LES FINS POSSIBLES DU MOMJE MECANIQUE
Nous ne sachions pas qu'aucun des savants modernes, ni Kant, premier auteur moderne de la théorie astronomi(|uc des mondes formés progressivement autour d'un piemier centre, dans le chaos, et se multi[)liant à l'infini puis mourant, ainsi que doit mourir tout ce qui naît, et renaissant éternellement des cendres les uns des autres', nous ne sachions pas qu'ils aient seulement songé à renouveler la doctrine cosmotliéologique d'Heraclite et des sto'iciens, et attendu de Zeus-lVre qu'il fît revenir, à chaque évolution d'un monde, les mêmes liommes dans le même ordre et les mêmes rappoi'ts, avec les mêmes aventures. Il faudi'ait donc déclarer nettement que l'Humanité, en cette conception, est un simple accident, en un cei'tain monde, ou cjue, si Taccident se re[)roduit ailleurs et en d'auties temj)S, il ne nous regarde pas.
Ceci ne veut pas dire qu'il soit impossible de concilier une telle doctrine des mondes avec des croyances spiritualistes venues, d'une autre part, en juxtaposant un régime des âmes immortelles, en un ciel idéal, et un ciel physique voué aux évolutions de la Force; mais la conciliation n'est pas naturelle, elle formerait, ce send)le, un cas singulier dans l'esprit du savant qui ainsi se dédoublerait. La doctrine illogique de Tintini matériel a été la cause d'une déviation des concepts de totalité et de lin en cosmologie. Depuis l'époque où une induction, non pas simj)lement illégitime mais contradictoire en soi, a été tirée du changement d'échelle aj)porté par les découvertes astr'onomi(]ues à la représentation géométrique et à l'imagination des distances et des volumes dans les phénomènes célestes, l'habitude a gagné les esprits de mesurer l'importance et la dignité des choses sur la place qu'elles occupent dans l'étendue et la
1. On |)iMit voir un cxccIUmiI irsuim*. pivstMilô avec admiration t'I iiiir favt'ur mai(iii('('. di* rcltc fhroric du ciel dr Kant. dans le savant Irailé dos Ili/uot/irscs c(>s)no(joni(fues de M. Wolf. p. 9.'». El ((Mtcs Padrniration est justidée par la snl)liniité des idées, mais le sublime n*e>t pas le moral; il admet l'horreur, coiiune les abimes et les précipices.
oi'4
KTroi-: sun la piirciiption i:t la FoRCr:
quantilé do matière mise en œuvre pour leur développement. L'humanité et son habitat, la terre, ces infiniment petits, en présence de l'espace, de la matière et du temps, ont été jugés n'avoir, aux yeux d'un auteur supposé du monde, ou l)ien en soi. si c'est en soi (juc ce monde existe, (|u'im intérêt ])roportionné à leurs dimensions. Et lliomme rapporte tout à lui! La science doit, pense-t-on, (lissij)er cette illusion. Cependant rantiu'opocentrisme, si le savant consent à séparer, de ce (pi'il entend aujoui'd'iuji par ce mot. des superstitions et des puérilités, (pii n'en sont pas le fond, ranthrof)Ocentrisme est le point de vue moi*al de l'univers. On oublie, quand on le condamne, que le monde ne peut être quehjue chose ()Our l'être pensant, si la j)ensée ne se j)Ose au centre du monde. Tout être humain a le pouvoir et la mission de s'y poser. L'univers peut \ <t rtfsrr; mais ru/ttvrrs (jff/ Trn'ffsr n'en sait ri cit, comme dit Pascal.
En se j)laçant au point de vue de l'espace r\ d;ins Tenceinte du système solaire, on ne réfléchit |);\s fjue le lieu de la station Inmuiine est j)rivilé<4ié, et qu'il est douteux que beaucoup d'autres lieux soient mieux atlaptés, (juant à l'intensité de la gravitation et à la varicHé des températures, aux développements concordants de l'organisation et de l'esprit. Xous ne savons même point s'il y a d'autres planètes habitées que la notre, et, quant aux autres systèmes stellaires, notre ignorance de ce (ju'ils |)euvent valoir en ce qui concerne la vie et la pensée est entière. Si donc notre habitation est petite, il nous est permis de croire qu'elle n'est pas la |)lus incommode, et qu'elle pourrait bien être, avec les conditions qu'elle nHmit, le centre de quelque chose d'important pour le monde, et enfin si ce n'est pas nous qui écrasons Tunivers nudériel de notre supériorité d'agents intelligents.
Quoi qu'il en soit, et poui* revenir à la question générale de la fin des forces piiysiques, on peut dire de la situation du svstème solaire dans le nombre immense des
L1«:S FINS I>0SSIULES UU MONDi: MKGANIQUE
régions stellaires dont nous ne percevons que les rayonnements lointains et les différences d'éclat, qu'elle est analouue à la situation de la terre dans le svstème solaire, c'est-à-dire qu'elle ne laisse prévoir aucun changement possible dans les rapports généraux des forces antagonistes enti'e lesquelles se partage l'énergie constante de l'univers, (jui ne doive être envisagé à un éloignement dans le temps, du même ordre de grandeur que celui qui sépare, dans l'espace, le soleil des étoiles à parallaxes mesura- Ides. La stabilité de notre système ne répond pas, sans doute, à la rigueur mathématique que les astronomes ont d'aboi-d pu croire démontrée par les calculs de Laplace (jui ont établi la péi-iodicité des perturbations que Newton avait regardées comme s'opposant à la durée indéfinie des relalionsactuellementassui-éesparlaloide la gravitation entre les planètes. Cette stabilité est telle cependant que les altérations auxqu(dles elle j)ermet de s'introduir*e, et dont l'issue est incertaine à cause de la complexité des pliénomènes, ne la menacent que spéculativement, et, à vrai dire, imaginairement, en dehoi's de toutes vues humaines l'aisonnables. Le fait donné est Tiiarmonie des forces en ce (jui touclie h\ condition actuelle. L'avenir i^st à des fins l)hysiipies que la fin de rhumanité précédera cependant, et même d'un intervalle de temps incalculable, si tant est (pie les races humaines durent jusqu'au moment où le milieu terrestre cessera d'être compatible avec la vie physiologique, et que les vices des hommes, plus puissants que la raison, n'aient pas une marche plus rapide que les causes phvsiques générales, toutes si lentes, pour la destruction des organismes des êtres rationnels.
La philosophie nous conseille donc de reporter tout notre intérêt, dans la question des origines et des fins, sur l'Origine et sur la Fin, universellement parlant, des phénomènes actuels, parce que celle-là seule, en dépit des apparences, est liée au jugement de la raison sur la nature
ÉTUOi: SUR LA PERGKPTION IT LA FORCE
humaine et sur la destinée de l'homme. Au point devueemj)irique pur, quehjue étendu et pénétrant qu'il puisse être sur les conditions de l'univers et do la vie, il est trop manifeste que Thumanité actuelle est un phénomène passager et même accidentel, un des effets des forces attractives et de la chaleur à la surface terrestre, ainsi que Télat de la terre ellemême est le produit de ses rapports avec le soleil (h^puis une certaine époque à déterminer, sur le calcul de laquelle les astronomes et les oéolog-ues ne désespèrent pas de se mettre d'accord. La question [)remière, ou de rorio-ine des pjiénomènes. ne se pose pas sur ce terrain. Elle est inévitablement métaphysique, par cette raison fort simple que, pour la résoudre, il faut ou partir d'une donnée physique empirique, dont on ne définit pas les premiers antécédents, ou i)ien définir un état physique fixe, antérieur au mouvement, au changement considéré danslespace et dans le temps, et survenu dans cet état, etdéfinirla causedece mouvement. Dans le premier cas, ces antécédents indéterminés, qui eux-mêmes en ont supposé d'autres, im[)liquent nécessairement chez le philosophe, soit ou non qu'il le (hVdare lui-même, la doctrine du procès à l'infini des ph(''nomènes. Le problème de l'ori-^'ine n'est donc |)as résolu, il semble l'être seulement, par cette doctrine, dont la critique est liée à celle de toutes les questions transcendantes, et en réclame l'examen. Dans le second cas, Yiu'ujinr tin im^uvvnivnt , — car il est à propos d'employer ces termes que les philosoplies de l'antiquité entendaient au sens d'origine des phénomènes, — pose un problème dont la solution se cherche vainement dans la donnée physique immobile où l'on prend le point de départ.
L'apparente solution par le procès à l'infini est celle que donnent à la question d'origine tous les systèmes dVvolulions périodiques, tant ceux qui, comme levolulionisme stoïcien, envisagent dans l'état originaire du monde une donnée identique à l'état final d'un monde antérieur, et de
LES FINS POSSIBLES DU MONDl! MÉCANIQUE o27
laquelle un monde nouveau, mais identique, doit procéder, que ceux dont le point de départ est la thèse d'un enveloppement primitif universel des phénomènes dans un état d'indistinction et d'uniformité de la matière, avec toutes les forces en puissance, à peu près conmie Kant et H. Spencer paraissent l'avoir compris ; car leurs doctrines sont à cet égard comparables, et elles supposent nécessairement que Télat premier d'un monde correspond à 1 état final d'un monde précédent, ainsi que ce monde lui-même, après son involution, doit se redévelopj)er en un monde nouveau, mais non pas peut-être identique. Les vues de ces philosophes touchant une puissance supérieure aux évolutions, et que l'un dit être r.4A>o/// dont la Force-matière n'est que le symbole, et que l'autre appelle Dieu, selon l'usage, pour pouvoir au moins le regarder comme un principe de finalité, ces vues ne changent rien à la thèse cosmogonique essentielle. Le procès à l'infini est l'unique explication proposée de cha(|ue évolution. La question réelle du commencement des phénomènes n'obtient pas de solution; ou bien le philosoplie doit sortir du domaine physique pour embrasser une doctrine de l'infini, qui est contradictoire à l'idée même de commencement, et, de plus, coiUradirinirc (U/jf/'t/tri/fr (le mnt radirtion, (jui exige l'arrêt dans le reculement des j)hénomènes.
Enfin la théorie qui, pour éviter le recul à l'infini, en même temps que se maintenir dans le domaine physique, pose en principe l'existence d'une matière uniforme, définie par des propriétés mécaniques, mais sans aucun mouvement antérieur de ses éléments, n'a pas de solution possible pour l'origine du mouvement. C'eut été le cas de la cosmou'onie de Descartes, avec sa définition de la matière uniforme et contiiuie, si Descartes n'avait pas eu recours au Créateur pour former et mouvoir les tourbillons; et c'est le cas des systèmes mécaniques auxquels peuvent se ramener, au i)oinl de vue de la physique actuelle et de la
ÉTlDi: SLR LA l>ERCi:i>T10N KT LA FORCK
lliéorie de rrnergie, les concepts de la matière moh'culaire, mobile et oravitante. La force est considérée, nous le savons, dans les phénomènes seulement, c'est-à-dire dans les mouvements, non dans sa nature : «)U, en d'autres termes, ce n'est que nominalement que le mot fiu-cr est emi)loyé pour désii;ner des eiïets, sans prétendre en définir la cause.
Ola posé, deux grandes classes de uiouvements sont à distinguer dans la matière moléculaire p«»ur se placer à ri^rij^ine du monde, avant que les molécules aieni contracté des liens qui déjà appartiendraient à la nature d'un monde C(»nslitué, et avant même que la molécule soit vi'aiment dé(inissai)le, [)uis(iue ses relations ne sont pas connues. Il faut regarder la molécule comme une simple partie uniformede la matière divisible et mobile snus les deux asj)ects résultant des deux grands |)hénomènes universels, et qui sontjTun la oravitation, à laquelle toutes les moli'cules sont également soumises, Tautre la chaleur, c'est-à-dire les vibrations moléculaires auxquelles corivspontlent les phénomènes que nous appelons calorifiques. La définition de la molécule se réduit ainsi à Tidée que nous avons de la matière divisée dont les parties son! mues selon ces deux lois. Or, si nous prenons d'abord la matière au point de vue exclusif de la gravitation, et dans un état où l'énergie est tout entière cinétique, et en puissance seulement, parce que sans cela nous supposerions le mouvement déjà donné, il nous sera impossible, nous l'avons vu [)lus haut, ^ d'expliquer par l'attraction universelle la formation des centres particuliers d'attraction, et [)ar là, la constitution des
corps.
Si c'est de l'autre aspect des forces naturelles que nous parlons, en prenant l'énergie cinétique |)Our nulle, et les actions moléculaires en possession de la somme entière de l'énergie cosmique, il faut supposer l'équihbre de température, tel