CHAPITRE PREMIER
répandait dans les âmes, dut fermer son école pour soustraire les auditeurs à la contagion du suicide.
Quoi qu'il en soit de ces symptômes philosophiques, le genre de sentiments qu'ils expriment est rare chez les anciens, et c'est un g rave tort au poète du pessimisme, àLeopardi,/ d'avoir imaginé pour les besoins de sa cause une antiquité de fantaisie, et voulu nous persuader que le pessimisme était dans le géni« ' des grands écrivains d'Athènes et de RomeJ Système ou erreur, ce point de vue gâte en lui le sens si pénétrant et si fin qu'il a de l'antiquité. Rien de plus chimérique que cette Sapho méditant sur les grands problèmes :
Arcano è tutto
Fuor che il nostro dolor...
Ce n'est plus l'inspirée, la possédée de Vénus qui parle ici, c'est quelque blonde Allemande rêvant d'un Werther inconnu, séparée de lui par des obstacles infranchissables et s'écriant « que tout est mystère, hormis notre douleur. »
C'est dans le même sens et sous l'empire de la même idée que Leopardi force l'interprétation des deux paroles célèbres de Brutuset de Théophraste au moment de mourir, l'un reniant la vertu pour laquelle il meurt, l'autre reniant la gloire pour laquelle il n'a pas voulu vivre*. A supposer qu'elles soient authentiques et qu'elles n'aient pas été recueillies sur la foi de quelque vague légende par Diogène Laërce et Dion Cassius, ces paroles ne pouvaient évideinment avoir dans la bouche qui les a prononcées la signification toute moderne que leur attribue un trop subtil et trop ingénieux commentaire. D'ailleurs Leopardi se corrige lui-même, il rentre dans la vérité de l'histoire des races et des temps quand il dit dans le même ouvrage, « que la source de ces pensées douloureuses, peu répan- / j , dues parmi les anciens, se trouve toujours y \\ dans l'infortune particulière ou accidentelle de l'écrivain ou du personnage mis en scène, imaginaire ou réel. » C'est là le vrai. Le fond