CHAPITRE III
son royal disciple, le grand Frédéric, et les libres esprits qui vivent dans le rayon de la petite cour de Potsdam. La triste gai té de Candide s'est noyée en traversant le Rhin ; ce peuple religieux et lettré continue à répéter que tout ici-bas est disposé par une Providence bienveillante pour le bonheur final de l'homme, et que ce monde lui-même est le meilleur des mondes possibles.
Plus tard, lorsque change la scènedes idées, lorsque paraissent Kant et tous ces illustres conquérants du monde philosophique sortis de la Critique de la raison pure, Fichte, Schelling, Hegel, l'optimisme particulier de Leibniz disparaît; mais l'optimisme lui-même, bien que modifié, subsiste. Déjà cependant il se manifeste une vague tendance à décrier la vie et à l'estimer au-dessous de son prix. On a relevé avec soin quelques passages marqués d'une teinte pessimiste dans Kant; on nous rappelle que Fichte a dit « que le monde réel est le pire des mondes possibles ». On met sous nos yeux ces propositions de Schelling : » La douleur est quelque chose de nécessaire dans toute
vie. . . Toute douleur a sa source exclusive dans le seul fait d'exister. L'inquiétude de la volonté et du désir, qui fatigue chaque créature de ses sollicitations incessantes, est en soi-même le malheur1. » On sent déjà là le voisinage de Schopenhauer. La philosophie hégélienne elle-même n'est pas hostile au pessimisme ; elle le conçoit comme l'une des phases de l'évolution universelle. Selon Hegel toute existence finie est condamnée à se détruire ellemême par ses contradictions ; cette loi de la souffrance, résultant de la division et de la limitation de l'idée, contient un principe de pessimisme que Volkelt a mis parfaitement en lumière8.
Un jeune philosophe, mort récemment au milieu des regrets unanimes de ses adversaires comme de ses amis, M. Léon Dumont, le premier qui nous ait fait connaître par une exposition scientifique et détaillée les théories de'
1. Philosophie de V Inconscient, 2e vol., p. 354, trad. française. Comparer Schopenhauer sur ce sujet dans le Monde comme volonté et représentation, II* part., chap. xlvi.