CHAPITRE VII
saisir l'innommable et l'inintelligible. Quatre sphères s'échelonnent devant le Boudclha : la région de l'infinité en espace, la région de l'infinité en intelligence, puis la troisième sphère où il n'existe lien, enfin la quatrième où. l'idée même de néant disparaît. Le nirvana est accompli ; le pèlerinage a été rude et long : dans cette dernière région, c'est le vide de toute forme et de tout être, de tout concept : ni idées, ni absence d'idées. L'absence sentie d'idées serait encore une idée; ici plus rien, pas même le sentiment du rien, qui serait encore quelque chose : c'est l'absolu rien.
Cette fois d'une région pareille on ne revient pas. Le nirvana ne lâche pas sa proie. Voilà à quelle hauteur vertigineuse s'est élevée l'intelligence contemplative de cet ascète indien ; voilà ce qu'il a imaginé pour échapper à l'horreur de la transmigration, pour briser le cycle éternel des existences dans lesquelles le brahmanisme enfermait l'âme misérable, condamnée pendant l'éternité aux travaux forcés de la vie; voilà ce qu'il a audacieusement tenté pour extirper dans l'homme jusqu'à la
dernière racine de l'être. Que cette folie métaphysique, cette ivresse de la mort, cette poursuite passionnée du non-être, que tout cela ait été inventé et propagé, par une sorte de contagion irrésistible, parmi des races rêveuses, dans des populations innombrables, épuisées par la servitude et la misère, et qui trouvaient dans cet espoir désespéré le seul remède à l'horreur de revivre toujours en proie à la faim, à la soif, au travail implacable sous un climat de feu, tout peut se concevoir dans ces siècles d'énervant mysticisme et d'absolue ignorance, en face d'une nature hostile dont on n'avait pas encore mesuré les forces ni sondé l'inconnu. On pouvait croire qu'on était le maître de la vie et de la mort, qu'il suffisait de renoncer à l'être pour cesser d'être, et l'on pensait conjurer le spectre toujours renaissant de l'existence par une sorte d'innocente magie de l'âme qui supprimait graduellement en soi toutes les énergies et détruisait un à un tous les phénomènes. Mais en plein xixe siècle, dans l'âge de la science expérimentale, quand les domaines du réel, du possible et de l'imagi-