‹ Le pessimisme: (histoire et critique)Chapitre 12 sur 33 · Rousseau, vol. I, p · texte numérisé non relu

Rousseau, vol. I, p

heureuses de Pope et des autres théistes. C'est à eux qi s'adresse dans ces vers :

Etes-vous assurés que la cause éternelle Qui fait tout, qui sait tout, qui créa tout pour elle, Ne pouvait nous jeter dans ces tristes climats Sans former des volcans allumés sous nos pas?

C'est avec un élan encore plus terrible qu'il attaque l'opt misme de Shaftesbury et de ses successeurs, dans les vers :

Ainsi du monde entier tous les membres gémissent;

Nés tous pour les tourments, l'un par l'autre ils périssent;

Et vous composerez dans ce chaos fatal

Des malheurs de chaque être un bonheur général !

Comme le dit M. Morley, ceci n'est pas de la philosophie mais une « exclamation passionnée »; cependant, en tant qv ces vers affirment éloquemment l'omission de faits extrême ment importants, ils constituent un argument suffisant cont beaucoup d'optimismes accommodants de l'époque.

Il est intéressant de comparer avec ces raisonnements le vues d'un autre Français, J.-J. Rousseau, qui explique as* curieusement en quoi il a été mêlé à la brûlante question qconcerne le poème cité. Dans une lettre à Voltaire, écr: après la lecture du poème (18 août 1756), il fait sa profess; de foi, qui est essentiellement celle de Leibnitz et de ses adk rents anglais. U écrit avec assez de naïveté : « Le poème a Pope adoucit mes maux et me conduit à la patience; le vôti exaspère mes peines, m'excite à murmurer, et, m'arrachas tout, si ce n'est une espérance incertaine, il me réduit *i désespoir. » Les arguments de Rousseau en réponse aux h cités par Voltaire ne contiennent pas grand'chose de nouvel Le mal causé par le désastre de Lisbonne est dû en gran partie, pense-t-il, à des causes que Ton pouvait prévenu comme l'agglomération excessive de population dans des ce: très circonscrits. Et ce qui est un mal pour l'humanité peu! après tout, être juste et bienfaisant, si, comme il le peu*

iotre planète ne contient qu'une fraction des habitants de 'univers. Les événements doivent se considérer relativement Lans Tordre physique, absolument dans Tordre moral seu-r ement : « La plus grande idée que je puisse me faire de la Proviience, c'est qu'elle dispose dé chaque être matériel de la meileure manière possible, relativement au tout, et de chaque être ntelligent et doué de sentiment, de la meilleure manière possible, relativement à lui-même. * La réponse à la question :oule réellement sur la question antérieure de l'existence de Dieu, qu'il ne peut s'empêcher, par des raisons extra-rationnelles, de résoudre par l'affirmative. « J'ai mille raisons qui m'entraînent du côté le plus consolant et ajoutent le poids de .'espérance à l'équilibre de ,1a raison. » Ce credo, qui conclut par une curieuse description du contraste des conditions de ia vie entre lui-même et Voltaire, est surtout intéressant somme une franche admission de l'influence que le sentiment et le désir peuvent exercer sur la croyance de l'optimiste.

La question de la vertu humaine et la question plus vaste du bonheur humain étaient communément discutées par les écrivains du siècle dernier, non à cause de leur intérêt intrinsèque seul, mais comme une forme du problème des causes finales. Si l'existence d'un Dieu bon doit s'inférer des faits du monde, il est de la plus extrême conséquence d'établir que le genre humain, la création présumée de ce Dieu, est tout ce qu'elle doit être. Cependant on a toujours senti la faiblesse de cet argument, lorsqu'il est présenté isolé sous cette forme, faiblesse due aux difficultés insurmontables présentées par les seuls faits. Le mal de la vie ne peut être voilé par de complaisantes hypothèses, touchant le caractère naturel de la vertu et les arguments psychologiques qui servent à faire pencher la balance du côté du plaisir. Cependant la base théologique en faveur de l'existence de Dieu ne doit pas être abandonnée, et la forme sous laquelle elle commençait à se présenter alors était comme une preuve d'une intelligence divine et providentielle. Même si la vie humaine comme un tout ne peut être regardée avec certitude comme étant ce qu'elle devrait être, suivant le

jugement humain, il y avait cependant des choses désirable qui paraissaient être -sûrement assurées par une harmon préétablie. Il devient donc assez naturellement de l'intérêt : l'optimisme théologique de tirer le plus de parti possible : ces faits apparents, d'en inféra* l'existence d'un gouverne ment providentiel, oubliant, autant que possible, tous les fci < fâcheux de la vie qui semblent témoigner contre ce contiù paternel.

Une revue du développement successif de l'argument téléol gique en faveur d'une divine Providence formerait un curieu chapitre de l'histoire des idées. D rentre dans la nature c cet argument de devenir quelque peu puéril aux mains i quelques orthodoxes des plus naïfs. La supposition est qil'homme est le but de la création et que toute chose a e: faite pour son bien particulier. Peut-être les plus bizarre? exemples de cette béate manière d envisager les choses ~ rencontrent-ils dans la littérature allemande f . Parmi ces écrivains, il y a un certain Rathsherr Brockes. d'Hambourg, q: entreprend la tâche agréable de prouver en neuf volumes 1 vérité que toute chose en ce monde est destinée exclusivement à l'usage et au plaisir de l'homme. Ainsi la divinité es iouée c comme le maître éternellement riche du festin » Spe semeister, à cause du goût exquis des différentes espèce* de fruits et des animaux bons à manger : et où cette vert. comestible manque, comme dans le cas des renards, de* loups, des léopards, et ainsi de suite, il prend de grandepeines pour découvrir d'autres causes d'utilité. Un des exea pies les plus amusants de ce genre de raisonnement se trouve dans un passage où l'auteur disserte sur les usages des différentes parties d'une oie et termine par la question : c Est-c que de cet animal ne rayonne pas, en même temps que i. sagesse et l'omnipotence du créateur, son amour pour nous?

D était assez aisé de ridiculiser ce genre de raisonnement et les yeux perçants de Voltaire découvrirent dans ces argu-

1. Feuerbâcb donne un cb;»ix ..niusanU extrait -V «-et te lîttèratuiv. d*:son Piemr ft?t,V.

ments un excellent thème littéraire dans son charmant roman de Candide. Quand il fait dire au pédant Pangloss : a Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes ; aussi avons-nous des lunettes. Les jambes sont visiblement instituées pour être chaussées et nous avons des chausses. > L'auteur nous donne une caricature qui est à peine exagérée des conceptions téléologiques populaires. Il va sans dire que la méthode téléologique n'a pas toujours été employée d'une manière aussi naïve. Pope a même indirectement protesté contre une interprétation si confiante dans ces vers :

Quand le coursier superbe connaîtra pourquoi l'homme le maîtrise.

Que le bœuf pesant saura pourquoi tantôt il entr'ouvre le sol,

Est tantôt victime, et tantôt un dieu en Egypte,

AJors l'homme orgueilleux et stupide comprendra

Le but et l'usage de ses actions, et ses passions et sa fin.

Les défauts logiques qui se trouvent dans la chaîne du raisonnement téléologique ont été montrés dans les dialogues auxquels nous avons déjà fait référence.

Plus récemment, dans la théologie naturelle, Paley et 30n école insistent avec force sur les marques d'un dessein intellectuel dans les combinaisons de la vie organique, etc. L'argument familier de la montre, qui a reçu tout récemment jne nouvelle autorité de la part d'une intelligence aussi grande que celle de J.-S. Mill, est, sans doute, exempt de L'absurdité de quelques-uns des arguments téléologiques auxquels nous venons de faire allusion. Seulement, ce qu'il gagne en force et logique, il le perd pour la portée de la conclusion. Cette méthode (comme Mill le voit clairement) est incapable de démontrer , aussi complètement qu'on le souhaiterait , que le bonheur humain est l'objet ou la principale partie de l'objet auquel vise l'architecte. Supposons que nous avons une preuve de l'intelligence ; eh bien, si la bienveillance, et une bienveillance qui comprenne l'humanité parmi ses objets, n'est pas prouvée, le fait d'une intelligence directrice a peu

de valeur pour nous. La suprématie de l'intelligence cess d'avoir une signification optimiste dès que le motif qui emploii cette intelligence devient incertain.

Depuis le temps de Paley, de nouvelles découvertes de L science naturelle ont tendu à circonscrire le jeu de cet optimisme téléologique, comme l'astronomie scientifique a re: versé la croyance flatteuse que l'homme occupe le centre d l'univers ; de même, la science plus récente de l'origine de? organes a quelque peu discrédité la supposition que la natur est faite pour l'homme, en montrant comment l'homme pe: avoir été tiré de la nature, et ainsi en lui assignant une pla: dans le cycle tout entier des choses naturelles dont la loi r l'uniformité. Bien plus : cette nouvelle science a rendu impc* sihle le retour du plus fort des arguments téléologtques. savoir, l'évidence d'un plan dans la structure organique. 1 signification que l'évolution donne à la relation entre l'organe et la fonction (exemple l'œil et la vision) rend moi: nécessaire, pour une explication directe, l'hypothèse d^ pré-arrangement divin et d'une pré-adaptation. En codsc quence, le christianisme a eu à prendre la forme d'une : qui cherche à négliger le fait et la raison et à retomber sa l'hypothèse plus philosophique, mais à peine optimiste, qu> le dessein de Dieu est chose inconnue, ou du moins corn prend des intérêts dont la vie humaine ne forme qu'une trë petite fraction, et est accompli au moyen des progrès inv; riables d'une loi naturelle.

Si nous passons maintenant aux principaux développemer de la philosophie allemande, nous trouvons, somme toute, un: solution optimiste du problème de l'existence . Eant reconnai en fait, l'impossibilité d'atteindre le bonheur conçu covm jouissance. L'homme € n'est pas de nature à trouver wù part le calme et la paix dans la possession et la jouissance * D montre aussi comment la nature a manqué de pourvoir' toutes les conditions nécessaires à la félicité humaine.

D'un autre côté, il trouve une voie de transition de ce pei simisme empirique à un optimisme métaphysique, à savoi

la reconnaissance d'une liberté morale comme le but dernier 3t absolu du monde.

Cette liberté ne peut être obtenue qu'en se détachant de 'ensemble heureux et calme de la nature, car l'homme, tant ju'il en fait partie, est exclusivement déterminé par ses impulsions sensibles, et en découvrant et en affirmant sa volonté.

Dans Fichte, qui, avec une exagération encore plus grande, j'étend sur la vanité et le peu de réalité de la vie qui adhère iux choses sensibles et limitées, le but moral est encore plus listinctement établi, comme principe dernier d'interprétation lu monde. Les phénomènes du monde extérieur sont simplement les matériaux pour l'accomplissement du devoir, et le monde »st produit en nous par la volonté absolue ou divine pour cette aison même. La véritable destination de l'homme est donc activité pratique du moi (Ich) qui, en entrant en réaction avec 3 monde extérieur et en conflit avec lui, atteint le plus haut aractère moral. Le Très-Haut, l'absolu, Dieu lui-même n'est [en que le but final (Endzweeck) de l'action morale, ou l'ordre îoral du monde.

Schelling, dont la disposition temporaire au pessimisme a éjà été indiquée, a essayé, dans son ouvrage Philosophie et tligion, de fonder une magnifique conception de l'histoire et 3 la religion sur la doctrine chrétienne de la chute par le Iché et d'une rédemption subséquente. L'homme, qui a été acé comme le trait d'union dans l'organisme du monde, ayant it un pas hors de cette unité originelle avec Dieu, la nature est soulevée, hostile, contre lui, et il a, de plus, perdu les contions initiales de sa perfection. L'histoire du monde est la arche progressive où l'homme lutte pour s'élever, en sortant j sa chute, afin d'atteindre la glorification et la félicité pour 3quelles il avait été tout d'abord créé. En même temps, cette arche est une opération de rénovation et de spiritualisation de nature elle-même, puisque son destin est attaché aux deslées de l'homme. Cette conception du monde donne place des plaintes pessimistes répétées, et Schelling parle de la ;ristesse qui s'attache à toute existence finie », de la mélan-

Sully. — Pessimisme. S

colie profonde et irrémédiable de toute la vie, de Pabattemei] (Schwermuth) qui s'étend comme un deuil sur toute la nature Cependant elle mène à une solution finale optimiste.

Avec Hegel, la solution de la question de la valeur de la vi et du monde prend une autre forme. Gomme Johannes Volkei Ta montré, son système d'un idéalisme absolu accorde bea coup au pessimisme, tandis que, en même temps , il attei: une conception optimiste comme résultat dernier. Suiv<: Hegel, la peine est nécessairement attachée à toute existenc finie : ainsi l'éternelle unité et l'universalité de l'absolu, l'idée est divisée en une somme infinie d'êtres individuels sont tous finis et défectueux et qui, en tant que finis, portt en eux-mêmes les germes de l'annihilation, puisqu'ils dont tous rentrer dans l'unité et l'infinité de l'absolu. De cette & ture finie sort la faculté consciente comme séparation et opp sition au monde extérieur; et ainsi la faculté consciente accompagnée dans sa genèse d'un sentiment de besoin, c'estdire de peine. Une division a lieu, dans la faculté conscie: elle-même, entre les impulsions naturelles et la raison, et i époques de l'histoire montrent encore une autre distinct puisqu'un plus haut point de vue ne peut s'admettre, q comme antithèse avec un point de vue plus bas. Dans cl cune de ces séparations suit une réconciliation, si bien que peine de la première est la condition du plaisir de la second Par cette marche, le monde-esprit arrive enfin à la compréhc sion de lui-même et à une parfaite actualité. « Que l'histdu monde soit bien cette marche progressive et ce qui actue* ment convient à l'esprit, au sein de ce drame changeant i ses différentes histoires, voilà ce qu'affirme la véritable tiré dicée, voilà la justification de Dieu dans l'histoire. L'intelliger seule ne peut se réconcilier avec l'histoire du monde et FactJ lité, qu'en reconnaissant que ce qui est arrivé et arrive chaJ jour, non seulement n'arrive pas sans Dieu, mais est essenti Jement l'œuvre de Dieu lui-même 2 . »

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