LA PERCEPTION CHEZ H. TAINE
pouvait être celle de Taine, il nous paraît clair qu'il ne considérait [)as le phénomène physiologique comme une représentation objective mentale ; car s'il l'eût envisagé sous ce jour, qui est celui d'un idéalisme conséquent, il n'aurait pas pu lui arriver de prendre une idée (un phénomène de représentation) et l'objet représenté pour les deux cotés d'un même phénomène, et d'en chercher l'unité dans le mouvement, l'un des cotes, non dans la conscience, unité réelle. Le rapj)ort du sujet à l'objet dans l'unité de la conscience n'apj)artient qu'à la conscience, dont il est la loi même, constitutive et ii*réductible.
Le matérialisme fondamental d'un philosophe qui s'est rattaché formellement à l'école française idéologique, en traversant le sensationisme idéaliste anglais, n'em[)êche pas (jue celte dei'nière métliode n'occupe la place dominante dans les analyses j)sychologiques de son livre de YlnfelU' gencc ; et il la dérive sers un genre de phénoménisme tout cmpiriste (pii a pu être (pialifié de subversif à l'égard de la connaissance. Taine opère, en elîet, un renversement des rôles entre la [)erc(>plion vraie et la fausse perception, l'une comme l'autre occasionnées par des représentations sensibles. L'illusion, sous le nom d'hallucination, qui est celui que l'auteur emploie, serait le vrai caractère, il ne dit pourtant pas le cas général, de la perception extérieure : « La perception extérieure est une hallucination vraie ». Si le sens de cette formule n'allait pas plus loin que d'alliirner que l'hallucination est une sensation vraie — une véritable sensation, terrjies synonymes, — c'est un fait depuis longtenq)s reconnu dans la science. Taine réserve la reconnaissance de la réalité externe de l'objet de la sensation pour les cas dans lesquels il est donné à l'expérience d'opérer certaines vérifications de l'accord qui doit s'observer entre les phénomènes, et de constater l'application des lois suivant lesquelles ils doivent être liés et déterminés. Mais, c'est encore là ce que chacun admet : ce
ÉTUDE SUR LA PRRCEPTFON ET LA FOUCi:
n'est qu'en étudiant ces marques de liaison, que nous pourions dissiper les illusions de toutes les sortes auxquelles Texercice empirique des sens nous expose à tout instant, si l'habitude ne nous avait appris à en corriger spontanément le j)lus grand nofnbre. Et ce nY\st pas par une autre méthode que nous sommes assurés delà vanitc'' des songes, ou que les hallucin«''s réussissent à vaincre l'obsession de leurs représentations sensibles anormales, quand ils usent sufTisamment de la raison. Si la formule d'apparence paradoxale de Taine avait, dans son intention, une auli'e signification, nous ne la pénc'lrons pas, mais elle a donné à son phénoménisme un fâcheux caractère, en faisant apparaître Terreur et le désordre en j)rincipe, dans le règne de la sensibilité, et un simple correctif, dans les lois réelles et générales des phénomènes, dont l'oljservation nous appi*end en effet à corriger les fausses apparences attachées à des cas particuliers.
CllAniKE \l\
L'IDEALISME KANTIEN
On divise habituellement aujourd'hui, d'après une terminologie allemande, les théories de la perception externe en gniêsiques et /tativisles selon que Fidée de l'espace y est considérée comme engendrée dans l'esprit |)ar les sensations , ou comme un apport de l'espi'it lui-même pour se représenter les objets extérieurs, et des rapports entre eux, de position, d'étendue et de distance. Les théories que nous avons passées en revue jusqu'ici, depuis le moment où la méthode cartésienne et la doctrine de Malebranche fui'ent délaissées pour les analyses du point de vue empiriste, sont toutes des théories génésiques, même
LTDÉALISME KANTIEN
celle de Reid, qui charge les sensations de révéler l'existence d'une matière que, suivant lui, elles ne représentent millement. Elles ont, outre les objections particulières que nous avons fait valoir contre les unes ou les autres, ce vice radical, que l'exposition fournie parles génésistes, des moyens par lesquels la conscience traduit de pures sensations en phénomènes représentés d'étendue et de mouvement implique toujours le sentiment de l'extériorité, avec l'intuition spatiale, pour être comprise. Ce sentiment n'est d'al)or(l <///'//// sciitiincid, cette intuition n'e.st d'al)ord que vague et confuse. La perception nette des rapports, la comparaison et l'accord à découvrir ou à rétablir entre les données sensibles du tact et de la vue, en ce qui touche ces rapports complexes, variables, dont l'appréciation est sujette à erreur, voilà ce qui exige une rducalioH (les scjts par IvxiH'ricinc, terme excellent, rigoureusement vrai ; et voilà d'où la théorie génésique tire toute sa force. Là où nous pouvons sans peine observer l'attention dans son premier exercice, chez l'enfant, se portant sur les choses int(Tessantes pour lui de res})ace, sorte d'étude expérimentale spontanée de leurs rapports, qui commence dès le bas âge et s'étend à mesure (jue l'œil distingue, que les bras s'avancent, que les mains [)alpent, les génésistes ne veulent voii' que le fait j)assif de l'esprit, lahlv rase, informé par des sensations de l'existence et des mouvements de son corps, et des objets auxquels il se heurte. La donnée externe d'un espace en soi est supposée par ces sortes de théories. Cependant leurs auteurs ne paraissent pas s'en aperce\oir, tout en étant quelquefois des idéalistes.
Si l'on étudie impartialement la théorie /mil ciste de l'espace de Kant, on devra se convaincre qu'elle n'exclut en aucune manière la nécessité d'une éducation des sens pour juger des conditions et des rapports externes, ni le besoin qu'il y a d'en tenii' com[)te, dès les premiers éléments des connaissances que l'enfant doit acquérir pour fonder
ÉTUDi: SUR LA i>i:rgi:ption et la forge
ses jugements empiriques, ou les rectifier, ni, par conséquent, les analyses psychologiques que ce sujet comporte. Loin d'apporter aucun empêchement à ce point de vue de la question, la doctrine de Kant hii garde sa place. (]ette docti-ine n'est pas celle des idrcs imires ; le terme de ikUivisme a été mal à propos apph(jué à une thèse qui est proprement celle du coiiditionaii^one^ ou de Texistence antérieure, essentielle, dans res[)rit, des conditions sous lesquelles seules rexpérience est |)ossible, avec les jugements inhérents aux affir-mations, aux définitions de ses objets, à mesure qu'ils peuvent être saisis.
L'espace, fornu' de lu scusibilitr, dans la doctrine kantienne, diffère des coiicrpls de Iviklviidvinvnt ^ de la même doctrine, en ce cju il s'accompagne d'une ///7/^/7/o// d'ordre universel, applicable à une sphère immense de ra[)porls; mais il a cela de commun avec ces concepts, (pi'il n'implique pas plus qu'eux des coiniaissances, ni la donnée de leurs objets, mais seulement une condition g(''nérale de la possibilité d'obtenir ces connaissances. ^)\\ ni l'intuition, qui est un mode universel de repivsentation, confus et vague avant la sensation et l'expérience, ni la condition queFintuilion met à la i)ossibilité des sensations impliquant l'étendue et le mouvement, ne sont des idvr< 'mnrv^. L'innéité est un terme qui semble toujours désigner diii^ idées positives, bien défiiiies. Mais Jvant a toujours admis que Texpérience d(S sens était une condition de la connaissance du monde externe.
Tout ceci concerne exclusivement la théorie de l'espace, et cette théorie est liée, chez Kant, à celle de la perception externe d'une façon tout autre que chez les (/rnrsi^trs. L'espace (les rapports d'étendue et de mouvement) ne sont pas la chose à percevoir, la première, dont les autres impli(juent les notions ; res[)ace est la rejjrrse/ilalw/i dans laquelle toutes les choses qui sont ou peuvent être |)er(,uies extérieurement sont représentées. L'espace n'est pas dans
L'IDEALISME KANTIEN
le monde des phénomènes, c'est le monde des phénomènes qui est dans l'espace, lequel est dans la représent a/ ion, par conséquent donné à la conscience, à celle de l'individu doué de sensibilité. Ce monde exJLérieur n'est donc pas un mond(^ l'éeL' Il est un monde réel parce qu'il est un monde donné à l'expérience. C'est la raison, assurément fort bonne, que donne Kant de cette n'-alité, et la réfutation qu'il a tentée, /// fornui, de Tidéalisme, afin de rejeter l'application de ce terme, cpi'il n'admettait pas pour désigner sa doctrine, n'a pas, autant que nous pouvons la comprendre, une autre [)ortée que celle-là.
La question de 1' « i(léali>me de Kant » est obscurcie j)ar une équivoque (pii nous a longtemps arrêté nous-meme, dans rinter{)rétation à donner de sa répugnance pour une qualification qui semble aussi bien motivée par sa théorie que par celle de Berkeley, toute difrérente qu'elle en est d'iiilleu rs, parce que, iuissi bien cjue celle de Berkeley, l'existence s'y trouve niée d'une matière en soi, substance dont les (juidités réelles seraient celles que nous disons perce voii*. indépendantes de nos sensations et de nos idées, et d'un espace, lieu des j)hénomènes, (jui existerait en dehors de toute représentation cjui en fût ou non donnée. Jusque-là cet immatérialisme est bien ce qu'on a coutume de nommer idéalisme.
Mais Kant, outre les phénomènes, qui ne possèdent pas \ existence en soi, admettait des choses en soi : d'abord des substances du monde [)hénoménal, qu'il croyait impliquées par les ph('iiomènes, mais (pi'il regardait comme inconnues et inconnaissables, et dont il n'est pas défendu de soupçonner qu'il l'attachait /// j/ctto les actions [)hénoménales à des nou mènes choses en soi, causes réelles, en ce cas, de nos imj)ressions sensibles ; ensuite, la chose en soi par excellence, ï Inconditionné, dont il tenait aussi l'existence pour nécessaire, afin de clore l'ordre intégral des phénomènes conditionnés les uns par les autres. Les objets
ÉTL'Di: SUR LA PERCEPTION ET LA FORCE
étaient, d'après lui, perçus exléricurcnicnt, c'est-à-dire sous les formes variées de la sensibilité, et moyennant les conce|)tsde Fentendement : unité et pluralité, relation, etc., mais dans l'espace et, par conséquent, dans la représentation. Cette théorie aurait donc été nettement phénoméniste, sans les substances et les noumènes dont elle réclamait Texistence. Or, c'est ce phrnonK'nhiHV qui répugnait à Kant, dans cet idra/lsj/u' dont il se défendait éneroicpie-
ment.
On conçoit qu'il eut de la peine à faire ag-réer sa défense. Son subslantialisme se posait en renonçant à se définii*. Ni la chose en soi, pur inconnu, ni les substances matérielles, indéterminées, ni les noumènes, agents de nos actes libres hors de Tespace, ni le dieu de la liaison ju(//if/ife, ni le dieu de Vidrai f/c la liaison /fure, dont il n'eiîtendait pas non plus garantir Texistence r/t //iroric. ne j)ouvaien( suppléer à l'absence d'une source et d'une cause déteiniinées des phénomènes sensibles, telles (juo Berkeley au moins avait pu les prendre dans le dieu de la théologie chrétienne, auteur et distributeur, selon ce philosophe, des phénomènes sensibles. Le criticisme de Kant aurait exigé, comme les analyses sceptiques de Hume, pour atteindi'o la véritable rationalité, la reconnaissance du principe de relativité. Les lois des phénomènes sont pour la |)hilosophie, ainsi que pour la science, l'objet intelligible de la recherche. C'est dans le sujet seulement, dans h- but et dans la méthode, (jue résident les différences; et Kant avait établi sa table des catégories, non sur la llelation, principe premier et souverain de toutes les notions possibles, et leur universelle condition, niais en posant l'Absolu comme le fondement incognoscible des concepts. Et il introduisait une faculté fictive, la Raison superposée à l'entendement, pour régir les h/ccs qui se refusent à l'application de la logique.
Une théorie de la perception externe, au sens propre
LES THÉORIES GÉNÉSIQUES EN ALLi:MA(iNi: 321
de ce mot, ne pouvait trouver place dans une philosophie telle que le criticisme kantien, où l'idée de l'extériorité était si peu déterminée, que l'extériorité elle-même y manquait d'affirmation, au jugement de plusieurs. La même lacune pouvait, il est vrai, sembler regrettable dans le leibnitianisme, docti-ine dominante en Allemagne, avant Kant; mais la spontanéité des monades, en leurs changements d'état, et l'harmonie préétablie entre leurs modifications respectives donnaient au leibnitianisme un caractère original, sans auenne analogie avec le kantisme. Kant se montra autaiit (juil le put, éloigné des théories de Leibniz, même en ce qui concerne la théoi'ie de fespace, dont sa propre définition négligea une partie essentielle, la loi de position mathématique des coexistants, pour en développer exclusivement le point (1(^ vue de représentation sensible et d'intuition, comme lieu des phénomènes imaginables.
CHAIMIUL XV
LES THÉORIES (.ÉNl'.SIQLES EN ALLEMAGNE IIERBART, LOTZE, WLNUT, HELMIIOLTZ
Ni Yidralisnie sfihjvctil ahsola de Fichte, interprétaîion éo'otisle du criticisme kantien, ni les doctrines uni versalistes de l'identité des difîérents et de l'évolution de l'Idée, interpn'tations de ce même criticisme, dans le panthéisme de Schelling, ne comportaient, touchant le rapport premier et essentiel du moi et du non-moi, rien de semblable à une théorie de la perception externe. Pour Fichte, le nonmoi étant le produit de la limitation du moi |)ar Teffet d'une sorte d'achoj)pement à son activité interne, l'individu issu du développemi^nt de ce non-moi qui est le monde ne peut, s'il se croit issu de lui-même, existant par soi, atteindre Rlnouvikr. - Lt* Personnalisnie. 21
KTlDi: SUR LA PERCl-PTION KT LA FORCi:
que par un acte de croyance morale les notions de rr'A'dr externe et de devoir envers autrui qui, sans rvh. seraient exclu(\s piu'la conviction deridéalité \nuv du Iriups, de l'espace et de tout ce que resj)nce rerderme. La causalité réversible du non-moi sur le moi, .-^eul pi-imilif n'-'cnt, -c lornndait principalement, [)our ce[)liilosoplie, en des vues panthéistes, par lesquelles se seraient moins disting'ués de lui cju'on ne pense, ses successeurs, Scliellino- (>t Ileo-ol, qui prirent dans un indéterminé inili;)!, plutôt non- moi que moi, le principe de Tunivers, si ces derniers n'avaient lait prédominer, dans leurs svstèmes, le déterminisme absolu d'une évolution cosmitpie, physique chez Tun, looifjue chez Fautre, sur la doctrine du pro^^'rès moral, et s'ils n'avaient pas mis une simple abstraction à la [dace où les philosoj)hes émanatistes de l'antiquité formulaient des théoriesde rehnir
de l'humanité à Dieu.
Ces disciples j)anthéistes de Kant trouvaient, dans leurs vues d'enchaînement absolu et d'interdépendance universelle des phénomènes, dans leur négation de toute individualité rrA\(\ une va^ue dispense de s'apj>rKpier à la question de la perception, là où les doctrines des causes occasionnelles et de l'harmonie préétabhe en avaient a|)porté une sérieuse, qui n'était autre que la solution du problème de la conintuitlvafion des sidisfanccs (en style du wii"). Schopenhauer en trouva une plus valable, à sa manière, dans la formelle réduction de tous les phénomènes d'individuation à de pures apparences données dans le sujet conscient; et c'était là, suivant lui, une conséquence du pur idéalisme, que Kant n'avait osé avouer.
On [)eut dire, en résumé, que le kantisme fut loin de fournir, sur le problème de la perce[)tion, et tout d'abord sur celui de l'individuation, la moindre lumière, et, quand vint le déclin du kantisme, les doctrines du wii" siècle continuant à être délaissées, lespinosisme lui-même incompris, Tempirisme s'imposa plus ou moins aux philosophes.
LES THEORIES GENESIQUES EN ALLEMAGNE
Le principe de ïesthiUique Iranscendcuitalc fut méconnu, et les théories génésiques de la perception s'introduisirent dans la patrie de Kant. Ilerbar't en fut le premier auteur et son influence fut considérable en psychologie, même en dehors de son système particulier.
Ilerbart admit que « l'œil au repos ne voit pas l'espace », proposition (jui revient à nier la perception directe de la pluralité d'objets visuels coexistants et juxtaposés (par exemj)le de deux j)arties d'un plan difîércmment colorées occuj)ant des étendues séparées par une ligne droite), et, par conséquent, la perception instantanée possible d'une étendue limitée par une autre étendue. Dans cette supposition, on ne saurait se faire aucune idée de ce que voit l'œil au repos, quand le rayon visuel est perpendiculaire à ce plan et à la ligne de sépai'ation : il faut (ju'il ne voie rien ; et on ne saurait expliquer ensuite comment les sensations liées au mouvement de l'œil, (juand le rayon visuel se dé[)lace, sont capables d'engendrer l'image de cette étendue divisée.
Herbart attribue la rej)rescntation de l'étendue visuelle à l'effet d'une certaine combinaison qui s'opère des mouvements de l'œil avec les sensations rétiniennes, non spatiales : il se forme une série graduée de ces sensations, et à la représentation de cette série s'attache l'idée de ses termes associés dans un certain ordre ; cette idée est identicpiement reproduite, en ordre renversé, par les mouvements et par les sensations oculaires spécifiques ; enfin, de la fusion de ces reproductions comparées se forme la notion de l'espace. Cette explication verbale néglige le point essentiel qu'il faudrait éclaircir.
Si les mouvements de l'œil étaient supposés conscients et volontaires, ils auraient un but déterminé, et il est manifeste qu'ils impliqueraient en ce cas une notion tout au moins confuse de ce que c'est qu'un mouvement, la notion du parcours d'une étendue. Mais ce n'est pas là une sup-
ÉTLDi: sun LA pi:rci:ptio>' lt la forci*:
position applicable au début d'un a|)prenlissagv de la connaissance du monde externe. 11 s'agit donc des mouvements involontaires de l'œil. Quel rap[)ort les sensjilions, 8oit rétiniennes, soit musculaires, s'il y en a de distinctes (lui les accomî)a^^'nent, ont-elles m rllcsntnnc^ avec l'idée d'un mouvement, (ju'elles susciteraient selon l liypollièsc .' 11 n'y en a aucun d'imaginabli^ (jui ne soit une pétition de pnnei()e : la connaissance antérieure de ce même rapport dont on demande la révélation à l'expérience.
D'un autre coté, le ciiainj) visuel parcouru est représenté pour le sens de la vue, grâce aux mouvements de l'œil, par une série de sensations rétiniemies dont les termes sont des parties d'étendue (pie di^tinguenl les unes des autres des ditîérences de coloration condition absolument nécessaire). Vulrc (le /i'//t/*s étant présupposée chez le sujet, — car* on ne dit pas que, comme pour resj)ace, il ait besoin de rien de plus que de sa conscience pour en être intormé, — il perçoit ces parties et les distingue connne lui étant offertes successivemiMit. La série est donc une stfi/r de iHonicnls sffcccssf/s; le mouvement dont il est question est un r/iff/if/r/jti'/t/ f/ffffn/ <in fcmjts, et c'est là l'un des deux éléments dont se compose Tidée complète du mouvement; mais l'autre élément, le ( luiiu/rnH'iit (luant au lieu, n'y est pas encore, la série n'est pas encore une sinir dv lieux conliffus, elle ne peut en revêtir le caractère que sous la condition de l'idée donnée de l'étendue, l;u|n(He alors se lie synthétiquement à l'idée de temps. Or, la synllièse ne peut être qu'a[)riori(pie pour l'esprit ; elle ne peut se l'ormer (i, porter io ri, parce que ni le [ail du mouvement de Ta^il, avec les sensations concomitantes, n'apporte [)ar lui-même, ou n'est apte à suggérer l'idée du mouvement en tant (ju'ellc impLiipie l'étendue, ni l'œil au repos ne serait capable, — ceci est la thèse de Uerbart, — de percevoir l'étendue avec des limites, plus généralement, de percevoir ïcspace. Cette théorie se résume donc à demander l'idée de l'espace
LKS TIŒORIES GÉNÉSIQUCS KN ALLKMAGNE 32:i
h ridée du mouvement, et l'idée du mouvement au mouvement lui-même. ^lais le mouvement n'est que le côté objectif du phénomène, et l'objet de la représentation en réclame le sujet. C'est de celui-ci qu'il y aurait à rendre comj)te, lît de son origine, j)uisqa'on en suppose une. Mais ce qu'on cherche est ce (ju'on a, et ce qu'impliquent comme déjà donné les moyens ou les arguments employés pour le découvrir. Nous reconnaissons là le vice commun de la métliode empiriste dans les questions d'origine des idées : la seci'ète pétition de principe qui simule en rend les explications intelligibles.
Lotze, auteur de la méthode des signes locaux, comme il la nomma, qui ol)tint un juste succès dans cette partie de la psyciiologie, par une étude spéciale des rapports des sensations, et de leurs rectifications, pour étal^lir entre elles cet accord (jui constate la réalité, évita de supposer, comme IL^rbart, l'idée de l'espace venue à l'âme du dehors. 11 n'adopta pas cependant la définition kantienne api'iorique (l'espace, forme de la sensibilit('' externe). Il imagina une sorte de construction de celte idée par l'esprit, une opération qui porte sur les données empiriques des sens, les compare, les abstrait et les élève à la qualité de notions sursensibles. Mais comment cette* œuvre peut-elle se concevoir, si elle ne trouve une sorte de support et des images, pour l'application des concepts de FenttMidement (des catégories de relation et de quantité), dans la représentation intuitive de ce milieu dont les sensations visuelles marquent et éclairent rétendue et les limites en rapport avec le mouvement et le toucher ? C'est toujours, au fond, la même objection.
A\'undt rejette formellement la théorie nativiste, et croit pouvoir obtenir, à l'aide d'une certaine théorie génésicjue, un !'('siillat (jui lui paraît assimilable à ce que serait une vraie notion apriorique. Les signes locaux complexes provenus des deux sources, c'est-à-dire des sensations
KTIDK SUR LA PI^RCEPTION ET L\ FORCE
rétiniennes et des mouvements sentis dans la |)crce[)tion, formor'aient une synthèse psychique en Lujuelle ils deviend l'aient indistincts : c'est une [)ro|)riétr nouvelle qui apparaîtrait, comme dans les synthèses chimicpies, comme ff/i jn'inhiit sffrfjlssant (fi's rnndilions de nnfrr orf/anisalion jj/if/sifjue et mentale. Les antécéch'uts de la synthèse sont cependant présentés comme ])syehi(pies, dans cette inirénieuse théorie, nullement comme céi'ébraux. Ils ne laissent pas de nous y paraîli'e soumis à Tapplicalion d'une méthode, naturaliste à la fois et quehpic peu occulle; nous n'y voyons pas mieux (pie dans les tiiéori(\s gén(''siques les plus C(inHnunes Vidée de Tespace naî^ro de mouvements et de sensations dont nul rap[)ort avec cette idée n'est assignable, si ce n'est qu'ils la sup[)osent. Mais alors ils ne sauraient l'engendrer.
La théorie d'ilelmholtz offre au psychologue aprioriste un terrain d'entente. Avec l'apparence d'une exj)licalion du genre ap|)pelé y/'/^rs/Vy/zr, on peut dire (ju'elle accej)le, et place au-dessus des données dont le pliysiologiste croit devoir partir pour la science le principe Kantien des conditions mentales de la perception. Cette exphcation génésique elle-même emprunte ses éléments à une loi formellement psychologique. Les déterminations sj)atiales fondées sur les données empiriques des bens seraient, suivant Helmlioltz, i\(}.T^ produits d'iid'érences ineonscientes semblables à celles de l'induction ou de l'analogie; elles seraient, et l'intuition spatiale elle-même serait due à l'expérience, moyennant la seule activité psychi(pie re(piise j)Our l'association des idées.
On oppose à cette théorie l'impossibilité que l'association construise une idée, comme celle de Tespiice, dont la (piaillé spécifupie est étrangère aux idées (pii devraient être associées entre elles pour sa perception. Comment l'induction de l'expérience suggérerait-elle ce (pii n'a point antérieurement place dans l'expérience ? L'ol)jeclion, que nous
LES THÉORIES GÉNÉSIQUES EN ALLEMAGNE 327
trouvons formuh'e dans la Psj/r/iolof/ie de W. James, est assurément topi(pie. Pour le fond, elle dilTère peu de celle cjui ruine, selon nous, toutes les théories empiristes de la perception : à savoir qu'(dles font insciemment servir à l'explication la cliose à ex[)liquer. Mais llelmhultz ne peut maiHjuer' de [)laeer le rôle de l'association des idées principalement dans la liaison des sensations du toucher à celles de la vue, — et jusque-là ne sort pas de l'expérience, — tandis (pfil doit songer plutôt à l'induction quand il s'agit de l'idée générale (pii les réunit. Et il nous parait que, comme [)hilosophe, il n'est pas loin de donner à cette fonction logique, l'induction, le sens fondamentalefuent aprioriste, des penseurs entendant parce mot certaines souveraines croyances naturelles qui dominent rexpérience et en sont rinter[)rélation au point de vue du sentiment, sans opération logique. Il s'en remet déiinilivement, [)our la question génésique de l'espace, aux poucolrs inscrasta/des de rdme ; il i)arle de Kant comme ayant fait le pas cai)ital, en théorie, grâce à la distinction du contenu de l'expéi'ience et de sa forme universelle donnée par les facultés spéciales de l'esprit. Au demeurant, et pour les problèmes d'oi'di'e scienlifKpie dont il traite, Helmholtz reo-anh^ les sensations du touciier comme les matériaux ori*>iiiaux de la perception de l'espace. Ce sont ceux, ditil, que du point de vue optique nous devons assumer comme nos données ^
\. lii'ImiioUz, Optique plii/aiologirji/c. p. 428-440, 708, 818.
ÉTLOK SUR LA PLFICEPTION ET LA FORCE
LES THÉORIES GÉNÉSIQUES EN ALLEMAGNE
rétiniennes et des mouvements sentis dans la pei'ceplion, former*aiont une synthèse psychique eu la(|uelle ils deviendraient indistincts : c'est une propriété nouvelle qui apparaît r*ait, comme dans les synthèses eliimi(pies, comme HH in'othtif sf/rr/lssanf f/rs rondil n^ns de nafrc orffdiiisatiojt j/hf/s/fjffc cl nu'iitalc. Les antécédents de la synthèse sont cependant |)résentés comme psychicpies, dans cette ino'énieuse théorie, nullement comme céréhr*aux. Us ne laissent pas de nous y par*aîlre soumis à rap|)licalion (Tune méthode, naturaliste à la fois el cpiehpie peu ucculle; nous n'v voyons pas mieux (pie dans les théories génc'sicpit^s les plus commîmes l'idée de Tespnce naîire de mouvenuMils et de sensations dont nul rappoi't avec cette idéi' nCst assignal)le, si ce n'est qu'ils la supposent. Mais alors ils ne sauraient T engendrer.
La théorie (rilelmholtz offre au psychologue apriorisle un terrain crentente. Avec l'apparence d'une ('\j)lication du genre apjipelé «/rnrsiqiie, on ])eut (hi'e cjnelli; accepte, et place au-dessus des donn«''es dont le physiologiste croit devoir partir j)0ur la science le principe Kantien des conditions mentales de la [)erception. Cett(^ explication génésicpie elle-même emprunte ses éléments à une loi formellement [)sychologique. Les déterminations sp;\tiales fondées sur les données empiriques des sen^ seraient, suivant Helmholtz, des produits d'inférences inconscientes semblables à celles de Finduction ou de ranaloi»'ie : elles seraient, et l'intuition spatiale elle-même serait due à l'expérience, moyennant la seule activité psychiipie recpiise pour l'association des idées.
On 0[)pose à cette théorie l'impossibilité que l'association construise une idée, comme celle de l'espace, dont la (jualité spécifique est étrangère aux idées (jui devraient être associées entre elles j)our sa perception. Comment l'induction de Texpérience suggérerait-elle ce cjui n'a point antérieurement place dans l'expérience ? L'objection, que nous
Avy
trouvons formulée dans la Pst/cholo(/ic de W. James, est assurément topi(pie. Pour le fond, elle dilîère peu de celle (jui ruine, selon nou^, toutes les théories empirisles de la perce[)tion : à savoir qu'idles font insciemment servir à Tcxplication la chose à ex[)liquer. Mais lielmholtz ne peut mancpiei' de placer le rôle de rassociati(Mi des idées principalement dans la liaison des sensations du toucher à celles de la vue, — et jusque-là ne sort pas de l'expérience, — tandis <pi'il doit songer plulvjt à l'induction quand il s'agit de l'idée générale (pii les réunit. Et il nous [)araît que, comme philosophe, il n'est pas loin de donner à cette fonction logi(|ue, l'induction, le sens fondamentalefuent apr-ioriste, des penseurs entendant parce mot certaines souveraines croyances naturelles qui dominent rexpériencc et en sont rinter[)rétation au point de vue du sentiment, sans o{)ération logique. Il s'en remet délinilivement, pour la (piestion génésique de l'espace, aux poucoirs in>icruslahU's de l\lnic ; il parle de Kant comme ayant fait le pas ca[>ital, en théorie, gi'àcc à la distinction du contenu de l'expérience et de sa forme universelle donnée par les facultés spéciales de l'esprit. Au demeurant, et pour les problèmes d'ordre scientifiipie dont il traite, lielmholtz regarde les sensations du loucher comme les matériaux ori<'inaux de la j)erception de l'espace. Ce sont ceux, ditil, que du j)oint de vue optique nous devons assumer comme nos données'.
1. lli'liJiholtz, Optique physiologique, p. 428-440, 708, 818.
ÉTUDE SUR LA PERCEPTION ET LA FORCE