‹ Le personnalisme suivi d'une étude sur la perception externe et sur la force [microform]Chapitre 79 sur 211 · LA DECADENCE ROMAINE · texte numérisé non relu

LA DECADENCE ROMAINE

vraie décadence de Rome, qu'on a coutume d'envisager après l'ère des Antonins, si ce n'est plus tard encore, remonte à j)lus de deux siècles avant le dernier empereur de cette famille, et jusqu'à l'époque où celte usurpation avait ses causes fatales réunies : la |)erte de la réelle autonomie démocratique et de la moralité polilique du peuple, les victoires de l'aristocratie, les compétitions de ses chefs, les guerres civiles, sanglantes et démoralisatrices, le besoin d'une autorité centrale unique pour la préservation de l'Etat contre l'anarchie, et j)our le gouvernement des provinces où les proconsuls tendaient à se faire des satrapies. Au-dessus de ces phénomènes politiques régnaient les faits sociaux profonds : la ruine de la petite propriété, l'envahissement de la grande [latifundia)^ l'enrichissement démi^suré de la classe supérieure, Favilissement de la multitude privée de ressources propres, l'immense développement de l'esclavage, qui, modéré à l'origine et presque tout domestique, finit par comprendre tout le réel monde du travail. Le bas peuple des citoyens était tombé dans rabjcclion, et, au lieu des liommes de sang noble, se constituait peu à peu, grâce aux afTranchisscments, une classe d'enrichis, issus de races étrangères, dont les pères avaient été autrefois vendus sur le marché, et qui v(Miaient remplacer les familles grecques ou romaines successivement éteintes |)ar la guerre.

La décadence morale fut le principe de cette décadence matérielle dont les fins ne devaient être atteintes que sous l'empire romain. La Grèce conquise demeura, pour ainsi dire, le quartier des lettres et des sciences de cet empire, tant qu'il put y avoir des sciences et des lettres cultivées par des esprits libres. Le déclin des anciennes races et des aptitudes géniales allait croissant, le goût général repoussait les méthodes rationnelles, parce que la mode, en philosophie, s'était éloignée des sujets spéculatifs des débats des sectes : stoïciens, épicuriens, académiciens, scepti-

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qucs qui alimentaient la vie de Tesprit. Le néoplatonisme, après Plolin, s^était abaissé fi une sorte de polythéisme allié de la religion populaire des sacrifices d'animaux et des superstitions théurgiqucs. Le sentiment esthétique des anciens était remplacé par la passion des jeux sanglants, des spectacles infâmes ou cruels, excitants de la déi)auche et des basses pensées. Enfin la totale indifférence politique était inévitable, dans les provinces, où la voie était fermée h toute initiative possible, la bourgeoisie municipale ruinée par le fisc, les campagnes peuplées par les esclaves, ou serfs attachés à la glèbe des grands propriétaires absents ; et, dans Rome môme, où les choses en vinrent h ce point que les insurrections militaires et les chances des compétitions de prétendants à Tempire décidaient du choix du maître auquel il faudrait obéir. GV'lait la naturelle justification du titre iXimperator, ou chefd\^rmée, qui, entre tous ceux qu'on avait réunis sur la tète du dictateur Cœsar : tribun, consul, pontife, avait été choisi pour désigner spécialement son autorité. Et il ne fi\ut pas être étonné de ce que le principe de guerre régissant une civilisation tout entière et en gouvernant les principaux phénomènes, conduise à ce résultat. Il est fatal.

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Jamais, certainement, Thistoire n\a pu présenter dans tout son cours une révolution des souverains principes sociaux aussi radicale, et une contradiction aussi violente,

s'il eût été possible que s'accomplît dans les faits

ce qui était dans les désirs et dans la volonté de ses grands promoteurs, — que l'aurait été une conversion n'cllr du monde romain au christianisme. Mais quoi (ju'il en soit des concessions et des pactisations auxquelles la nouvelle relioion fut oblio-ée pendant plus de trois siècles qu'elle mit à s'imposer officiellement, et quelques influences qu'elle-

même ait naturellement subies, il est manifeste qu'elle porte tous les caractères d^une réaction et non d'un progrès. Elle a beaucoup détruit, et des choses qu'il a fallu recommencer contre elle, mille ou douze cents ans après; et ce qu'elle a apporté d'excellent n'a pas été sans un abominable mélange, œuvre de ses sectateurs, si bien que la question de i)rogrès, posée, cette fois, absolument, dans le rap[)ort du mal au bien, ou vice versa, est loin d'être simi)le et facile. Assurément, les critiques qui ont i)ersonnellcment foi au messianisme, et à la qualité messianique de Jésus-Chrisl, ne peuvent que i)enser (pie la religion chrétienne, considérée sous ce chef religieusement sérieux, et, dans le fait delà prédication d'une telle croyance, demande grâce pour les crimes dont TÉglise qui avait la tâche de la prêcher s'est rendue coupable contre l humanité et le bon sens. Mais cVst sous un autre point de vue que le philosophe peut en soumettre l'examen à ses méthodes.

Le premier des re[)roches mérités i)ar TEglise, au point de vue de l'histoire, rn écartant pour un moment Texamen du piincipe de sa morale théocratique, doit porter sur l'anarchio temporelle à laquelle son enseignement voua le monde par la substitution de la doctrine du salut à la doctrine de l'État, dans les esprits. Car il n'arriva pas seulement, comme on bc l)orne d'ordinaire à le constater, que l'enseignement chrétien, en condamnant et en avilissant les antiques croyances, en les détruisant, dans leur ultime fondement, inséparable de celui de la société et de la vie civile, fut pour l'empire une grande cause d'affaiblissement ; cela ne touche, sous l'apparence d'un changement de foi, que le fait matériel de la ruine des institutions impériales, et des forces défensives de la civilisation contre les Barbares; mais il y eut plus que cela, car c'est le principe de la civilisation, et non la civilisation romaine simplement (jui périt. Le Barbare devenait l'égal du citoyen pour la seule chose qui importe, disait-on, en ce monde : travailler à son

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salut en observant la loi de l'Ég-lise. L'Éi^'llse usurpait la loi morale et s'emparait de la règle des mœui's au j)rolit de ce qui n'est pas de ce monde, pniscju'elle déclai-ait que son royaume n'était pas de ce monde. Ce monde était donc laissé à la lui de la force, si rÉglise n'en ])renait pas la direction, contrairement à son principe. Aussi aspira-t-elle toujours à la prendre, mais elle ne pouvait y réussir, ni même l'essayer, sans mettre en œuvre ce qui ne lui appartenait point, le />/v/.s- séculier, la force brutale, dont disj)osait le prince, et que le pi'ince ne mettait généralement à son service qu'autant qu'il y trouvait son intérêt tonporel. C'est ainsi que l'Eglise, apportant, selon son dire, la juslice et la paix dans le monde, prenait parti dans les luttes de races, dans celles des rois, pour la conquête des territoires, ou pour le gouvernement des peuples, et vouait autant que jamais le monde à l'injustice et à la guerre.

L'erreur politique se rattache à l'erreur dogmatique et morale. La justice étant |)our lÉglise, non point une loi pure de la raison, donnée dans la conscience, mais bien Tobéissance à la volonté de Dieu, à ses commandements, tels que l'Eglise les a libellés, le principe propre, essentiel et direct du règlemenl des relations humaines et de Tordre social se trouve infirmé ou subordonné. L'autonomie, fondement moral de tout droit et de toute liberté, est anéantie. L'Eglise, au nom de la révélation, dont elle disposait en la continuant par seb cunciles, a du étendre l'intolérance et la domination des esprits jusqu'au for de la eonscience, inclusivement, ce que les rehgions civiles de l'anticpiité n'avaient jamais prétendu, et elle a donné, quand elle Ta pu, pouisanction à la foi connnandée les suj)|)lices, |)réliminaires temporels de l'enfer éternel qu'elle annonçait aux infidèle-.

L'anarchie est le seul nom qui convienne moralement à la société du muyen-âge, non seulement à cause de la guerre de tous contre tous, entre les pouvoirs de grande ou petite dimension, sans que le peuple fut jamais consulté ou

écouté, mais encore dans l'ordre spirituel, parce que les hérésies incessamment prêtes à jaillir de l'élude des textes sacrés n'étaient conjui'écs que par la terreur. Rien ne prouve que l'athéisme, bien que latent, n'ait pas été plus commun qu'on ne le suppose, en des esprits perdus au mdieu de l'inextricable réseau des dillicullés que se créait la scolastique pour trouver un sens rationnel à des dogmes mintelho-ibles. La formule en élait si loin, — beaucoup le sentaienl certainement — de remonter jusqu'à des textes évano-éliques et qu'on put croire divinement révélés î

C'avait été une grande, très grande et très heureuse révolution pour le monde occidental, que celle qui lui api)orta, d'une part, le pur monothéisme personnaliste, hérita<'-e de la tradition phrophétique d'Israi'l, à la place d'un nolvthéisme entièrement ruiné dans les esprits, ou réduit à de vains et incohérents symboles, et, de l'autre, la morale toute de bonté et de dévouement de Jésus, avec la foi en un monde de paix et de bonheur sous le règne du Messie. La philosophie de l'ap.^tre Paul, esprit très positif, autant qu'homme d'un ai'dent amour, fut fidèle à ce double enseignement ; mais, dès le second siècle, les levains de corruption étaient à l'œuvre dans le sein du christianisme, et l'œ^uvre devait s'accomphr conformément à la loi fatale d'altération du primitif esprit des religions à mesure qu'elles gagnent dans le monde. Le premier de ces levains est l'irrationnahté dans la doctrine, le second est l'usurpation d'autorité spirituelle, — et temporelle, autant qu'il se peut, — sous prétexte de ministère religieux. Le troisième est la haine des dissidents.

Nous ne voudrions appeler irrationnelles ni des idées simplement mystiques, ni les croyances messianiques et la foi en des prophètes, ou même en de certains miracles, ceux qui ne représentent que des erreurs sur l'expérience, ou en matière de faits et de témoignage. Ce qui est proprement irrationnel, c'est l'illogicité, la contradiction voulue, l'ab-

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surdité systématique introduite dans les concepts; ce sont les théories imaginaires, opposées à toute méthode du savoir : les ficlions magiijues, l'action matéiielle des rites et des paroles [opus oprratiim), les incarnalions et les métamorphoses, pures imaginations (jui dénotent le dégoût de la raison. La doctrine chrétienne s'est surchargée d'une théologie et d'une métaphysique entaciiée de ces vices logiques. Ils la rendent aujourd'hui ou intolérable ou du moins très gênante pour les esprits droits.

La prêtrise et l'épiscopat avaient la mission de présider à des rites spirituels, d'administrer des communautés religieuses, d'en déclarer la foi ; mais les évéques fondèrent un empire des consciences, ils se posèrent révélateurs en second, sous la dictée de l'Esprit-Saint. Ils prétendirent au gouvernement de Tordre civil en tant qu'ordre moral, ce qui revenait à (h'-nier aux citoyens, à l'Etat (jui les représente, la connaissance du droit ; et il est résulté de cette prétention du sacerdoce, que les guerres de religion se sont ajoutées, dans le monde, à celles qui naissent des autres modes d'ami)ition et d'usurpation, entre les |)i'inces, entre les nations. Le |)ouvoir spirituel, longtemps aristocratique, nous voulons dire partagé entre les évèques réunis en concile, a été rendu, de notre temps, de leur plein consentement, monarchique, et on ne peut savoir ce (]u'il adviendra de cette réforme, dans les faits, ou pour la conciliation des décrels de ce pouvoir autocraticpie, réclamé par un seul sur les Ames de tous, avec les libertés civiles, politiques et de conscience, que le Pape et le Concile ont précédemment condamnés en bonne forme. ( Hioi qu'il en soit, le nom de pouvoir, tant qu'il n'est pas abandonné par l'Eglise, dénote la conti'adiction de principe entre elle et l'Etat ; car l'autonomie personnelle, l'institution civile, délégation de la i)ersonne, ne sauraient, sans se démetti'e, reconnaître un commandement externe, de quelque titre qu'il se prévale, usurpatoire à leur égard.

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Malheureusement, la question n'est pas si simple que nous la présentons ici par abstraction. Le pouvoir exercé sur les consciences, sur la fol et les mœurs, emprunte sa vertu du consentement de ses sujets de cœur, partout réj)andus dans les États chrétiens, et abdiquant leur propre liberté, hostiles à la liberté de leurs concitoyens. La source de ce mal endémique des Étals, dont nul remède efficace ne se fait pi'évoir encore, n'est autre que la renonciation que firent, il y a dix-huit ou dix-neuf cents ans, les déserteurs de la civilisation antique décadente, à leur libre arbitre spirituel en faveur des successeurs des apôtres qui leur avaient apporté l'Evangile.

Le troisième des levains de corruption de la religion romaine, la haine, est fort lié au second : il fui le produit des naturelles dissidences dans les opinions, les jugements, les interprétations de la tradition, entre les conducteurs de conscience, entre leurs adhérents, et au sujet des titres à reconnaître aux premiers pour faire foi qu'ils disent vrai. La haine mutuelle des sectaires est un fait commun de passion humaine, dans l'Église comme ailleurs [odium theologicum], mais que l'Église a cruellement érigé en système par les excommunications, par les persécutions, et plus encore, par une exorbitante théorie, en vouant ses dissidents, auxquels elle a apphqué en un sens odieux, en opposition avec elle, le nom grec des sectaires (hérétiques), aux flammes éternelles î On ne saurait imaginer une plus horrible conti'adiclion à la loi d'amour enseignée par l'Evan-

oiîp

Et cependant il est vrai de dire que le christianisme a introduit dans les sentiments humains un idéal de bonté et de charité dont, à peu d'exceptions près qu'on peut citer, chez des poètes et des philosophes, la dure antiquité était fort éloignée. La religion nouvelle condamna des mœurs et des spectacles dont les religions anciennes avaient souffert l'invasion. Mais l'influence des sentiments chrétiens sur la

société et sur la vie, d'une manière générale, ne s'est exercée que dans un domaine idéal, parce que la charité sans la justice n'entre pas facilement dans les institutions, et que la loi évang'élique de la bonté pour le prochain n'a pas plus signifié dans le monde (dn'(Hien (ju(^ dans le monde bouddhique Tentreprise de corriger l'injustice de la coutume et des lois. Le mondr irélant pas beaucoup mieux traité par le moraliste et le j)rédicateur chrétien que par le bouddhiste, les hommes à qui ce monde a paru trop mauvais ont eu recours, d'un coté comme de l'autre, à la \'w monacale. Dans le lait, les institutions de charité elles-mêmes, l'assistance publique et l'hospitalisation, encore aujourd'hui si insufiisantes, ne sont sor'ties du régime honteux et cruel du moyen i^ge que sous l'inlluence de la morale ralionmdle et d'une philanthrojiic philosophique. Le christianisme a beaucoup [)lus qu'il n'était nécessaire regardé la souffrance comme le lot natui*el des humains en ce bas monde, et les prêtres voyaient moins d'intérêt à relever la condition des pauvres qu'à leur prêcher la résignation.

La décadence de la science, de l'arl, de la philosophie pure et du droit est le dernier trait à rappeler, et le plus frappant, de la discontinuité qui caractérise le millénaire du moyen âge par rapport à la culture hellénique et au génie politique de Kome. C'est un fait patent, ifupossible à déguiser pour les théoriciens de la continuité historique, que la perte de l'esprit scientifiq-ue et de la liberté de l'esprit, et que la reconnaissance, rendue obligatoire, de principes irrationnels pour servii* d'explication et de lien à l'ensemble des lois de l'entendement et de la nature. Remarquons de plus que la conservation des éléments du savoir, ou de la partie de ces éléments qui a été indispensable

pour la succession matérielle de la conscience de l'histoire, si nous pouvons parler ainsi, et de la possibilité de cette grande réaction de l'esprit qu'on n'a pu nommer autrement que renaissance^ a été subordonnée, à l'époque des grandes invasions, à des événements qui ne nous paraissent nullement avoir été nécessaires. Si la ruine de l'Empire d'Orient avait été aussi complète et profonde que celle de l'Empire d'Occident, si la langue grecfjue, d'un coté, la langue latine, de l'autre, n'avaient pas gardé leur emploi nécessaire en qualité de langues sacrées pour la lecture des Uvres saints et pour la liturgie, et ne s'étaient pas ainsi trouvées à la |)ortée des clercs pour l'étude de l'antiquité, et si la destruction des bibliothèques, la poursuite des anciens manuscrits dans les lieux où ils se cachaient, — il y en a eu peu d'é|)argnés, mais très importants, — avait été poussée encore un peu plus loin, il ne serait pas resté assez d'ouvrages de poètes, d'historiens et de philosophes pour servir à l'instruction du petit nombre des clercs, évoques ou moines qui ont mis en question les principes de ci'ovance, ou cherché la conciliation de la raison et de la foi. 11 se joignit un jour à ces écjart'S de l'Eglise, dont cpielques-uns, des génies, comme Roger Bacon, tentaient courageusement d'ouvrir des voies nouvelles, une élite d'hommes éprns de la culture littéi^aire des anciens pour son mérite e^sthétique. D'autres, des philosophes, s'écartèrent de la scolastique et de l'autorité, son principe, comme ne pouvant r'ien sur la r'aison, et d'autres, les derniers venus, écartant même cette partie de l'autoi'ité que les. docteurs scolastiques avait embrassée comme rationnelle en son fondement, les en-eurs d'Ai-istote, créèrent les sciences expéi'imentales, avec la mathématique pour méthode : grande nouveauté. Somme toute, ce fut pour la cultur-e occidentale, {dus qu'une renaissance, un recommencement.

L'analogie principale de ce recommencement avec les

origines helléniques, — réunissons à riiellénisme toutes les fondations de cités, de colonies, de petits Etats politiques, qui sortirent du sein de la royauté patriarcale en luttant contre les monopoles ou privilèges familiaux, — consiste en ce que la coutume, dans les clans ou tribus anlicpies, était loin d'avoir, en tant qu'obstacle aux innovations du génie de la liberté, la puissance que devaient posséder trois mille ans plus tard les deux institutions de caractère universel : d'une part, les droits positifs des princes, issus delà coutume féodale et du régime du servage; de l'autre rautorili' sacrée de TEglise, consacrant Tautorilé du prince comme de droit divin, tout autant qu'il ne gouverne pas lui-même contre les lois de TEglise. Il nous parait plus que douteux que les peuples modernes eussent pu écliapper à la double étreinte d'une coutume ainsi consolidée, si Fanliquité classique n'eut pas conservé des fondements traditionnels : le dr'oit romain et l'organisation municipale, dans le midi, mais surtout l'histoire et la littérature de Fanticpiilé, comme tableau d'une société qui exista jadis pris pour modèle de la société (jui devrait être. En fait, une partie considérable de l'Europe est encore soumise, en tout ou en partie, à la coutume issue de la féodalité et de Forthodoxie religieuse (occidentale ou orientale). Des autres parties, il n'en est aucune qui n'ait encore à lutter pour étendre ce qu'elle a pu concjuérir de libertés, ou simplement pour le garder.

L'analogie des conmiencementsdes libertés antiques et des recommencements de la civilisation libérale dans l'Europe moderne se continue dans le destin des soci('t«''s libres. C'est que les difficultés créées par les passions et par la notion du juste, dont il s'agit de délinii* d'un conmiun accord les applications empiriques, sont aussi les mômes. Les luttes des classes, les privilèges des riches, les ambitions politiques s'opposent à l'établissement d'un ordre civil stable en chaque cité; et, dès qu'il y a des cités.

elles sont rivales. Les républiques italiennes reproduisent sur une plus basse échelle quehiues-uns des mérites avec les vices des anciennes répubhqucs grecques ou itahques, et se terminent en des tyrannies, puis sont absorbées par des États j)uissants qui s'en disputent entre eux la conquête. Les principautés du midi de la France, qui, sous leurs princes féodaux, ne laissaient pas de posséder certaines institutions démocratiques, et qui tendaient à se constituer en Églises libres pour déclarer des croyances, pour formuler des règles de mœurs conformes à leur génie, sont écrasées sous les masses de la chevalerie féodale du Nord. L'inquisition s'établit, les bûchers flambent, Fextermination d'un peu[)le s'appelle une croisade, pour être comprise sous le titre général des guerres que depuis un siècle il est de mode d'entreprendre au dedans et au dehors contre les infidvle^. Tandis qu'au Midi Finitiative morale était étouffée j)our trois siècles, au sein de la féodalité du Nord, les Villes libres et les Gonnnunes qui, grâce au commerce et à l'industrie de leurs habitants enrichis, obtenaient pour un temps, contre leurs seigneurs, des libertés qu'on appelait des privilèges furent tôt ou tard réduites par les armes, et absorbées en conséquence des progrès de centralisation des pouvoirs politiques. Il devait arriver que toute question de droit ou de liberté se posât un jour entre un prince et des sujets, par l'intermédiaire d'une représentation réguhère et [)lus ou moins réelle et constitutionnelle de ceux-ci; mais ce résultat fut obtenu très inéo-alement, à différents moments, anciens ou tardifs selon les lieux. Une charte, et, plus généralement, les promesses des rois, ne purent jamais être pour les sujets qu'une garantie précaire, instable, disputée, violée, restituée ; et partout les guerres des États entre eux, à mesure qu'ils se constituaient, et des princes contre leurs vassaux o'ouverneurs de provinces, dominèrent les intérêts des peuples, qui n'y entraient guère que par leurs souffrances.

iOO GUERRES DE RELIGIONS. GUERRES POUR L'HÉGÉMONIE

La guerre de Cent ans, suivie en F'rance des rèf^es de Charles VII et de Louis XI qui fondent le régime royal centralisé, despotique, et, en Angletf^rre. par la guerre des Roses, elle-même terminée par lavènement des Tudors, sont les grands traits caracléribtiqucs de cette phase d'anarchie.

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