Histoire de la pensée anglaise au xvuie siècle, vol. I
et le déiste sont d'accord pour reconnaître (la révélation mise à part) deux éléments cardinaux.de l'optimisme dans la théologie chrétienne, à savoir l'existence d'un créateur sage et bienveillant et d'une vie future. Il faut observer de plus que les déistes, par exemple Toland et Tindal, en donnant une plus grande dignité à la raison humaine abandonnée à elle-même, et plus encore en effaçant de la nature humaine le stigmate impliqué dans le dogme du péché originel, ont fourni deux nouveaux éléments à l'optimisme orthodoxe.
Cependant, bien que la conception générale du monde et de la destinée humaine, adoptée par les écrivains théologiques, soit ainsi une vue heureuse de la pensée, elle ne manque point à l'occasion d'aveux pessimistes. Même un homme d'Eglise comme Butler, ainsi que le remarque M. Stephen, est profondément affecté par les mornes aspects du monde ; et un théologien, Wollaston (selon la même autorité), « colore ce monde de la manière la plus sombre possible, afin que les perspectives de la vie future puissent ressortir aussi brillantes que faire se peut. » Wollaston est d'accord avec le pessimiste moderne dans la pensée que le plus favorisé des mortels consentirait difficilement à revivre sa vie, et il affirme que, « si les âmes des hommes sont mortelles, la condition des brutes est de beaucoup préférable à celle des hommes. »
L'écrivain dont ce fut la mission de mettre à nu, pour une bonne fois, la faiblesse logique de cet optimisme théologique, fut David Hume. Dans ses dialogues sur la religion naturelle, il réduit à néant les méthodes à priori et à posteriori appliquées à la question de l'existence divine. Mais nous aurons à parler plus tard de Hume, et nous dirons ce qu'il a personnellement fourni à la discussion.
Hors des limites des controverses théologiques du temps, nous trouvons de nombreux exemples de l'optimisme prédo • minant. Le philosophe chez qui cette forme de la pensée s'est personnifiée le plus complètement est sans contredit Shaftesbury. Il nous dit, dans une Recherche sur la vertu et dans Les moralistes que le monde est un tout harmonieux ; que
rien n'est réellement mauvais, puisque tout est justement d'accord avec le plan universel. U admet que bien des choses ont l'apparence du mal; mais ceci provient de ce que l'observateur renferme ses vues dans des limites trop étroites. Il suit Leibnitz, en regardant les contradictions apparentes de l'univers comme la base essentielle de sa beauté. « La beauté du monde est fondée sur les contrastes. » De principes divers et en désaccord, de créatures subordonnées se faisant une opposition mutuelle est sortie une harmonie universelle. Shaftesbury est assez vague, quant à la signification qu'il attache à l'expression harmonie universelle. Elle semble avoir aussi peu rapport aux sensibilités humaines ou autres que l'harmonie cosmique de Platon. Tout au plus paraît-elle constituer un spectacle plein de charmes pour un esprit esthétique ! .
Shaftesbury a donné le ton aux autres écrivains du temps; et dans Bolingbroke, et plus particulièrement encore dans Pope, nous trouvons les idées agréables de ce philosophe élégant, émises avec une parfaite assurance qui touche. H est inutile de faire une citation étendue de YEssai sur Vhomme de Pope pour donner un exemple de ce dont cet écrivain est redevable à Shaftesbury. La conception que ce dernier a de l'univers est assez clairement exprimée dans les vers bien connus qui terminent le poème :
Tonte la nature est nn art, niais un art qui t'est inconnu ;
Le hasard, une direction que tn ne peux apercevoir;
Toute discorde, une harmonie que tu ne comprends pas ;
Tout mal partiel, un bien universel;
Et, en dépit de l'orgueil, en dépit de la raison qui se trompe,
Une seule vérité est évidente : tout ce qui existe, quel qu'il soit, est bien.
La seule différence qui sépare Pope de son maître, c'est qu'il semble avoir une conscience plus distincte de l'existence de ce que les hommes entendent par mal, et qu'il saisit la note de la souffrance humaine qui doute, qui hésite en présence de ce sombre mystère.
1. M. Leslie Stephen a fait quelques excellentes critiques sur les conceptions faciles et agréables que Shaftesbury entretient de l'univers.
Une veine très distincte d'optimisme court à travers la plupart des écrits des moralistes anglais de cette période. Leurs systèmes, on peut le dire, comprennent en fait, comme principale affirmation, un optimisme moral, à savoir l'idée de la supériorité naturelle et les avantages de la justice et de la vertu sur le vice et sur l'injustice. Shaftesbury et ses successeurs regardent la moralité comme quelque chose à la fois de divin et de naturel. Pour Shaftesbury, il n'y a pas besoin de sanctions de la vie future. La vertu est une partie de l'harmonie existante du monde, et on peut lui laisser le soin d'elle-même. A la place du dogme de la corruption humaine, il émet l'idée d'une tendance naturelle vers la vertu, sous le nom de sens moral. Il s'efforce de prouver que le bonheur coïncide avec l'exercice « des affections généreuses ou du naturel bienveillant, et que la Sagesse suprême l'a créé pour exister conformément à l'intérêt privé et le bien de chacun dans l'intérêt du bien général », Cette coïncidence du bonheur et de la vertu qui doit se réaliser à l'aide de l'instinct naturel est énergiquement affirmée aussi dans les écrits du successeur de Shaftesbury, Hutcheson.
Laissant de côté Butler, dont la doctrine de la conscience fut faite dans l'intention de suppléer, sous une forme plus modeste, à ce principe de l'harmonie et de l'arrangement divin qu'il se refusait à voir, comme Shaftesbury, dans l'univers, nous arrivons à une forme d'optimisme moral légèrement différente dans les œuvres de quelques-uns des moralistes postérieurs, plus spécialement des utilitaires. Ces écrivains, en identifiant le bien moral avec le sentiment du plaisir, avaient naturellement le bonheur humain en vue, quand ils ont estimé la valeur du monde ; et, règle générale, ils se sont montrés très confiants, quant à la réalisation actuelle de leur idéal.
Hartley, par exemple, va jusqu'à déclarer que « tous les individus sont actuellement et toujours infiniment heureux, » proposition qui, comme le remarque M. Leslie Stephen, « produit l'effet d'un optimisme poussé jusqu'à la folie ». Ce même écrivain a une manière quasi scientifique curieuse de prouver Ja prédominance du plaisir sur la peine à l'aide de son principe
favori d'association. La tendance de cette loi, pense-t-il, « est, quand il se présente un état composite de plaisir et de peine, où l'un des éléments est inférieur à l'autre, de le convertir en un état simple consistant uniquement dans l'élément qui prédomine et égal en intensité à la différence entre les deux facteurs originaux. Maintenant, les plaisirs l'emportent de beaucoup sur les peines pour le nombre, bien que les peines en général soient plus grandes que les plaisirs. Par conséquent, l'état qui en résultera sera généralement une condition de plaisir seulement; et ainsi, en dernier lieu, l'association a une tendance à réduire l'état de ceux qui ont goûté à l'arbre du bien et du mal à leur ancienne condition paradisiaque ft . »
Certains écrivains de ce groupe vont même jusqu'à quantifier la prépondérance du bonheur sur la misère. Ainsi Adam Smith, qui résout le bonheur en tranquillité et en jouissance, et soutient que la dernière découle presque nécessairement de la première, conclut qu'il y a vingt personnes heureuses pour une misérable. La conception du bonheur est assez modeste, comme on le voit. « Que peut-on ajouter, demande-t-il, au bonheur de l'homme qui a la santé, qui n'a pas de dettes et a une conscience tranquille? » Schmidt approuve l'idée des Stoïciens, quant à l'égalité générale de la condition des hommes en ce qui touche le bonheur, et pense que ce résultat est fortement favorisé par notre pouvoir de nous accommoder à des situations permanentes 2 .
Plus curieux encore peut-être sont les raisonnements de l'utilitaire Abraham Tucker concernant l'excès du bonheur dans le monde. Il soutient que, puisque Dieu donne toute chose, il doit donner une part égale à chacun, et que, en conséquence, la valeur de l'existence de chacun, calculée d'après l'étendue toute entière de son être, doit être absolument
1. Observations sur l'homme, part. II, prop. 4; Cf. part I, prop. 14.
2. Le9 capacités de Smith comme observateur exact peuvent être jugée? par une seule citation : « Excepté les plaisirs frivoles de la vanité et de la supériorité, nous pouvons trouver, dans la plus humble situation où il existe une liberté personnelle, tous les autres plaisirs qu'une situatioo plus élevée peut procurer. » (Théorie des sentiments moraux, part. III, ch. III.;
la même *. C'est une autre tentative pour justifier par le raisonnement l'idée populaire familière, que nous sommes tous, en somme, également heureux, quelque grandes que puissent être les apparences contraires à cette supposition. A l'aide de certaines hypothèses fantaisistes, Tucker arrive à la conclusion que a notre somme totale de souffrances équivaut à une minute de peine tous les vingt-deux ans ». Chez Tucker comme chez Hartley, nos impulsions égoïstes trouvent moyen de se transformer en impulsions bienveillantes par le principe d'association. Ainsi l'optimisme moral, qui, dans les écrits de Shaftesbury et de son école, se fondait sur une disposition naturelle de l'esprit, se base dans les raisonnements des associationistes sur un arrangement à peine a moins naturel », que l'on suppose résider dans les lois du développement mental considéré comme un tout.
Comme une frappante personnification isolée de la tendance pessimiste parmi les moralistes de cette période profondément optimiste, je puis nommer Mandeville. Cet écrivain expose une forme assez désagréable de pessimisme moral , c'est-à-dire la doctrine de la bassesse radicale et essentielle de la nature humaine: Il semble, par nature et par tempérament, avoir été éminemment propre à jouer le rôle d'un redresseur cynique des torts de son espèce. Il soutient de la manière la plus paradoxale, il est vrai, que toutes les impulsions humaines sont, au fond, égoïstes et intéressées, et qu'il n'existe pas de chose telle que la vertu, même chez le plus excellent. La vertu n'est que l'égoïsme derrière le masque. Mandeville ne diffère que faiblement de la plupart des autres contempteurs cyniques de la nature humaine. Son raisonnement est des plus frivoles. Cependant il revêt une apparence de logique, et, pour cette raison, aussi bien qu'à cause de son étroite connexion avec l'optimisme
i . Tucker fait en effet une tentative boiteuse pour prouver une certaine égalité, même dans cette vie. Ainsi, comme Smith, il insiste avec force sur l'habitude et la coutume, « qui nous amènent à aimer le genre de vie que nous avons longtemps continué à mener ». Mais il est, cela va sans dire, obligé de recourir à une vie future comme nécessaire pour rendre l'égalité complète. (Lumière de la nature, chap. XX VII.)
moral de Shaftesbury, j'ai pensé à propos de ranger ses vueparmi les formes raisonnées du pessimisme.
Les vues complaisantes sur le bonheur de l'homme qui on été proposées par les théologiens, et explicitement émises e soutenues par les moralistes, ont été très sévèrement éprouvées par cet ennemi suprême de l'optimisme du xvm c siècle David Hume. Dans ses dialogues sur la religion naturelle, i argue des faits de la vie humaine contre la supposition du: Dieu sage et bienfaisant. Il n'a point de respect pour la vagiir et naïve fable de l'harmonie où se complaît Schaftesbury, mai* il s'érige lui-même en juge de la valeur de l'œuvre du créteur, en l'estimant d'après les faits accessibles et déterminai de l'expérience consciente de l'homme. Gomme un autre utilitaire récent J.-S. Mill, Hume, tandis qu'il reconnaît l'identih du devoir et de la vertu, et du bonheur humain, comme for mant un tout, voit assez clairement combien peu la nature ou son maître supposé, a fait pour la facile réalisation de o double bien. Et comme son successeur, il fait aussi usage de* faits palpables de la vie humaine, comme objection à uiv. croyance complaisante à l'ordre du monde, le meilleur qut l'on puisse concevoir. L'univers, nous dit-il, est si loin d: démontrer l'existence d'un maître bienveillant et paterne., qu'il suggère plutôt l'idée d'une nature aveugle, fécondé par un principe vivifiant et versant hors de son sein, sans discernement et sans souci maternel, ses enfants estropiés o avortons. Hume est une intelligence trop calme pour tombe dans une théorie extrême sur les mérites et les démérites du monde. De quatre hypothèses qui concernent les causes & l'univers, qu'elles sont ou parfaitement bonnes ou parfaitement mauvaises, que le mal et le bien y sont en conflit ou dans .! neutralité, les deux hypothèses simples, nous dit-il, sont co: damnées par le mélange des phénomènes ; l'hypothèse du confli est condamnée par leur uniformité; la dernière est regardcomme la plus probable. Hume est ainsi un rare exemple du esprit qui semble entièrement gouverné parla raison et ne tral i aucun penchant ni vers l'optimisme, ni vers le pessimisme.
Si nous quittons maintenant notre propre littérature, nous trouvons en France, pendant la même période, des échos de la dispute contemporaine entre les formes théologiques raisonnées d'optimisme et de pessimisme. Voltaire faisait profession de foi théiste et optimiste, d'après un type calqué sur Pope pour lequel il exprimait tant d'admiration, et il semble qu'on ne puisse pas mettre en doute qu'il entretenait, somme toute, une conception favorable et consolatrice du monde. Cependant, avec son intelligence prompte et perçante, et son vif sentiment de l'ironie, il ne pouvait négliger les faits qui parlent ou semblent parler en faveur de l'opinion contraire. En quelques endroits, effectivement, il écrit sur un ton tout ï fait pessimiste, comme lorsqu'il dit : « Le bonheur n'est ju'un rêve, et la douleur est réelle ; il y a quatre-vingts ans ^ue je l'éprouve. Je n'y sais autre chose que me résigner et ne dire que les mouches sont nées pour être mangées par les iraignées et les hommes pour être dévorés par les chagrins. » La même tendance se manifeste encore quand il écrit (assez égèrement,- en comparaison avec le ton profond de pessimisme de ces derniers temps) : e Je ne sais pas ce que c'est jue la vie éternelle, mais celle-ci est une mauvaise plaisanerie. » Bien plus puissante est sa protestation contre un optinisme souriant et consolateur, dans le fameux poème sur le iésastre de Lisbonne. Dans ce poème, M. G. Morley voit « une •éaction, chez un homme qui a commencé la vie en réfutant ^ascal, contre des doctrines trop confiantes tirées de l'optimisme le Pope et de Leibnitz 4 . » Dans la préface de ce poème, Volaire nous dit qu'il ne va pas « combattre l'illustre Pope » ; il est seulement pénétré des afflictions de l'humanité, et il se lève >our protester contre les abus possibles de l'axiome vénéra- )le : « Tout est bien. » Il soutient avec énergie que cet axiome, ( pris dans un sens absolu et sans l'espoir d'une vie future, l'est rien qu'une insulte aux chagrins de la vie. » En dépit de 'introduction, cependant, le poème est assez hostile aux idées