CHAPITRE IV
rêté et fixé sur un objet déterminé, il est en soi le vouloir-vivre individualisé. Mais ce vouloir-vivre de l'espèce sait habilement se couvrir du masque de l'admiration pour telle ou telle personne et tromper la conscience de l'individu : ainsi l'a voulu la nature , qui a besoin de ce stratagème pour atteindre son but. C'est pour cela qu'elle impose à l'individu une certaine illusion qui lui fait envisager comme son propre bien ce qui, dans le fond, n'est que le bien de l'espèce, et qu'elle le persuade qu'il agit dans son propre intérêt, alors qu'il n'agit que dans l'intérêt de l'humanité. Le ravissement qu'éprouve un homme à la \ue de la femme dont la beauté répond à son idéal, est précisément le sens de l'espèce, qui reconnaît dans telle ou telle personne l'empreinte d'un type et voudrait le perpétuer au moyen de cette union. C'est grâce à cette prédilection significative pour la beauté que les races se conservent dans toute leur pureté, ce qui explique le rôle important qu'elle joue dans l'amour. — De là les considérations qui déterminent notre choix,
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les unes portant sur la beauté physique, les autres sur le caractère ou l'intelligence, les autres enfin résultant du besoin des deux individus de corriger ou de neutraliser l'un par l'autre, en vue du bien de l'espèce, les imperfections et les défauts de leur nature. — De là aussi les désenchantements de l'amour. Le vouloir-vivre, quand il nous a conduits à ses uns en nous trompant, ne se soucie plus de nous tromper encore, il n'en a plus besoin : aussi l'amant, après avoir goûté la chimérique jouissance où il mettait d'avance son bonheur, s'étonne-t-il de retomber si rudement à terre du haut de son rêve. Ce désir, qui était aux autres désirs comme l'infini au fini, remplissait et débordait son être. La satisfaction, au contraire, ne profite qu'à l'espèce, elle se trouve tout à fait en dehors de la conscience ; il devient évident que le but poursuivi par le pauvre mortel, au prix de tant de sacrifices, n'était pas le sien. Voilà pourquoi, après y être parvenu, il se trouve désenchanté. Il n'a pas travaillé pour lui, mais pour une fin impersonnelle. Aussi Platon dit-il avec justesse