CHAPITRE V
dées sur un excédant de félicité vainement espérée et par conséquent illusoire, comme l'amour. Voici une dernière catégorie, celle des plaisirs objectivement réels, les jouissances de l'art et de la science. « Ce sont enfin, s'écrie Hartmann, les oasis du grand désert. » Mais encore combien ne faut-il pas rabattre de ce grand éloge! Si nous retranchons de ces nobles joies attachées à la contemplation esthétique et à la connaissance scientifique tout ce qui n'est qu'apparence, affectation, dilettantisme de salon ou calcul positif, tout ce qui tient enfin à des raisons étrangères à l'art ou à la science, on verra s'évanouir la part la plus considérable de cette dernière forme et de cette suprême ressource du bonheur humain. Quant aux jouissances véritables qui resteront inscrites au budget d'une élite imperceptible de l'humanité, quel prix elles coûtent 1 Comme elles sont achetées cher par la peine, l'étude, le travail, par la nécessité d'apprendre la partie mécanique de chaque art ou de s'initier à toute la science antérieure ! Il n'y a qu'un moment heureux
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celui de la découverte ou de la conception ; mais presque aussitôt succèdent à cet instant délicieux les longues heures de l'exécution mécanique, technique, de l'œuvre. Et puis viennent les déboires, les déceptions, les luttes contre l'envie, les disgrâces auprès du public. Ajoutez à cela l'organisation nerveuse des artistes et des savants, plus vive, plus vibrante au moindre choc que celles des autres hommes et vous verrez que les jouissances privilégiées du petit nombre s'expient par une capacité de douleur infiniment plus grande. — Ici, comme partout ailleurs, laconclusion est que la souffrance se proportionne exactement au développement de la conscience. Le bonheur n'existe qu'avec le monde minéral : c'est là l'état immobile et fixe, le zéro pur de la sensibilité au-dessus duquel nous nous agitons en vain.
En résumé, les prétendus biens de la vie humaine peuvent se classer ainsi : 1°ceux qui correspondent à l'état de pure indifférence et ne représentent que l'absence de certaines espèces de souffrance, comme la santé, la jeu-