LES GÉNIES ET LE PROGRÈS SOCIAL
bles avec une suifisanle liberté, avec de particulières œuvres sociales pratiques des individus, qu'en réalité elles enchaînent, on |)Ourrait voir divers systèmes sociaux s'élaborer, sans préjudice du régime commun, et chercher leurs libres applications et la véi'ification des j)lans que le gvnie socialiste constructeur aurait con(,'us, de même que les œuvres indusliiolles vérifient les théories scientifiques. En fait, ce que nous voyons, c'est la spéculation d'un petit nombre de génies, les Saint-Simon, les Owen, les Proudhon, les Tolstoï, voués à la recherche des lois d'une société a priori^ ainsi que Tétaient, à l'époque la |)lus libre et la plus inventive du génie grec, les Platon et les Zenon, disciples de Socrate, premier initiateur de la recherche de l'ordre social parfait fondé sur la psychologie. ()uelqui's rares esprits pratiques tentent aussi de réaliser, par des associations volontaires d'adhérents, les conceptions des théoriciens, mais ceux-là trouvent d'insurmontal)les obstacles au succès de leurs entreprises dans le manque de hberté et de ressources matérielles, dans la puissance des liahitudes, qui font verser les hommes du coté des vices mêmes auxquels ils voudraient remédier, et surtout dans la nature de la matière sociale vivante, qui a besoin d'entraînements, et qui n'en subit guère que dans ses masses, par relîet de certains j)restiges, non des théories. Xous sommes ainsi obligés d'envisager le progrès social dans l'œuvre des (Icmi-f/rnies qui travaillent, dans la sphère politicjue active, avec ardeuiet conviction à l'avancement moral des institutions; mais comme cette œuvre, qui ne peut, d'apru-^ ^a méthode, être considérée que dans les Etats libres, est sujette à de continuelles llucluations, à des itus et rcdiltis sur la liirne de la justice et de la bonté, nous sommes d<''finitivement forcés de reporter nos vues sur les génies d'action qui, doués de grands talents et d'une volonté énergique, s'emparent du pouvoir aux moments de révolution des États, et fondent des régimes nouveaux.
D" tels génies se distinguent les uns des autres, comme font, en de moindres sujets, les plus ordinaires des hommes politiques, par l'inégale rectitude de leurs vues, l'inégale moralité des fins qu'ils poursuivent. Xous ne parlons pas de l'égoïsme et de l'ambition, qui, sans être leur mobile unique, ne leur sont apparemment pas étrangers ; mais nous ne saurions omettre le reproche qu'ils ont mérité dans touslestemj)s : celui d'appliquer hardiment la maxime, que la (in justifie les moyens. L'injustice est ainsi le prix auquel le progrès se paie, si tant est qu'il y ait progrès. Ces génies sont les agents des changements les plus graves (jui s'opèrent dans les sociétés pour l'élévation ou pour l'abaissement de la moralité commune et pour la marche progressive ou régressive de la raison, — en dehors de l'inlluence des religions, qui doit être estimée à part ; — mais, durant tout le cours de la vie d'un peuple, ce sont encore des génies, moindres seulement et de qualités plus spécifi(|ues, qui sont les agents modificateurs des idées ou tendances populaires, et, par voie de sommation des petits effets, les auteurs des lentes mais quelquefois importantes modifications de la coutume en tout genre : modes reçus de sentir et communes façons de juger.
La loi psvchologique de la mod(\ dont la notion doit être ainsi généralisée, est l'imitation ; son champ d'application s'étend, dans l'histoire de la vie humaine collective, par la répétition des pensées, des paroles et des actes, depuis les initiatives des chefs, dans les familles, dans les tribus, dans les cours, et depuis les impulsions données par les meneurs^ ou gens qui obtiennent crédit ou autorité par une qualité quelconque dans un groupe d'hommes réunis pour un but commun, jusqu'à l'elîet des œuvres de propagande entreprises par les habiles manieurs d'idées, d'intérêts et de passions. Ces derniers arrivent à se faire écouter d'un peuple en surmontant l'opposition des préjugés ou de la coutume.
LES HOMMES REPRESENTATIFS
Xolre sujet ne concerne que les génies de Taclion sociale et politique. Mais nous devons remarquer le caractère qui leur est commun avec les ornies scientifiques. Le novateur dans Tordre des idées morales doit échapper à rinfluence de la coutume et des jugements régnants dans son milieu, de même que le savant se soustraire aux vues reçues sur les rapports des [)hénomènes, afin d'en découvrir peut-être de nouveaux. Ce dernier, s'il réussit, n'a pas les réactions à craindre ; aussi ne résout-il pas des questions de droit et de devoir, et de gouvernement des hommes î
Ceux des penseurs qui imaginent une loi historique inverse de la loi d'invention et d'imitation, et qui regardent les gra/ids Jio)iuncs connue des ho}?iniPs rn/jrrsmialifs des sentiments ou de la volonté des multitudes dont ils eml)rasseraient, suivant celte théorie, et dont ils amèneraient à l'état de résultantes les états d'esprit formés et accumulés pendant certaines périodes, confondent, et même assez visiblement, selon nous, la nature de la transmission des sentiments des masses aux individus avec le caractère de la transmission des sentiments des individus aux masses. Rien de plus différent : la première est le moyen de l'adaptation sociale de l'individu, le contraire d'une action novatrice ; le conformisme en est le résultat. La seconde est provoquée par le fjrand homme ^ ou génie auteur d'une direction nouvelle de l'esprit en quelque chose : ou luimême est l'inventeur de l'idée, ou elle lui a ét('* suggérée par quelque autre influence particulière au temps de la formation de son intelligence ; en tout cas, l'écart par rapport à ce qu'on pourrait appeler l'i^quilibre des notions ou directions antérieures et ambiantes est démontré par le fait de la nouveauté, et il serait contradictoire (jue cet esprit