‹ Le pessimisme au 19e siècle: Leopardi - Schopenhauer - HartmannChapitre 109 sur 167 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nous n'examinerons donc pas les éléments fort arbitraires et les poids de fantaisie que l'on fait entrer dans cette balance de la vie humaine. Mais ce que nous voudrions, c'est bien marquer la distinction de ces deux questions fort différentes, que le pessimisme confond toujours : celle du prix de l'existence pour chacun de nous et celle du prix de l'existence considérée en soi, la valeur relative et la valeur absolue de la vie. La première question n'est pas susceptible d'une réponse péremptoire, et toutes les considérations subtiles, destinées à nous convaincre que nous devons être malheureux, sont de lapeine etdu temps perdus. Il n'y a pas de commune mesure ni entre les biens comparés les uns aux autres, ni entre les maux comparés entre eux, ni entre les biens et les maux : il n'est possible de les comparer ni dans le sujet, ni dans l'objet, ni dans l'acte qui les constitue. Ici tout essai d'analyse quantitative est chimérique ; la qualité des biens et des maux est le seul point de vue d'une comparaison plausible ; or la qualité n'est pas réductible en nombres. Donc

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pas de méthode de détermination précise, pas de tarif possible, pas de signe mathématique ou de formule qui expriment la valeur du plaisir et de la peine, et par conséquent l'idée de dresser le bilan de la vie humaine est une chimère. Il y a des bonheurs si vifs qu'un éclair de ces joies dévore une vie de misère; il y a des douleurs si intenses qu'elles dévorent en un instant et pour toujours une vie heureuse. D'ailleurs le plaisir et la peine contiennent un élément subjectif d'appréciation, une part toute personnelle de sensation ou de sentiment qui déjoue tous les calculs, qui échappe à toute loi d'évaluation, à toute appréciation du dehors. Comme le disait spirituellement un critique anglais1 : Vous aimez mieux qu'on vous arrache une dent malade, moi j'aime mieux supporter le mal de dents ; qui jugera entre nous ? — L'un préfère épouser une femme belle et sotte, l'autre une femme laide et spirituelle ; qui a raison ? — La soli-

1. Westminster Review, january 1876. — Voir aussi sur ce sujet une savante et piquante étude de M. Réville dans la Revue des Deux-Mondes du Ier octobre 1874.

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