CHAPITRE PREMIER
Tout est pour nous énigme et chaos. Nous ne savons rien des choses au milieu desquelles nous entraîne une force aveugle. Quel bonheur un esprit qui réfléchit peut-il goûter dans ces ténèbres agitées où nous sommes emportés sans conscience et sans souvenir? — C'est d'une inspiration analogue que procède ce qu'on pourrait appeler le pessimisme de Lucrèce. Le poète latin ne cherche même pas l'énigme de la vie : il proclame qu'il n'y en a pas ; il n'y a ni un sens caché à l'existence ni un ordre futur qui puisse réparer le trouble et le désordre du monde présent. La sagesse est d'éteindre en soi tout désir et d'arriver à cette apathie qui ressemble assez au nirvana bouddhique, et dans laquelle rien ne pénètre plus, ni J)ruit du dehors, ni étonnement, ni émotion. Mais le bouddhiste a tué en lui le sentiment de la vie ; le sage de Lucrèce vit encore et se sent vivre, delà une souffrance incurable : il ne peut plus respirer dans ce vide où il s'est
AStwç* Oùt IrciBepxTâc xdfô' à'vSpdtaiv 00V ércaxoucrcx, Oute v<5w 7cepiXrj7CTdc. Ibid. vers 36.
enfermé, il y étouffe. On nous a retracé d'un trait vif et délicat ce malheur de l'épicurien, fidèle à son étroite doctrine et qui, de prudence en prudence, a de plus en plus resserré le cercle de son action : « L'ennui entre dans son âme désertée par les passions. L'uniforme spectacle du monde, dont il n'est que l'oisif contemplateur, le fatigue et l'exaspère. Il laissera échapper avec Lucrèce ce cri répété du dégoût : toujours, toujours lamême chose ! Eadem sutit omnia semper, eadem omnia restant!... Le seul avantage qu'il se soit assuré, c'est de n'avoir point peur de la mort; car il y a si doucement acheminé sa vie qu'il pourra passer d'un néant à l'autre sans secousse. Peut-être même préviendra-t-il les ordres de la nature pour aller plus vite vers ce somnïeil éternel, dont il a déjà goûté les prémices, et pour s'assurer plus tôt le charme de la mort1. » N'est-ce pas déjà la gentilezza ciel morir, que célébrera vingt siècles plus tard Leopardi ?