CHAPITRE III
lui opposer aucune force propre, elle est obligée de recourir à la ruse. Au moyen de l'individuation, elle fait créer par la Volonté une force indépendante, capable de s'opposer à la Volonté, et c'est ainsi que va commencer le conflit tragique dont le dénoûment nécessaire ne peut être que d'amener la Volonté elle-même, en s'éclairant, à s'anéantir. C'est l'œuvre de la conscience, qui doit détruire successivement toutes les illusions de l'instinct, démasquer la déraison du vouloir- vivre, convaincre d'impuissance tous les efforts de la Volonté pour atteindre le bonheur positif, la réduire peu à peu à cette conviction que tout vouloir conduit au malheur et que le renoncement seul conduit au meilleur état qui se puisse atteindre, lequel est l'absence de toute sensation.
Il n'est donc pas douteux que Y Inconscient ou plutôt le Sur-conscient, dans sa science absolue qui embrasse à la fois les fins et les moyens, n'ait créé la conscience pour affranchir la Volonté de son désir aveugle auquel elle ne saurait se soustraire d'elle-même. La
118 LE PESSIMISME AU XIXe SIÈCLE.
fin du processus universel sera la réalisation de la plus haute félicité possible, qui n'est pour tout être que de cesser d'être.
Faut-il prendre au sérieux ce fantastique personnage de l'Inconscient, doué de sagesse et de raison, mais sans conscience, réduit à ruser avec une partie de lui-même, en créant l'individuation et par elle laconscience qui doit, à la fin des temps, l'affranchir? Il eût mieux valu que le premier Principe, devinan avec son intuition absolue les malheurs et la déraison du vouloir-vivre, ne se dérangeât pas de son repos et ne créât rien du tout, ce qui serait plus aisé, à ce qu'il semble, que de produire une à une ces lentes péripéties en vue de la délivrance, à moins que le Tout n'ait été tyrannisé par la Volonté, qui n'est cependant qu'une partie de lui-même, et qu'il n'ait subi une contrainte qui ne se comprend absolument pas. — Que de mystères et de complications! Cette théorie énorme et surchargée ressemble à quelque appareil gigantesque, mu péniblement par une multitude de poids et de contre-poids, de rouages et de ressorts, que l'on a créés pour