CHAPITRE PREMIER
moines bouddhistes, dans la Chine, dans l'île de Ceylan, dans l'Indo-Chine, dans le Népal, au fond de leurs couvents et de leurs pagodes, enivrés de rêveries et de contemplations sans fin ; tel est le texte sacré qui sert d'aliment à tous ces bonzes, à tous ces prêtres, à tous «es théologiens du Triptaka et du Lotus de la bonne loi, h ces multitudes qui pensent et qui prient d'après eux et qui se comptent par centaines de millions. C'est aussi le lien mystérieux qui unit ces pessimistes de l'extrême Orient, du fond des siècles et à travers l'espace, à ces philosophes raffinés de l'Allemagne contemporaine, qui, après avoir traversé toutes les grandes espérances de la spéculation, après avoir épuisé tous les rêves et toutes les épopées de la métaphysique, en viennent, saturés d'idées et de science, à proclamer le néant de toutes choses et répètent avec un désespoir savant le mot d'un jeune prince indien, prononcé il y a plus de vingt-quatre siècles sur les bords du Gange : « Le mal, c'est l'existence. »
On comprend maintenant en quel sens et dans quelle mesure il est vrai de dire que la ma-
l,i(l ie (1 il pessimisme est une maladie essentiellemeni moderne. Elle est moderne par la forme scientifique qu'elle a prise de nos jours, elle est nouvelle dans les civilisations de l'Occident. Quelle étrange chose en effet que cette renaissance à laquelle nous assistons du pessimisme boudhiste, avec tout l'appareil des plus savants systèmes, au cœur de la Prusse, à Berlin ! Que 300 millions d'Asiatiques boivent à longs traits l'opium de ces fatales doctrines qui énervent et endorment la volonté, cela est déjà fort extraordinaire ; mais qu'une race énergique, disciplinée, si fortement constituée pour la science et pour l'action, si pratique en même temps, âpre calculatrice, belliqueuse et dure, le contraire à coup sûr d'une race sentimentale, qu'une nation formée de ces robustes et vivaces éléments fasse un triomphal accueil à ces théories du désespoir révélées par Schopenhauer, que son optimisme militaire accepte avec une sorte d'enthousiasme l'apologie de la mort et du néant, voilà ce qui au premier abord semble inexplicable. Et ce succès de la doctrine née sur les bords du