CHAPITRE V
nesse, le bien être ; 2° ceux qui ne servent qu'à réaliser des fins étrangères et qui sont illusoires du moment où on les prend pour des fins véritables, comme le désir de la fortune et de la puissance ou le sentiment de l'honneur ; 3° ceux qui en moyenne causent beaucoup plus de souffrance que de plaisir, comme la faim, l'amour physique; 4° ceux qui reposent sur des illusions que le progrès de l'intelligence doit dissiper, comme l'amour-sentiment, la piété, l'espérance ; 5° ceux qui sont clairement reconnus comme des maux et qu'on accepte pour échapper à d'autres encore plus redoutables, comme le travail, le mariage; 6° enfin ceux qui procurent plus de plaisir que de peine, mais dont le plaisir est plus ou moins acheté par la peine, et qui d'ailleurs ne peuvent être le partage que d'un nombre d'hommes comparativement restreint, comme l'art et la science.
Tel est le bilan delà vie, tracé d'une main que l'émotion n'a pas fait trembler un seul instant. J'ai tenu à donner un aperçu fidèle de cette dialectique qui touche aux racines
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mêmes du cœur de l'homme, qui n'y touche que pour les briser et pour les flétrir et que n'a pas troublée la sympathie humaine. J'ai suivi jusqu'au bout ce théorème qui se développe avec une rigidité inflexible à travers tout ce qu'il y a de profond, d'intime et de délicat dans les raisons que l'homme a de vivre et de tenir à la vie, et qui ne laisse pas pénétrer, à travers le tissu de sa logique, une émotion, un cri, un seul accent qui trahisse la compassion ou le regret. S'il y a un accent, c'est celui d'une sorte de volupté logique, la joie froide de détruire la vie et de la conduire, en la désenchantant de tout, au néant. Nous ne perdrons pas notre temps à réfuter cette analyse, à montrer qu'il y a partout excès ou lacune dans ce tableau. Nous savons qu'à la fascination de la mort l'attraction de l'activité résistera toujours victorieusement ; nous croyons inutile de démontrer qu'il y a du mal assurément, beaucoup de mal dans le monde, mais que le pire des maux, c'est la malédiction sur l'être, c'est l'abdication de la vie.