LA GUERRE ET LA THÉOCRATIE
fois que le talent de l'organisation et du commandement se rencontrèrent chez un chef, et créèrent, chez les sujets, le composé de passion et de discipline, ou obéissance passive, qui fait gagner les batailles. Ce double talent fut en tout temps fïivorisé dans son œuvre par l'entraînement poi)ulaire dont la psychologie nous révèle le princii)e. Les effets en sont |)artout manifestes, chez l'enfant d'abord, ensuite chez les âmes enthousiastes, sans instruction, sans critique, de moralité exclusivement passionnelle, et qui n'ont point un principe d'action en elles-mêmes. Au plus haut degré, c'est un ravissement qui, parti de l'admu'ation, s'élève à l'adoration ; au plus bas, une fougue aveugle ajoutée à l'instinct des animaux domeslicables qui suivent naturellement des ciiefs. Nous pouvons nous faire une idée de l'adoration, au sens propre du mot, en remontant à une époque et chez un peuple où régnait une sorte d mstinct religieux de divinisation. Les prédécesseurs du roi M.'na en Éo-vpte, et M(''na lui-même, auteur de la pi'emière dynastie, quatre mille ans avant notre ère, en furent les oi)iets. Tout pi'ès de nous, le dévouement napoléonien des soldats de la Grande Armée nous montre un exemple du même sentiment réduit à sa nudité psychologique. Mais il faut substituer aux idées communes de ces soudards, sur Dieu ou la nature, celles que se formaient les Égyptiens d'Ammon-lla, Soleil naissant et mourant chai (ue jour, de rOcéan céleste où naviguent les dieux, des âmes divines
inc(U'nées, etc.
L'opinion qui eut longtemps cours, d'après laquelle les premières institutions humaines auraient porté le caractère théocralique, est née d'une confusi«»n entre les réelles sociétés élémentaires, par lesquelles ont commencé les établissements humains, et les civilisations matérielles de l'Orient dont l'éclat ébhuiit l'historien pendant les trente ou quarante siècles des annales humaines qui lui sont accessibles. Les peuples initiateurs des civilisations libres n'étaient pas
Ri:nolvii:r. — Le Personnalisme. '^^
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LA GLI-RRK KT LA TlIÉoCllATIL
les descendants des liabifanLs de ces enipiivs, mais bien des hunniies (\c<, lril)us an(i(|iies, qui avaient conservé, dans cerfaines re^^ions, vers lUecid(Mit, leur liberté à Tabri des entreprises des j)otentats. Leurs reliiiions nVtaienI j)as du ^•enre théoera tique. Leurs prêtres ji riaient pas iiors des laniillrs, ne o-onvernaienf j)as et ne d()|j,inalisaient pas. Ils nV'taientque les conservateurs des Iradilioiis relij^ieusesel les ao-eiils des cultes nationaux. Les institutions théoeratiques durent.au contraire, s'inipiant^M* darw l-^s Ktats nés des - uerres de contiuùte, et forrnés de vastes a<;olo[nérations de tribus dont chacun apportait ses dieux, ses cultes, ses superstitions particulières. 11 l'allut, dans un intérêt d'organisation, de police, et aussi de spécidation sur les choses divines, en ce niélan-;e dr croxancis pi)j)ulaires variées, former de leurs rapj)i'ociien)ents une certaine iusion. sous riié^émonie religieuse et la prépondérance du (lieu de la nation dominante et de son roi. Ce syncrétisme constituii la [)uissance des j)rétres. dont il l'ut l'œuvre, et qui luidui-ent une existence distincte, dans l'État, et une autorité pour composer des mvllioloi-ies, enseio-ner des dogmes. Ailleurs, les sacerdoces eurent une autre ori^'inc mais dont le [)oint de dé|)art se prit encore dans la libertéde culte des tribus. Le service divin devint professionnel par la remise des pouvoirs des |)ères de famille à certains d'entre eux, et une caste sacerdotale se forma ixvùce au monoj)oIe des rites du sacrifice. C e^t la théocratie brahmanujue qui fut dès lors en rivalité de pouvoir avec la caste milltaliv, constituée parallèlement.
Le concept pollli(jue, ou idée de gouvernement, qui, sous le régime des tribus, consistait dans une entente entre leurs membi'es pour régler leurs relations et se reconnaître des guides et des chefs, devint un accord spontané-, exposé toutefois à des ruj»tures, entn^ })rinces et prêtres, pour assujétir une masse donnée de populations aux travaux nécessaires de la vie commune et au service de la
LE CARACTKni- M1LH AlHi:. LU CAIIACTÈIŒ SACERDOTAL 14T
classe sup(-riourc. Ce <\n\ rcsla de li!)Ci-lé aux honnn.- qui n avaient pas accès à la pn.priélé, source iini.iue diiulépenflanee pour l'individu dans une société, ne lïit plus maintenu que pour le l.alancementde deux autorités : celle de la force l)rulale et celle des révélations divines qui, par la nature des clioses, n'aurait rni triompher enliéremenl de la première sans s'en emparer cl en user à son profil. On est ol,lij;é d'avouer (|u'en tout temps, en face des préhMitions ll.éocrali.iues. les hommes représentatifs de h, forc-e ont été l<-s agents de préservation contre la domination des consciences et l'esclavage de l'esprit. En revae.- (•h(> les sacerdnrM.s „nl dû former les premières classes .riu.inmes. supérieurs par linleUi-ence, cp.i, dispensés, sans être des n»,l.les, de ces travaux qu'on api)elle scrvdes parce qu'ils sont rendus sans réniproeilé, i)cuvcnt mener une vie exemple de privations et de contrainte. \U consacrent leurs loisirs aux étu<les désinté.-essées ou aux exercices dont l'ol),iel est la perfeelion inteilecluclle et morale ; de quehpie manière qu'elle soit comprise.
Ce qui met une distinction essentielle entre les hommes de -uerre et chefs d'Élat des a-es les plus lointains, c'est que les uns n'ol)éissaie.r qu'à des passions de domination brutale etde jouissance, et que les autres, j.lus rares, avaient le sentimeni de l'intérêt des peuples et de leur propre o-randeur eomn.e choses liées. Ccu.v-ci pensaient à la postérité qui deNait admirer leurs travaux, et à ces dieux terribles de la natur.'. a.loivs des nations [lour leurs bienfaits, sources de toute vie. Us voyaient en eux de grands modèU-s à imiter. De tels hon.mes ont du être les fondateurs des empires renonmiés pour leur ciNilisation malér.elle. Car ce ne sont pas des caractères de prêtres, mais des esprits absolus et violents, qui accomi-lissenl de telles
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œuvres : non pas des ravageurs etdcsdcstructeurs, comme il n'en a pas mancpié non |)lus, mais leurs contraires, les génies constructeurs, qui nivellent pour bàlir, les mêmes qui sont aptes aux conceptions d'ordre et de discipline, capables de combinaisons rapides et justes, et ne connaissant pas l'incertitude et les hésitations. Ces sortes d'hommes ont représenté le plus haut idéal, communément recomiu, de la vie humaine d'ambition et d'orgueil. Ils sont très dano-ereux quand ils se produisent en des sociétés constituées où leur action s'exerce contre la justice.
On peut observer Tombre de ce liant caractère chez des gens qui n'ont ni l'étendue ni lunité d'esprit nécessaires pour le connnandemênt sur un grand théâtre d'action, et pour le jugement des choses. (Quelques traits seulement en paraissent imitables, de loin, parles hommes qui apportent dans leurs relations les apparences des (jualités militaires d'honneur et de courage, et (jui peuvent être doués de cette ardeur impulsive qu'on appelle du C(vhi\ sans que pour cela la justice ait beaucouj) (Tempire siu' leur âme, mais souvent aussi ne brillent que par le iaiix courage et le faux honneur: amour-propre constamment en éveil qui ne souiïre pas sans révolte les déni'gations ou les contradictions et prétend sauver Thonneur par un combat singulier. Ces formes de réaction de la persomialité ont ap|)artenu aux classes supérieures des anciens empires. Absentes ou transformées dans les républiques de ranli(|uité, on les retrouve dans la chevalerie du mo\en âge, elles se prolongent dans la noblesse des monarchies modei-nes, et leur imitation se montre vivace dans les armées et dans certains rangs des bourgeoisies actuelles et de la j)olitique militante. Elles représentent en somme ce que la barbarie affecte de noblesse par opposition au règne de la force brutale et des appétits sans déguisement. Elles ne pourraient disparaître que dans une société où le sentiment et le respect de la personnalité vraie seraient plus communs.
LE CARACTÈUE MILITAIRi;. LK CARACTÈRE SACERDOTAL «9
Tout autre est le caractère des hommes des castes sacerdotales, héréditaire que soit la prêtrise (caste proprement dite), ou cléri<-alc, c'est-à-dire élective de ses propres membres. Le prêtre de la haute antiquité, dans les empires, tenait encore beaucoup de ce qu'avait pu être le sorcier dans les tribus dont les empires étaient formés, et sa Ibnc- Uon primitive avait consisté certainement à fournir les recettes dont on lui attribuait la connaissance, et dont il pouvait lui-même se croire en possession, pour obtenir des succès ou conjurer des maux dans les évcnluahtés de la vie, détourner les. so;7s, guérir les maladies. Quand la paix et la dionilé des sanctuaires, au sein des civilisations imperialer, eut élevé le prêtre à un rang plus noble que celui du sorcier dans les tribus, misérablement adonné aux imaoinations et aux pratiques fétichistes, et dépendant de l'arbitraire brutal d'un petit roi, il dut s'entendre avec ceux de sa profession. Par l'œuvre des collèges de prêtres, les rites de la prière et des sacrifices durent se fixer, les formes spontanées de l'adoration se soumettre à la régularité d un cullc Les sacerdoces inclinèrent les notions de la divinité, par une élaboration plus précise, dans le sens des croyances populaires spontanées, encore confuses, dont les lormes .nvtliuiues, nalurcUement multipliées, pouvaient se ramener à quelques types fixes, et cette œuvre de réllexion ne nul manquer d'épurer plus ou moins les idées religieuses cl de favoriser ceux des sentiments pieux qui s'attachaient, dans le polythéisme antique, à certaines forces naturelles
divinisées.
Il importe beaucoup de distinguer des sacerdoces, ou de leurs membres, ces hommes de religion isolés, ascètes ou prédicants, libres contemplateurs du divin, et ordinairement vitupérateurs de la coutume. Ceux-là sont des fondateurs de .sectes rehgieuses, des révélateurs d'idées capitales, des initiateurs de sentiments moraux. 11 arrive toujours, quand leur œuvre est continuée, que le fanatisme
iôO l.E CARACTÈRE MILlTAlKi:. LE CARACTÈRE SACIIRDOTAE
OU rintérèt, les interprétations vicieuses corrompent l'enseignement (pfils ont laissé. Mais, comme les phil«)soplies, avec une autre métliode et pour (faulres esj)iits, ils sont, et leurs successeurs demeurent des ou\riei's de Télévation des j)ensées du conmuui (h'<> liommes au-dessus de 1 intellig'ence j)uremiMit animale et des aspirations bornées cFuno o;rossièrc vie. Ces u'énies relii»'ieux sont les premiei's de ces mafjrs dont le caractère natif surpasse la mesure ordinaire des naissances :
« Dieu (le ses aiains saero des hoiniiK^s Dans les ténèbres des l)erceaux. »
A coté d'eux, (|uel(|ues j^^rands |)oèles et rjuel(jues rares philosoplies montent au ranji,' des u e^piit.-^ eond licteurs des êtres » ; mais ce ne sont pas là ào^ prêtres, et on ne les voit guère avoir raj)pui des pouvoirs (Hablis. Le pivire d'une religion positive, imbu de doctrines traditionnelles et portcnu'de conunandementscpji n'admellenl pas l'examen, est fait pour s'entendi'e avec l homme daclion et d'admini.^^lration don! la préoccupation principale, en matière d'oi'dre social, est d'encliainersolidemeid,auxoi"di-esdela volonté ipii eonniiande, des groupes disci[)linés d'obéissants agents d'exécution. Le prêtre, mettant les esprits sous sa discipline, dont il r'a[)poite le principe à des volontés célestes, pivpare pour le prince des sujets plus adaptables à une discipline matérielle, et le prince [)eut doimer l'appui matéi'iel à un sacerdoce menacé par riiérésie des sectes. C'est du moins ainsi que des dmix cotés semble se présenlei* l'avantage pour le pouvoir. Mais l'alliance nécessair'C couvre une inévitable ri\'alilé; car le prince, ou l'autorité civile, quelle qu'elle soit, ne peuvent pas consentir à se d(''mettre, ou à s'avouer privés de l'autorité mor-;de, qui seul(\juslili(^ tout commandement, seule peut être le londiMiient d'im droit de rendre la justice; et, d'une autre part, le pi'être, à raison du [)rincipc sup<''rieur, principe (li\in, au(]uel il fait remonter son
LE CARACTÈRE MILITAIRE. LE CARACTERE SACERDOTAL i:.l
enseignement et ses ordonnances, est conduit à regarder son jugement comme de dernier ressort en ce qui touche le vrai et les mœurs. Cette rivalité, qui est au fond, se fait sentir et éclate à certains moments, selon (pi'un sacerdoce est animé de Tesprit théoeraticjue ; el les populations penchent d'un coté ou de l'autre, selon que le pouvoir spirituel conserve et mérite de conserver son prestige, au moins relativement aux errements des pouvoirs temporels, ou que ceux-ci maintiennent plus eiïicacement les droits de l humanité.
Le pouvoir temporel, quoique essentiellement militaire en ce qui concerne l'oi'igine et le fondement matériel des États, est nécessairement aussi, par un grand coté, un pouvoir moral. En eiîel, les civilisations matérielles, dont il est le premier agent d'établissement, sont des civilisations morales à l'éuard des intérêts de la vie humaine autres (jue ceux qui portent sur la justice dislributive des conditions, ou sur les droits attribués aux personnes. Ce nom d'États qu'elles portent à bon droit compoi*te dans sa signification un fait capital : c'est (ju'en dépit des guerres et des révolidions qui le troublent et le menacent incessamment, un État est par sa stabilité relative le théâti'o du développement d'un nombre immense de vies humaines et le moven des o-fandes œuvres de communauté pour Texploitation du globe, (pie les sociétés de bas ordre ne permettent point. De plus, des Etats barbares ne laissent |)as d'assurer ù leurs membres, grâce à l'établissement d'un certain régime civil et à des lois pénales, de passables relations sociales et un degré de sécurité, qui doiment satisliiction à la partie, rudimentaire, sans doute, mais fondamentale aussi de la morale. 11 arrive souvent que le fanatisme des coutumes religieuses, plus que l'absolutisme des pouvoirs [)oliti(pies, est l'obstacle aux progrès moraux, dans les civilisations matérielles vieillies, quand les races qui les ont créées se survivent, pour ainsi dire, à elles-
LKS ANCIKNNES SOCŒTKS IJBKES
mômes, dans les contrées où elles fleurirent, et où plus tard elles traversent les âges, dans un état de dépendance et de corruption irrémédiable.
Les consi(l( «rations précédentes reg*ard(Mif les origines sociales, les lril)us qui partout précédèrent l(\s anciens empires, et les caractères primordiaux des civilisations impériales. Eloignons-nous un moment de ces der*nières, en continuant notre brève revue histori(pie, et mellons-nous en face du plus grand événement de Thistoire. Xous voulons parler de la fondation des citrs par diverses ti-ibus qui, descendues des mêmes régions de TAsie où d'auti'es, de races parentes et de langues similaii-es, avaient aussi leur origine, et d'où elles prenaient, en (jniltani le haut pays, (rautr(\s directions, échappèrent à la double servitude des empii'cs et des religions de forme th(''0(!ratique. Celles qui lestèrent dans le continent asialique, créèrent les empires aryens, ou bien y furent absorbées et participèrent à leurs luttes, à leurs divisions, à leurs vicissitudes. Les plus hardies émigrantes tournèrent l'Hellespont et fondèrent de nombreux établissements ou des colonies, en Grèce, en lonie, dans Tltalie. Ces petits Élats, qui, les premiers dans le monde, eurent le caractère de cités, obéirent d'abord à des rois, dont Tautorité émanait de la coutume, comme chefs militaires, descendants de familles dominantes, sacrificateurs pour le peuple. L'âge des /t/mns, alternant avec des gouvernements électifs, à la suite de conspirations aristocratiques ou de révoltes populaires, fut partout amené par la lutte des plébéiens contre les patriciens, ou des pauvres contre les riches, et pour la possession du pouvoir législatif à exercer en faveur des uns ou des autres, à partir de Tépoque où les cités se trouvèrent clairement divisées en deux ordres de familles libres dont Tun