au delà de cette

ÉTUDi: SUR LA PERCEPTION ET LA FORCE

remarque; ce qu'il veut, c'est de faire entrer dans la tliéorie, sous ce prétexte, l'idée qui en est, sans qu^il semble s en apercevoir, le complet renversement. Le procédé pour v parvenir est simple ; « force ou nécessité sV^quivalent >> dit-il, et cette synonymie fait i)araîtrc tout simple que les possibilités, devenant des nécessités aux moments où se produisent les sensations, s\appellent des forces, et que les forces sio-nitient ce que chacun entend par forces naturelles avant pour siège les corps. Mais ce n'est pas ainsi que MiU comprend la nécessité : elle est pour lui XuiKarinhlr si'qucncc et, n'implique pas plus Texistence des fnrces que

des siihstancv'^ ^

Taine, continuant son exposition, abandonne décidément la thi'ork psycliolon'iqur pour les vues les plus ordinaires sur la nature des êtres, considérés comme tout autre chose que des groupes de possibihté. Il ne restitue pas seulement la réalité à des sujets dont, par induction, nou:, assimilons la nature à la notre ; mais nous trouvons, dit-il, en opérant certaines éliminations de propriétés, dans lobjet inanimé, dans la pierre, une série de qualités qui lui appartiennent en propre, qui correspondent à la série de nos sensations musculaires, et nous permettent de la regarder comme « un être aussi réel, aussi complet, aussi distinct de nous que tel homme ou tel cheval «. Nous \oilà donc ramenés aux idées empiristes les jdus communes, et remarquons qu'il ne s'agit i)as i)récisément, à cet endroit, de rexphcation de la percei)tion externe, à laquelle servent les sensations musculaires et les propriétés supposées de dnretc, rhislancv, imphn'lrahiUlr, mais bien de l'idée à se faire de Fétre inanimé, soit la picr/r, en tant qu'être réel et complet dans ce qu'il est, au même titre que Tanimal. Cest se montrer non seulement oublieux des théories atomistes et monadistes — dont la seule existence prouve assez que le réel et le complet est à chercher dans les

i. H. Taine, De l'intellifjence, t. n, p. 3:{-50.

LA l'ERCEPTION CHEZ U. TAINE

éléments des corps inorganiques, et non dans leurs composés complexes et indéfiniment variables, — mais encore bien en retard sur la détermination scientifique de certains indubitables êtres réels. 11 est singulier que les psycholo«nies empiristes soient restés bornés à d'anciennes etinfécondes méthodes d'investigation et de critique, sur la perception de la matière, si longtemps après que l'analyse chimi(pie avait donné à nos perceptions le supplément immense de la constatation expérimentale d'êtres élémentaii'cs, à propriétés et à relations mutuelles fixes, que chacun peut vérifier sans de bien grandes études, et dont l'existence définie ne peut pas être plus douteuse pour un homme de bon sens que l'existence de l'objet sensible avant

toute définition.

Mais revenons à la question de la perception externe considérée dans son ultime fondement. Là, Taine se détache définitivement de Mill et de la psychologie. La théorie des sensations musculaires ne ferme pas la voie à l'idéahsme si, dans ces sensations, c'est à la scNsafion qu'on regarde, mais elle l'ouvre plus aisément au matériahsme, si Ton pense au mouvement dont le muscle est le sujet, et qui cause le phénomène. Taine prend ce second parti, tout en s'edorvant d'accorder les deux points de vue. Il remarque d'abord que ce le mouvement n'est pas absolument hétérogène à la sensation, car l'idée que nous en avons est formée avec des matériaux fournis par nos sensations musculaires )). Pas ahsohnm'nlhi'lh'u(jhu' /langage étonnant, alors qu'une question i)réalable, pour la théorie de la perception externe, est de savoir si le rapport des sensations musculaires à l'idée du mouvement, dont l'origine leur serait ainsi attribuée, ne doit pas être renversé, et si l'établissement de ce rapport n'implique pas, comme donnée antérieure, la puissance représentative de l'étendue et du mouvement, chez le sujet de la sensation. Ce défaut de logique indique assez que l'opinion de Taine était faite, et

ETUDE SL'R LA PERGICPTION liT LA FORCE

que Tesprit idéaliste de ses précédentes analyses était purement apparent. Il arrive maintenant à |)oser le mouvement en soi comme le fond réel des i)l)énomènes : oy/ pcnl^ dit-il, rcf/ardvr les sensation^ cf /es 'unafjvs comnic f/cs cas phfs < ohipliqucs du nionvcmcut. Le lanj^a^-c de la nature, en sa double signification interne et externe serait au fond réduit à Tunité.

Est-ce le dei-nier mot, cependant ? Le fait fondamental irréductible, est-il le mouvemenf, d'un sujet représenté qui occupe retendue !' ou bien est-il la représentation de l'espace et du mouvement, donnée en un sujet représ(Mifafif sensible, dont la loi est de percevoir des objets externes sous cette forme universelle? Dans Talternative, Taine paraît s'être placé finalement à un jujint de vue qui permettrait dy échap[)er et de supprimer la question, s'il se définissait formellement comme une nK'tapliysique [)antiiéi<(e, assimilable à celle de Spinoza. Mais, dans les termes phénoménistes où elle a été proposée de notre temps, et approuvée ou à peu près, jjar Taine, une telle solution n'est vraiment pas sérieuse. 11 s'agit du rappui'l viUrc un phruoinhu' mental cl un jdtcnontcnc jdii/si(d(Hji(iuc, au crn/irul: « Il est très probable, dit ce dernier, que les deux phénomènes n'en font qu'un, vu du dedans et vu du dehors, par l'endroit et par Tenvers, par la conscience et j)ar les sens )) ^

Est-il besoin de dire ^\nun phénomène qui est dcu,r phénomènes ne nous offre pas, i)sychologi(iuement, une idée intelligible, et que l'opposition du dedans et du dehors, de la conscience et des sens (ou de l'objet sensible ?), l'imagination de deux endroits j)ar lesquels se doit voir le phénomène qui se dédoubh^ ne sont que des manières, et certes bien puériles, de présenter la dilïiculté dont il s'agirait de sortir? Quoi qu'il en soit de l'idée réelle qui

1. Ce passage de Taine est pris d'un article de critique phiiosopliiiiue €crit à propos d'un ouvrage de xM. Tii. Ribut.

Page 1