‹ Le pessimisme au 19e siècle: Leopardi - Schopenhauer - HartmannChapitre 104 sur 167 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

il faut prendre l'un ou l'autre. Comparez d'ailleurs les souffrances de l'amour trompé avec les joies de l'amour satisfait. De combien les unes dépassent les autres en intensité et en durée! — Il arrive presque toujours que l'un des amants aime plus et mieux que l'autre. Celui qui aime le moins s'éloigne le premier et l'autre se sentant abandonné, meurt en détail chaque jour, à chaque heure, de cette trahison. La souffrance de la femme est au-dessus de toute mesure, parce que,, victime prédestinée des ruses de Y Inconscient^ elle se sacrifie plus profondément et complètement que l'homme à l'objet aimé.

L'amour qu'on appelle heureux, l'est-il?

Même ici, la félicité repose tout entière sur une série d'illusions. Une première preuve en est que la joie de la possession est en proportion directe des obstacles vaincus ; ce n'est donc pas tant la possession elle-même qui cause cette joie que la difficulté de vaincre les circonstances extérieures. Et quand ces obstacles ont été surmontés, qu'est-ce que le plaisir à côté des peines éprouvées ?

184 LE PESSIMISME AU XIXe SIÈCLE.

— L'idée sur laquelle cette joie repose est elle-même une dernière illusion; la satisfaction reste absolument la même si l'on parvient à substituer, dans la nuit ou autrement, à la personne que l'amant croit posséder une autre personne avec laquelle sa volonté rougirait de s'unir1. Mais la meilleure preuve que l'on est dupe d'une illusion en se promettant dans l'amour une félicité infinie, c'est la rapidité avec laquelle cette joie s'évanouit. Qu'on se rappelle l'animal humain peint par Lucrèce en traits si énergiques, triste après cet éclair de jouissance. Et cette déception qui suit de si près l'ivresse ne fait que grandir chaque jour, elle finit par tout envahir. Le désenchantement se fait graduellement dans la conscience ; il se révèle par deux jugements consécutifs, l'un sur la

1. Cet argument semble avoir été inspiré à M. de Hartmann par la lecture d'un roman de M. Gherbuliez : Ladislas Bolski, dans lequel se trouve racontée et analysée une aventure de ce genre ; au cas où la priorité de l'idée serait en faveur de M. de Hartmann, il faudrait voir là une rencontre singulière entre deux hommes d'imagination.

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