CHAPITRE V
tude est une peine insupportable pour vous, c'est un plaisirpour moi. Lequel de nous deux a tort? Ni l'un ni l'autre. On pourrait multiplier à l'infini ces exemples que le bon sens et l'expérience de la vie suggèrent. Un matelot de Londres aime mieux son gin que le plus noble claret ; montrez-lui donc qu'il se trompe ! — Tel de vos amis adore les chansons comiques et bâille aux symphonies de Beethoven. Vous avez le droit de dire qu'il manque de goût ; que lui importe ? L'empêcherez- vous de s'amuser ? — Un homme est né avec un organisme solide, un cerveau bien constitué, des facultés bien équilibrées; il se plaît à la lutte, à l'exercice de sa volonté contre les obstacles, hommes ou choses. Un autre est maladif, timide à l'excès ; son imagination et ses nerfs sont ouverts aux impressions exagérées ; la lutte l'effraie. C'est pour celui-ci, non pour l'autre que Hartmann aura raison de dire que l'effort est une peine et la volonté une fatigue. Qui décidera si cet état est absolument et en soi une peine ou un plaisir? — Le sentiment du plaisir ou de la peine est le plaisir ou la peine
même, le sentiment du bonheur se confond avec le bonheur. Vous me dites que ma vie est mauvaise ; que m'importe, si je la trouve bonne? J'ai tort d'être heureux? soit ; mais je le suis, si je crois l'être. Il n'en est pas du bonheur comme de la vérité, il est tout subjectif : si l'on rêvait toujours et que l'on rêvât qu'on est heureux, on aurait été toujours heureux. — Tout bilan de la vie humaine dressé sur l'examen comparatif des peines et des plaisirs est faux par son point de départ, qui est l'appréciation individuelle de celui qui l'établit. Encore faut-il faire dans ces évaluations, avec la part de l'individu, celle du système et tenir compte de la nécessité que l'on s'est imposée d'avoir raison, même contre les faits.
Reste l'autre question, celle delà valeur de l'existence considérée en soi, de la valeur absolue qu'elle comporte. Cette question, la seule qui compte, est la seule qui soit complètement négligée par les pessimistes ; elle mérite d'être étudiée pourtant, mais elle ne peut être traitée que si Ton s'établit dans un tout autre ordre