CHAPITRE XXXIII
ACCORD DES ACTIONS LIRRES AVEC LA CONSTANCE DE LÉNERC lE
Une p^rande hypothèse règ'nc dans la démonstration matJiêniatiijue de la loi de conservation des forces vives, et en interdit l'application rigoureuse, ou sans réserve, à l'univers rr'r/.Xon seulement la tli(''orie est exclusivement géométrique et mécanique, en son sujet propre, et ignore tout de la cause du mouvement, excepté les effets, mais encore elle établit, en vertu de sa méthode, ce sujet comme un ensemble de forces donné et fermé, susceptible de répartitions diverses et de modifications corrélatives internes de ces forces par ra})j)ort aux masses ou molécules, aux vitesses respectives desmol)iles, et aux directions des mouvements, mais sans qu'aucune force nouvelle s'introduise du dehors dans le svstème, ou soit suscitée dans son intérieur. C'est à cette condition, qu'on démontre que la somme algébrique de tous les produits de la forme -^ demeure constante, parquelque état que passe le système. Pour peu qu'ici l'on réfléchisse, on comj>rendra (jue la question n'a jamais pu être j)rise par le matliématicien en d'autres termes que ceux-là, car comment concevoir une loi déterminant des sommes constantes de grandeur, et de direction des vitesses, dans un système de masses en mouvement, pendant qu'on regarderait de nouvelles impulsions comme pouvant à tout instant s'y introduire à l'improviste, ou arbitrairement, soit par l'effet d'une action venant d'un svstème étranger, soit intérieurement, du fait d'une volonté. Il est parfaitement clair qu'une telle loi n'est applicable ni à un système de mouvements dans lequel on suppos(M*ait des agents matériels libres, ni à un univers qui ne serait pas regardé comme fini, à un monde illimité,
ÉTUDE SUR LA PERCEPTION KT LA FORCE
parce que les [)hénomènes (Fun tel monde ne peuvent être sommés, et que c'est d'une sommation qu'il s'ag'it.
Comment se fait-il, les clioses étant ainsi, qu'il ait été démode, à notre épo(jue, parmi ceux des philosophes qui professent la doctrine du déterminisme universel et absolu, d'invoquer le principe de la conservation des forces vives, supposé démontré, pour cuntesler la j)ussil)ih(('' (hi libi'o arbitre? Le cercle vicieux de cet arg*ument est patent, quoique d'une forme détournée : il consiste à réfuter la thèse de l'adversaire en s'aj)puvant sur une proposition qui n'a pu elle-même être dc'montrée fpie dans l'hypothèse où cette thèse serait baimie delà question. Il faut convenir que ces ])hilosophes, s'ils ne j)èchent pas contre la lo<;i(pie, montrent une <^rande ig-norance de la (jueslion mathématique, et des conditions dans lesquelles elle se pose avec les abstractions nécessaires.
Il n'y a, dans le fait, aucune contradiction entre la loi mathématique et les thèses opposables à son application. Il s'agit seulement d'examiner comment, ou dans quelles limites, le maintien de la vérité abstraite, dans cr (ju'on pourrait appeler la constance de l'action matérielle dans le monde, est conciliable avec une certaine mesure de variabilité et de changements, que la raison réclamerait en laveur de la liberté de la vie ou de la liberté morale. Et on peut parfaitement répondre à cette question sans entrer dans celle du fond.
La solution la plus simple et la plus naturelle de la dilïiculté serait de penser qu'il en est de cette vérité mécani(jue, la plus haute à laquelle il soit possible de s'éleviM* dans ce domaine, comme des grandes généralisations de la g-éométrie, et, avant cela même, des définitions de cette science, qui ont du, dès son origine, être reconnues impropres à représenter exactement les données empiriques de la sensation, sans qu'il en contât rien à leur vérité id<'nle et abstraite. La vérité idéale du principe de la constMvation
LA LlIiERTE ET LA CONSTANCE DE L'ÉNERGIE
des forces vives serait de même celle d'un système de mouvements dans lequel on ne tient compte, par hypothèse ou définition, que de leurs causes données a /jrwri, et à l'exclusion de leurs causes adventices.
Mnis il y a une explication plus intéressante, qui laisse au principe de conservation son caractère souverain dans l'ordre de |)hénomènes qu'il régit. La forme essentiellement instructive du principe, en ce qui touche l'ordre mécanique de l'univers, est celle d'une répartition variable entre les énergies cinétiques et les énergies potentielles, la somme totale des unes et des autres étant seule invariable. Or. dans la sup[)ositionoù l'introduction deseffets accidentels dans le système se i)ornerait à des changements, cpielque considérables même qu'ils fussent, dans la balance des deux sortes d'énergie, la loi serait sauvegardée. De tels changements, [)oui' les êtres de la nature, sont des questions de vie ou de mort justement |)arce que c'est la répartition qu'ils intéressent. D'im autre coté, celles des causes déterminîHites des mouvements, dans la nature, qui dépendent originaiivment dactes mentaux, désirs ou volonlés, ne peuvent pas être (h'finies, c/t cvllv sonvcv^ comme des changements dans les valeurs des énergies, car il faudrait pour cela qu'elles imprimassent à certaines masses des vitesses (positives ou négatives) qui n'appartenaient pas au système donné. Aucun acte mental n'est ou ne produit du mouvement par lui-même; il n'est qu'immédiatement suivi, selon les cas, de mouvements que l'on trouve impossible de lui rattachei* par d'autres mouvements intermédiaires, qui, comme tels, n'atteindraient pas ou ne toucheraient pas sa nature propi'e.
Il est donc vraisemblable que *la volonté ou le désir suivis d'un déploiement d'énergie cinétique ne sont que la cause occasionnelle de certains passages du potentiel au cinétique dans les organes, et de tous les mouvements qui suivent ce mouvement. Ce sont des ruptures d'équilibre
ÉTUDE SUR LA PERCEPTION ET LA FORCE
et des sortes d'explosions. Dans la doctrine de Tharmonie préétablie, la raison de ce fait se présente immcVlialement : il est Tapplication simple et directe de cette loi universelle de la causalité. Au point de vue des idées plus communes, on peut imaginer qu'une impulsion iulinllésimalc (puisqu'il n\ en pas de sensible) détermint» le déclic de la machine, et commence une suite de pliénoménes, petits ou grands, interminable, (jui n est pourtant faite (jue des chano-ements de distribution de l'énergie dont la somme, constante j)our toute expérience, se dépense tantôt dans des trans|)orts de masse et tantôt en des vibrations juolécu-
laires.
L'explication ne diffère alors que peu de celle qui part de la supposition où la lui de conservation ne ivgniM'ait qu'approximativL-ment dans les choso.-^ de Tf^périence, à peu près comme fait la géométiie dans les ti-avaux du plus habile ouvrier. Mais, même dans ce cas. la latitude laissée par la loi mécanique aux actes libres, avec ou sans portée morale, (h'passerait de beaucoup celh^ dont la prati(iue autorise la perspective dans les actions lunnaines ; car il est manifeste que toutes les résolutions d'une volonté libre, après délibération, peuvent se dire* des ruptures d'équilil)re : ruptures mentales d'abord. — la délibération n'étant autre chose elle-même que le jeu nMléclii de la baliuice des représentations, — ruptures organiipics ensuite, dans lesquelles nous sentons les effets du déclic eiïectué sans qu'il nous soit possible de prendre .^ur le fait le doigt de ropérateur\ Elles peuvent donc se produire sans aucune manifestation sensible d'impulsion, ailleurs que dans les eiïets, où le potentiel passe à l'actuel.
Il V a lieu d'observer ici un rapprocliement admirable entre la loi des phénomènes internes et celle des phénomènes externes, toutes les deux de la même forme, et régissant la sortie du pliénomène du domaine des possibles