‹ Le pessimisme au 19e siècle: Leopardi - Schopenhauer - HartmannChapitre 133 sur 167 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

naire sont si nettement tranchés, quand on a conquis ce critérium tardif qui permet non pas de tout savoir, mais de distinguer ce qu'on sait de ce qu'on ignore, qu'un homme aussi clairvoyant, aussi peu dupe de lui-même et des autres, aussi savant que Schopenhauer, imagine de reprendre la théorie du nirvana, qu'il prétende détruire, non pas seulement la vie, mais l'être, qu'il recommence avec le sérieux d'un Bouddha cette œuvre déraisonnable , lathéurgie du néant, voilà ce qui dépasse toute croyance ; voilà ce que nous avons vu pourtant de nos jours et ce qui mérite d'être placé sous les yeux du public comme un des phénomènes les plus étonnants dans un âge et une race scientifiques.

Au fond il y a peu d'originalité dans « le concept de la délivrance », tel que nous le propose Schopenhauer. Le bouddhisme est, sous une forme religieuse, l'expression anticipée de sa philosophie et de sa morale. Sur deux points seulement, on pourrait noter quelques différences, plutôt encore dans l'intention que dans le fait, entre les deux doctrines du nirvana,

celle de l'ascète hindou et celle du philosophe de Francfort. Schopenhauer procède, ace qu'il s'imagine au moins, d'une manière toute logique et philosophique. Tandis que le mystique, dit-il (comme le Bouddha sans doute), commence du dedans, part de son expérience interne, individuelle, dans laquelle il se reconnaît comme essence éternelle , universelle , imposant tout ce qu'il dit comme devant être cru sur parole, parce qu'il est dans l'impossibilité de rien prouver, le philosophe, au contraire, part de ce qui est commun à tous, du phénomène objectif, du fait de conscience tel qu'il se trouve en chacun. Sa méthode, c'est la réflexion sur les données du monde extérieur, de l'intuition, telle quelle se trouve dans notre conscience; aussi croit-il être en état de prouver. Le mystique aboutit à une théologie : c'est à une cosmologie quiaboutit le philosophe.

Un autre point sur lequel le philosophe allemand prétend différer du Bouddha, c'est qu'il aspire à l'affranchi ssement de l'espèce humaine tout entière et même de la nature, tandis que le nirvana bouddhique est la récom-

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