LA RÉALITÉ ET LTDÉE
L'hypothèse de la personnalité divine et celle de la création par l'acte de la volonté n'étant justifiées que par l'exclusion de rhyj)othèse de l'évolution universelle des phénomènes sans ori<^ine, et du système de la descendance des choses d'un pur |)rincipe abstrait, ou d'un principe inconditionné inconnaissable, dépendent de l'acceptation du principe de contradiction et du principe de relativité.
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Ce sont des postulais, car ils sont indémontrables : il n y a pas d argumenls ca[)ables de vainere cette affirmalion : (\nunc proposition dont les termes sont contradictoires pour notre entendement peut cependaFit être vraie en soi; ou cette autre affirmation, que Texislence d'une chose impossible à connaître, et même à définir, est cependant une chose réelle et certaine.
En admeltant les deux postulais, on est sur le lorrain de la logique, on ne le dépasse pas. Us se rapportent exclusivement aux lois les plus générales, ou calégories, de Tentendement : à la Relation, à la Qualité, à la Ouantilé, au Devenir dans TEspace et dans le Temps, à la Causalité, à la Finalité, — mais à cette dernière, en tant seulemenl qu'il faut un but à Taction, et de quelque espèce que soit ce but,
à la Personnalité, enfin, mais indépendamment des
notions morales. Us n'impliquent donc nulle affirmalion sur la création comme bonne ou mauvaise, ou sur la nature, œuvre du Créateur, comme justifiable au point de vue du bien des créatures. Un tout autre poslulat est réclamé pour répondre aux voqui^ita moraux de hi métaphysique : un postulat de la Perfection, qui ne dépend d\aucune relation logique des phénomènes, d^uicun principe purement intellectuel apte à les gouverner. Mais achevons de nous expliquer sur les postulats logiques.
Quoique les philosophes n'aient guère coutume, et c'est un tort grave, de mettre leurs soins à dégager les postulats qu'ils ne peuvent éviter dans l'exposition de leurs doctrines, il est clair que celui qui assure pouvoir s'en passer, s'il en est de ceux-là, a mal étudié la logique de la preuve, ou doit prétendre à l'intuUion personnelle infaiUible de la vérité. Comme toute science a ses postulats, la métaphysique a les siens. Us sont cependant, contrairement à ce (ju'on serait disposé à penser quand on n'y a pas assez réfiéchi, en nombre moindre que ceux de la géométrie, et que ceux des sciences expérimentales. Ce qui trompe sur ce point,
L'IDÉi:. LA VLIUTL. LA RÉALITÉ 21
c'est qu'ils sont beaucoup plus disputés, et, par suite, aisément obscurcis ou travestis.
Le orincipe de contradiction, en apparence bien étudié, plus que cela, formulé sans op[)osilion en pure logique, n'est pas appliqué, ou même reconnu par les philosophes autant qu'on l'imagine. De grandes et iUustres doctrines en impliciucnt la violation ou en monti'ent la méconnaissance manifeste, encore que le plus souvent inavouée. Contentons-nous ici de cette observation, que nous avons ailleurs longuement développée.
Le principe d(^ relativité, dont la formule a beaucoup embarrassé des philosophes mêmes qui disaient l'admettre, n'a pas l'avantage dont jouit au moins le principe de contradiction depuis Aristote. Ce dernier est en possession d'une formule nette invariable ; l'autre ne nous paraîtra pas moins net, toutefois, si nous l'exprimons en ces
termes :
Nul ohjrJ de jjrnsre ne saurait elrc connu et dr/ini (juin iidre que nous en avons, et cette Idée énonce toujours un rapport à Cidée de quelque autre chose, objet ou sujet de pensée cf/ale/uent.
Ce [)iiiu:ipe est applicable, et le cas est capital, à Tidée de Dieu, qui n'est définissable, ou même pensable, que par rapport à l'idée du monde, et comme auteur, ou providence, ou essence et substance, etc., du monde, peu importe ici ; et cette idée est une croyance religieuse ou un concept philosophique.
On prend quelquefois pour la forme achevée de la constatation du caractèri^ relatif de la connaissance humaine cette simple remai'cpie : que la vérité de nos jugements dépend delà nature de notre intelligence, laquelle nous est donnée sans garantie, et pourrait nous tromper. Mais cette
QwJ
LIDlii;. LA VIÎRlTli. LA RliALITË
observation inconlc.slablcesl plulùt faite pour nous éloio-ner de la vraie question de la relativité; car c'est de la na'îure de la connaissance en elle-même qu'il s'agit, comme essentiellement relative, et non ,ie sa valeur en soi. Toute notion définie est, ainsi que toute perception, la détermination d'un rapport. Or, nous pouvons Ijien douter <le la vérité du rapport en soi, .si nous doutons dr la nhadlédc nos facultés, mais non du jugement que nous de\ons poi'ter de cette vérité, daus n,!„.otlthc où il suf/irail des lois de noire cnlcndemcnt, (elles ,,u elles sont, pour la con- Irùler,
La vérité consiste, suivant sa définition justement réclamée par les croyances communes, dans la conforniilé de ridée à la chose, et la chose est bien le réel: mais le réel c'est le rai,injrt réel, c'est-à-dire le rapport externe vrai L'erreur de la méthode réaliste est de chercher une autre réalité que celte vérité externe des rapports pensés, c'est-àdire que leur conformité au.v représentations (p.e nous nous en formons, et l'e.xactitudc des termes dans lesquels nous les énonçons.
Le concept de la réalité ne diffère donc pas au fond du concept de l'e.xistence, si ce n'est qu'il in,pli,,,K. une distinction entre l'idée donnée en une conscience, comme représentative d'un rappo.t externe, el ce même rapport comme vrai, cest-à-dire tel qu'il faut qu'il soit pour être perçu ou conçu le même par une conscienc(^ capable d'embrasser l'ensemble «les ra],porls mutuellement dép.u.huits dont il fait partie. Si l'idée ne satisfait pas à cette condition, le raj)port est imaginaire, quoique réel et vrai encore, en ce sens qu'il est une représentation réelle en cette conscience qui s'abuse, et en ce s..ns, enfin, qu'il est donne dans 1 ensemble des rapports de noire milieu, avec d'autres unis entre eux, et cohérents, dans lesquels se découvrirait aussi sa raison d'ôtre, si, tous, ils étaient connus.
Une idée est le phénomène quelconque objet de percep-
LIO SENS UE LiDÉALlSME
lion pour une conscience donnée, interne ou externe qu'il lui soit représenté. Sur Tidée, en tant que toujours représentative d'un rapport, un point est à éclaircir : la donnée du rai)poi'l ne suppose-t-elle pas celle de ses termes, et ceuxci ne doivent-ils pas être quelque chose d'absolu à la fin? Il est vrai cpie la perception, dans sa plus simple expression objective, peut ne pas paraître un ra[)port ; d y a, parexcmide, des sensations, ou des émotions individuelles, intransmissibles, qui sont des idées relativement simples ^liormis le témoii>naoe de la conscience toutefois, qui est un rapport), mais elles n'existent, et on ne peut les désio-ner, de même qu'elles ne viennent à la pensée, que grâce à des rapports. Vn son, une couleur, quant à la sensation pure, ne sont pas des rapports, mais cependant n'existent pour l'entendement que liés à leurs conditions de perception : lieux, temps, organes appropriés, et les divers autres phénomènes sensibles auxquels ils sont comparés, et dont les idées ne pourraient en être séparées sans qu'il cessât d'y avoir réellement connaissance.
Les phénomènes se produisent partout et toujours en fonction les uns des autres. Il faut donc bien que l'expérience nous les présente comme des rapports. Ils sont de plus soumis, par l'entendement, afin d'être perçus, à des lois, ce sont les concepts fondamentaux, (jui sont euxmêmes des conditions de la représentation et des rapports c^-énéraux. Et, définitivement, la conscience, ultime relation, est la condition universelle.
Le vrai sens, le sens rationnel de Tidéalisme, sans les altérations pi-ovenues des doctrines qui réalisent hors de la conscience les idées, ou encore de celles qui tendent à la négation du monde extérieur, nous est ainsi donné par le principe de relativité, par la définition de l'idée comme
L'IDKK Di: PKHFECTION
LIDKi: I)i: PERFECTION
rapport, et de la réalité, comme vérité des rapports tanl internes qu'externes, tous objets de conscience et matière de jugement.
L'espèce d'idéalisme qu'on appelle subjectif absolu est cependant d'un sérieux intérêt pour la méthode : il a ce double caractère singulier, instructif pour la question logique delà certitude et de la croyance, f(ue sa thèse est [)arf[iit('ment inadmissible en même temj)S(pie logiquement irréfutable. Xulle représentation objective ne peut être quel(|ue chose de plus que subjectivement objective, de ([uelque nature que soit la perception, quelque forme (|u'elle affecte, de quelque jugement quelle s'accompagne.
L'affirmation de la réalité du monde extérieur est donc une croyance et un postulat moral. Mais gardons-nous de la confoncb-e avec le réalisme de Tétendue en soi et de la matière en soi, sujet brut des pnjpriétés géométri(]ues et mécaniques. Ce réalisme, réfuté par les principes de relativité et de contradiction, pose unecpiestion indéj)endante de notre affirmation des êtres, quelle (pfen puisse être la nature, qui nous sont représentés hors de nous, et dont l'existence doit à cette représentation intuitive spatiale son caractère d\''vidence, au sens propre et pratique de ce mot : évidence.
Malgré ce caractère qui lui appar*tient, notre affirmation réfiéchie de la nature externe se rattache au postulat moral, plus général, qu'on pourrait nommer postulat de la perfection, qui est la demande d^une adhésion philosophique au principe, que notre croyance spontanée siippuse, di^V accord entre le ténioifjnnr/e de nos facultés et tordre du monde.
CHAPITUL V[
LIDÉE DE PEKFECTIOX
Un ensemble de phénomènes coordonnés, dans lesquels le concept de finalité trouve d'autant plus d'applications que
leurs causes efficientes sont presque partout invisibles, aloi's que les effets s'unissent et concourent de toutes parts à la production d'admirables synthèses finales, est naturelliMiient propre à suggérer l'idée d'une œuvre d'art. La disposition esthétique de rinlelligcnce à considérer sous cet aspect tout assemblage remar(iuable par une adaptation de moyens à des fins, comme le sont ses propres œuvres, la porte à reconnaître l'existence réelle d'une loi de finalité dans la nature; et l'idée de la finalité, par une induction spontanée, amène celle de la personnalité, pour satisfaire au besoin de trouver la cause efficiente. L'ordination des piiénomènes en vue les uns des autres, et pour en produire de nouveaux, est la propriété essentielle de cette finalité vivante et en acte qui est une personne, dans tout ce qu elle produit. La genèse de la personnalité, en un monde tout mécanicpie d'ailleurs, serait entièrement inexplicable. La puissance du sentiment anlhropomorphique n'a pas eu d'autre source, dans l'histoire des religions. Il a obligé les nations les plus attachées par leurs traditions à la doctrine de l'évolution (c'est-à-dire de la descendance du monde d'un chaos ordonné ou fécondé par des principes physiques ou mythologiques vaguement personnifiés) à admettre, de sui'te après, des dieux nés, personnes immortelles, qui répondaient mieux à rexi)lication de ce qui apparaît d'ordre intentionnel dans le monde. Ni l'absolutisme divin de la docti-ine juive, à partir d'un certain moment, ni celui des gnostiques et des néoplatoniciens; ni la théologie catholique avec son infinilisme à outrance n'ont pu affaiblir la tendance des peuples à maintenir un règne sérieux du personnalisme divin, quoique avec le revêtement des symboles, des légendes et des superstitions. Le personnalisme, en son caractère le plus net, qm est son accord unique avec le principe rationnel de la création (opposée à l'éternité du monde et au système de l'évolution), et en sa connexion nécessaire, unique aussi, avec
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le principe de finalité, ne devrait, si Ion y réfléchissait assez, étie rejeté avec une a|)parence de logique que par des philosophes placés formellement au point de vue du pur matérialisme. Aussi voit-on assez ordinairement les hommes d'un esprit vulgaire passer à ce matérialisme, doctrine à leur portée, et qui leur paraît nalurellement fort simple et facile à comprendre, quand une fois ils abandonnent franchement les croyances tliéistes. Les esprits métaphysiques on(, en pareil cas, la ressource de se faire des dieux avec des idées abstraites, avec des mots.
Linterprétation de Tidée de i)erfection a été Tune des principales causes de TaiTaiblissement de la doctrine de la personnahté divine, dans Tesprit des penseurs, quand ce n^en a pas été, comme chez les plus logi(|ues, le total al)andon. En effet, (juand on a pris l'Absolu, ou une essence qu on disait être au-dessus de Tetre, et innommable, puisqu'on renonçait à le définir j)ar quelque relation que ce fut; quand on a pris l'idée de ce néant pour l'ith'e de la réelle perfection, on a posé précisément le contraire du sens vrai, du seul sens intelligible de la perfection de l'être : l'être entier, accompli, qui réunit en une synthèse réelle et sans défaut tous les éléments de la |)ensée objective et subjective dont nous ne concevons que des idées [)artielles, imparfaites. On a du alors recourir aux hy|)ostases pour nHaljlir les attributs, qu'on supprinuùt, de l'être suprême : linlelligence et la vie; et qu'est-il arrivé ? c'est que le concept de personne n a pu s'unir, dans les théologies hypostatiques, au faux concept de perfection pour constituer un vrai monothéisme.
De ces théologies, l'une, qui n'a pas cru devoir nommer les hypostases des personnes, n'a pu aj)j)liquer l'idée de personnalité qu'aux dieux traditionnels du polylh(Msme, quoiqu'ils n'eussent déjà plus pour les philosoplies ({u'une valeur de symboles : cV^st le néoplatonisme. L'autre, qui a nommé les hypostases des personnes, a attribué la divinité
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intégralement à chacune d'elles : au Fils (consubstantiel au Père), à ÏEsprit saint (procédant du Père et du Fils, si ce n'est du Père seul) et au Pcre, qui, nonobstant la mvstérieuse trinilé, repi'ésente l'héritage du monothéisme israélite. Le concej)t de personne cA ainsi suspendu entre le Dieu des doctrines absconses, être infini et absolu, et la représentation personnelle et humaine, qui, donnée par Yorl/iodoxie à l'une des hypostases, est devenue le fondement d'un culte anthropomorphicpie à tendances polythéistes.
La fausse idée de l'infini, l'idée de l'infini actuel, a contribué plus encore que la doctrine de l'Absolu à l'alïaiblissement de la croyance en la [)ersonnalité divine, en même temps qu'elle était la négation de l'idée vraie de la perfection. En efTel, la réalité de la (piantité infiniment divisée, se substituant à la puissance de la quantité indr/innuent niulti pliable et dicisiblc, a rendu inconcevable et sans application possible à la perception des [)hénomènes localisés et successifs une intelligence divine qui devrait être à la fois simultanée et divisée en son acte pour les saisir distinctement, et pour les saisir tous, quoiqu'ils n'aient point de bornes. Nous n'avons pas d'autre idée des fonctions de perception, de conception, de mémoire et de prévision que celle (pii impliciue distinction, union et détermination des
objets.
L'opposition entre les modes de penser et de connaître humain et divin, a produit la doctrine théologicpie suivant laquelle le Créateur aurait prédéterminé, aussi bien que prévu éternellement, toutes les choses du temps et les actes humains, et à la fois les réaliserait, pour lui, dans l'instant de sa vie divine, et pour nous successivement. Cette contradiction des deux points de vue, accompagnée de l'idée bizarre que l'homme peut faire librement dans le temps, ce que, dans l'éternité, il fait nécessairement; et de cette autre idée, que Dieu n'est point Fauteur du mal, quoiqu'il