‹ Le pessimisme au 19e siècle: Leopardi - Schopenhauer - HartmannChapitre 87 sur 167 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

fortes, jetant sa frivolité au milieu des travaux de l'homme d'État et du savant ; il glisse sournoisement dans le portefeuille du ministre et dans les manuscrits du savant des lettres d'amour et des boucles de cheveux; il ourdit chaque jour les trames les plus noires ; il brise les liens les plus solides et les plus sacrés; il exige, il obtient de ses esclaves le sacrifice de la vie, de la santé, de la position, du bonheur ; il expose l'homme délicat à manquer de scrupules et rend traître l'ami fidèle; il bouleverse le monde et met tout sens dessus dessous. Au fond, pourtant ce n'est qu'un instinct, l'instinct sexuel; c'est le vrai nom de toute passion amoureuse , si éthérée qu'elle veuille paraître aux autres et à ellemême. — Eh quoi ! dira-t-on , c'est pour cette bagatelle qu'il se mène un si grand bruit dans le monde, dans la vie et dans l'histoire? — Bagatelle ! oh non ! Le but de toute intrigue d'amour, qu'elle se déroule en tragédies ou en comédies, est le plus important de tous ceux que puisse se proposer l'homme : c'est la composition de la génération future :

152 LE PESSIMISME AU XIXe SIÈCLE.

meditalio compositionis generationis fulurœ, e qua iterjim pendent innumerx generationes. Ce que vous appelez une frivole intrigue n'est rien moins que la détermination positive, dans leur existence et dans leur nature, des petits êtres futurs, les vrais personnages de la pièce, dramatis personx, qui apparaissent sur la scène lorsque nous sommes rentrés dans la coulisse. Voilà ce qui fait la gravité et l'importance de ce travail préparatoire et mystérieux qui s'appelle l'amour : il ne s'agit pas ici, comme dans tout autre intérêt, d'un plaisir ou d'une douleur purement individuels, mais de l'existence et de l'essence des êtres qui naîtront, c'est-à-dire qu'il ne s'agit de rien moins que de l'avenir même de l'espèce humaine. — Dans cette circonstance, la volonté de l'individu devient la volonté de l'espèce tout entière et se trouve par là élevée à sa plus haute puissance. C'est de cette hauteur que découlent le pathétique et le sublime de l'amour, ainsi que l'infini de ses joies et de ses douleurs. Tout cela n'est que l'instinct impersonnel : quand il apparaît à la conscience comme un désir ar-

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