CHAPITRE X
Manière dont Hartmann traite le témoignage individuel. — Valeur de ?a conception de la vie. — Caractère anti scientifique de son estimation de la vie. — Valeur du travail comprenant l'activité musculaire et intellectuelle. — La santé est une condition positive de plaisir. — Valeur delà réflexion sur le passé. — Conception que se fait Hartmann de la nature illusoire du sentiment. — Son omission des résultats du contrôle de la volition sur les circonstances. — Examen de la preuve donnée par le? pessimistes de la non-valeur du progrès. — Rapport de l'idée que le progrès dépend du développement intellectuel avec le pessimisme. — Opinion de Hartmann touchant la valeur du progrès matériel, moral, scientique et esthétique.
Dans les deux chapitres précédents, j'ai tenté de montrer que la base scientifique du pessimisme telle qu'elle est présentée dans les écrits de Schopenhauer et de Hartmann n'est pas une base très ferme. Jetons maintenant un rapide coup d'œii sur la preuve empirique ou à posteriori qu'ils offrent comme supplément de leur preuve scientifique. En critiquant celle-ci, jt traiterai principalement de Hartmann, qui a élaboré ce c«v.r du pessimisme bien plus soigneusement que son prédécesseur. En fait, comme nous l'avons vu, Schopenhauer méprisa: plutôt l'argument tiré de l'observation, bien qu'il admit * possibilité et sa validité, et se contentait exclusivement de i démonstration à priori.
En premier lieu, considérons la manière dont Hartmann débute pour prouver que la vie humaine telle qu'elle exi>^ maintenant offre une prépondérance du mal sur le bien. No»:-
sommes ici immédiatement frappés par le fait que Fauteur rejette le témoignage individuel comme une source sans valeur d'information sur le sujet. Les hommes sont disposés à exagérer la valeur de la vie par l'action même de Ja volonté inconsciente. Cette manière de répondre à la question a au moins le mérite de la hardiesse. Tout en faisant profession d'accepter les faits de la vie comme déterminant sa valeur, l'écrivain se coupe le chemin le plus sûr qui mène aux faits. Et pour quels motifs? En affirmant cette prépondérance même du mal qu'il s'efforce de prouver. Si nous savons déjà que la vie est le produit d'une volonté aveugle, et ainsi un mal par sa nature même, et qu'en conséquence la croyance au bonheur est une illusion, on ne voit pas pourquoi aucun examen des faits de la vie est nécessaire. Si, au contraire, l'investigation des faits doit être de quelque utilité, nous devons évidemment mettre de côté toute idée préconçue, métaphysique ou autre, et demander simplement ce que répond l'expérience; et, si nous le faisons, je ne vois pas comment il est possible de rejeter le témoignage individuel, qui est évidemment la seule connaissance que nous avons d'une grande partie de l'expérience humaine. En fait, si, par quelques recherches statistiques, nous pouvons obtenir un nombre suffisant de témoignages individuels, relatifs à la valeur de la vie, en séparant les convictions momentanées des convictions permanentes, nous aurons de beaucoup les meiljeures données empiriques que le problème comprenne. C'est sûrement un peu d'arrogance que de maintenir que l'impression de tout observateur isolé, en ce qui touche la condition mentale des autres, est supérieure en valeur au témoignage collectif de l'humanité, autant qu'on peut l'obtenir quant à son propre état mental '.
1 . Schopenhauer, bien qu'il ne manque pas de hardiesse, n'atteint pas à cette hauteur. Il fait souvent appel au témoignage individuel, et sa preuve empirique du pessimisme semble se résoudre dans lo témoignage uniforme des hommes réfléchissant sur leur vie passée. Comme nous l'avons vu aussi, des philosophes beaucoup plus anciens qui se plaignent de la vie étaient très portés à faire appel au témoignage humain. Hartmann est trop fin pour ne pas savoir que ce témoignage n'est pas uniformément en faveur <lu pessimisme, et il est ainsi forcé d'abandonner cet argument particulier.
Sully. — Pessimisme. 15
oao LE PESSIMISME
Nous aurons plus tard à examiner si, autant qu'on peut s'en assurer les hommes sont universellement enclins à avoir une trop bonne opinion de la vie et à ne jamais la condamner
comme un mal. ,,,,,,
Hartmann donc recourt à la méthode de l'observation objective. Il soutient qu'en considérant les circonstances et les diverses activités humaines nous pouvons atteindre à une conclusion assez exacte. Comment devons-nous donc poursuivre cette ligne d'investigation ? Le voici : amasser ensemble nombre d'impulsions principales et de circonstances dominantes de la vie humaine telles que l'amour, la colère, l'ambition, la richesse, le mariage, l'amitié et ainsi de suite. Cet amas composite peut se considérer comme la vie en son ensemble. En second lieu, nous mettrons dans une vive lumière tous les maux et les obstacles qui sont essentiels à ces conditions de la vie. Nous toucherons le plus légèrement possible aux avantages qui les accompagnent (ou, s'ils ne sont pas trop palpables, nous les négligerons absolument), nous additionnerons les résultats et nous aurons une balance qui penchera du côté de la peine. Le lecteur s'en montrera disposé à demander si ceci n'est pas une grossière caricature de la méthode de Hartmann. Je suis persuadé que non et que tout lecteur attentif trouvera que ma description est exacte.
En premier lieu, il n'y a aucun effort pour se former une idée complète et systématique de la vie humaine. Les divisions adoptées par Hartmann sont aussi arbitraires que possible. En voici la liste : 1° santé, jeunesse, liberté et aisance matérielle ; 2° haine et amour (juxtaposition significative dans la conception pessimiste de la vie) ; 3° pitié, amitié et bonheur domestique; 4° orgueil, ambition et désir de domination: 5» édification religieuse; 6« immoralité; 7° jouissance de U science et des arts ; 8° sommeil et songes ; 9° poursuite de L. richesse (au-dessus de la satisfaction des^ besoins) ; 10° envie, vexation, etc.; 11° espérance. Quelle classification! Voilà c-. que le lecteur peut s'écrier avec raison. Il est évident qu'il n\ a pas là la plus légère prétention de donner une base psyclw-
logique au plan des activités, ou de faire reposer la division des circonstances et des conditions externes sur quelque conception scientifique définie de la vie. Le résultat d'un tel arrangement arbitraire, c'est, bien entendu, qu'il n'y a là absolument aucune revue de l'existence.
Tout d'abord, il y a de grossières omissions dans ce plan. Par exemple, on ne donne aucune place à l'activité motrice, comme dans l'exercice physique, les emplois manuels de toutes sortes. On traite du travail, il est vrai, mais seulement comme d'une condition nécessaire et pénible pour maintenir la vie corporelle. Toute espèce d'activité corporelle spontanée, depuis les expériences mécaniques de l'enfant jusqu'aux voyages aventureux de l'homme, est laissée de côté. D'autre part, que doit-on dire d'un examen systématique et complet de la vie qui ne trouve de place pour aucun des genres de stimulation sensuelle (en dehors de l'art), pour les influences du monde externe sur notre imagination et nos émotions, ou pour la valeur de cette impulsion au rire qui sert à transformer après coup tous les petits maux de la vie en sources de gaieté, et qui peut faire briller une étincelle lumineuse même dans les plus sombres expériences de la vie? On doit pourtant à peine s'étonner que le pessimiste soit un peu gêné pour parler de cette source de gaieté ; la bonne humeur franche ne trouve pas un terrain qui lui convienne dans les vues pessimistes des choses. Mais, une fois encore, est-ce une analyse systématique celle qui contient les effets de l'immoralité, mais n'a aucune place pour l'accomplissement journalier des obligations imposées à tout digne citoyen ? Est-ce que ces devoirs remplis ne sont pas une source de bonheur et pour l'agent et pour les autres, et leur nombre est-il si minime que leur omission totale * puisse se justifier? Mais on peut en toute sécurité laisser le lecteur juger lui-même des défauts de ce tableau de la vie.
1. Hartmann fait, il est vrai, une simple allusion à une partie de la moralité, à savoir, à la bienveillance, comme une source d'avantages pour " autrui, mais seulement pour l'écarter comme se reliant nécessairement au sacrifice de soi-même. Il semble penser que l'accomplissement ordinaire du devoir laisse l'agent au zéro du bonheur.
££g LE PESSIMISME
Il est aussi redondant qu'il est défectueux. Ainsi les rapports sexuels se trouvent compris dans l'« amour » et dans le « bonheur domestique », et ainsi le pire élément de la vie, suivant les pessimistes, peut être considéré comme compté, deux fois. C'est encore ainsi que le mal de la faim est compté double, puisqu'il est introduit à l'article travail et à l'article aisance matérielle, comme l'aiguillon qui pousse les hommes à un labeur terrible. Est-ce bien là ce qu'on s'attendait à trouver dans une induction exacte ?
Si, cependant, le plan de la vie est fautif dans ses traits essentiels que dire de la manière dont on fait pencher la balance dans chaque cas particulier? Il n'y a aucun effort pour définir le point où nous devons placer le seuil de la jouissance dans l'observation des autres, ni pour ce que nous devons prendre comme les indications ou l'expression d'un état primitif de bonheur. Eu fait, la méthode de Hartmann est essentiellement défectueuse. Elle dédaigne la délicatesse des distinctions ne se soucie nullement des conditions moyennes de la sensibilité humaine, mais considère seulement les extrêmes, c'est-à-dire les plus intenses degrés de plaisir et de peine. C'est ce qui est bien mis en lumière dans le cas de la moralité et de l'immoralité auquel nous avons déjà fait allusion. Il en est de même dans le cas du travail qui est cité en masse comme pénible, sans le moindre effort pour [déterminer s'il peut être jamais agréable quand il est entrepris, comme il l'est certainement chaque jour, sans la pression de besoins physiques. Le résultat de cette méthode, c'est que la valeur d'une très grande partie de la vie, à savoir, tout ce qui se trouve entre les extrêmes des excitations agréables et pénibles, reste indéterminée ou plutôt déterminée d'avance, . sans aucune investigation digne de ce nom.
Si Ton considère encore un instant la conception que Hartmann se fait du travail ou emploi actif, il est évident que. comme Schopenhauer , il le considère comme un pis-allercomme un moyen d'échapper aux tourments de Fennui. J'admets qu'une bonne partie d'occupation active est corn-
mencée, grâce au stimulus de l'ennui, même quand, ainsi que nous l'avons vu, ce stimulus n'est nullement primordial, mais dépend lui-môme des forces propres d'impulsion active et de désir. Mais est-il exact de dire que les hommes ne sont jamais poussés à se servir de leur activité que par l'aiguillon de l'ennui ? L'action, sous nombre de ses formes, ne nous séduitelle pas en se présentant à notre imagination comme quelque chose de positivement agréable? Et n'est-ce pas là le cas chez les enfants et les hommes robustes dont l'énergie musculaire accumulée est prête à se décharger en mouvements agréables ? C'est un fait caractéristique, que Hartmann ignore la possibilité d'une activité que l'on exercerait par amour pour ellemême. Cependant par quelle autre hypothèse expliquer le bonheur et la joie de garçons qui se livrent à leurs jeux pénibles, ou d'hommes vigoureux qui prennent part à une chasse ou exercent leurs muscles dans de longues promenades à pied? Et les genres plus calmes d'activité musculaire ne sont-ils pas payés aussi par une forme spéciale de plaisir ? Est-ce que le jeu de l'œil, dans ses mouvements quotidiens innombrables, ne nous donne pas ses modestes sommes de plaisir tout à fait à part des impressions sensuelles qu'il a pour but de fournir? Toutes ces questions sont totalement négligées par notre auteur, qui suit sa « route inductive » avec une parfaite confiance qui devient parfois vraiment amusante.
Non seulement cet écrivain omet de mentionner l'exercice agréable des énergies motrices du corps il ne fait aucune allusion à ce plaisir tranquille qui se déverse sur nos esprits tous les jours, par le canal de notre activité intellectuelle, la satisfaction, de notre instinct de curiosité, et le jeu toujours changeant de l'attention se dirigeant sur les myriades d'objets et d'événements dans le monde qui nous entoure. Il est évident que cette activité intellectuelle remplit une bonne partie de notre vie, entrant aussi dans nos loisirs et dans la poursuite de nos affaires. Cependant Hartmann n'y fait aucune allusion. Il parle, il est vrai, des plaisirs de la science dont il pense que seulement une poignée d'hommes sont capables; mais il ne fait
aucune allusion à la curiosité universellement répandue qui précède tout intérêt scientifique et qui compte comme un facteur considérable, même dans la vie de nombre de personnes sans culture. Notre auteur pourrait peut-être dire que le faible intérêt que l'homme ordinaire prend dans l'observation et l'intelligence de ce qui se passe autour de lui n'est qu'une autre tentative forcée d'échapper aux souffrances de l'ennui. Néanmoins, il eût été digne d'intérêt de demander jusqu'à quel point les gens, et surtout les jeunes gens, sont déterminés par un instinct vrai et suffisant de curiosité.
Chacun des éléments que l'on vient de noter, le plaisir de l'exercice musculaire et celui de l'activité intellectuelle, rentre dans notre travail quotidien, même dans notre travail nécessaire, et semble lui donner une valeur appréciable. Il n'en est pas seulement ainsi, le travail emprunte sa valeur à des sources émotionnelles plus hautes. La plus importante est Je sentiment heureusement caractérisé par M. Bain, comme c l'intérêt de poursuite ». Il semble y avoir une jouissance reliée aux exercices mêmes de l'appareil volitionnel lorsque le but à atteindre n'est pas immédiat. On peut voir que les gens retirent une somme considérable de plaisir du simple accomplissement d'un projet, dans la promptitude avec laquelle les paresseux oisifs, les jours de fête, improvisent, comme mode de passetemps, des buts artificiels, uniquement pour le plaisir de les atteindre. Cette espèce de plaisir est un accompagnement du travail dans le cas de tout homme qui a de l'intelligence et de l'imagination pour anticiper des résultats éloignés.
D'autres faits pleins de valeur concomitants du travail se trouvent dans la conscience renouvelée de l'énergie déployée, de l'obligation remplie et du sentiment de la dignité personnelle accrue qui résulte de ces sentiments. Chez tout homme réfléchi et consciencieux, ces éléments servent à revêtir le travail d'une plus grande valeur.
Je suis loin de dire que le travail est toujours agréable. C'est une observation banale que les hommes sont indolents et détestent un travail pénible, au moins au premier aspect.
Aussi il n'est que trop manifeste que, dans notre phase présente de progrès industriels, le travail assigné aux hommes est souvent excessif comme effort musculaire, et insuffisant comme source d'intérêt intellectuel continue et variée. Je ne suis intéressé ici qu'à montrer que le travail, même quand on le commence à contre-cœur et par nécessité, peut, avec des circonstances favorables, devenir la source d'un plaisir tranquille qui, s'il n'çst intense à aucun moment, forme, quand il s'étend à une vaste surface de l'existence, un élément considérable de bonheur. Donc, condamner le travail in toto, comme entièrement dépourvu de plaisir immédiat, est une erreur à peine pardonnable.
Cependant, non seulement la méthode d'évaluation de l'auteur néglige des régions entières d'expérience qui se trouvent dans les latitudes inférieures et intermédiaires de notre vie émotionnelle ; mais elle ne reconnaît même pas les formes les plus intenses de nos jouissances. Noua voyons ressortir ceci d'une manière frappante dans la discussion de la santé. Pour Hartmann, la santé est simplement une condition négative du bonheur, elle n'en est jamais un des éléments positifs. Il semble penser que l'accomplissement normal des fonctions organiques n'affecte pas la conscience et que, de cette manière, un haut degré de vitalité n'a de valeur que comme point de départ pour le plaisir.
Cette conception laisse complètement de côté un des éléments les plus importants, peut-être le plus important du bonheur, ce que l'on connaît comme ton mental, ou le sentiment intérieur de bien-être. Les physiologistes s'accordent généralement, ainsi que les psychologues, à reconnaître que cet élément émotionnel fondamental, qui s'insinue dans tous rapports quotidiens avec le monde externe et les colore, est le produit de la condition des nombreuses opérations organiques, telles que la digestion, la circulation, la respiration, avec l'état de nourriture et la vigueur de différents organes, parmi lesquels le système nerveux lui-même n'est pas le moindre. Suivant que ces conditions physiques sont élevées
et florissantes , ou basses et faibles, l'humeur du moment peut osciller dans de très larges limites, depuis le transport que nous éprouvons quand le flux de la vigueur physique est à son maximum jusqu'à la sombre dépression qui nous saisit quand le reflux est à son plus bas degré. Je ne m'occupe pas à déterminer ici quelle est la balance que ces changements rythmiques dans la vigueur de notre organisme laisse chez l'homme ordinaire en bonne santé. Sur ce sujet, nous dirons quelque chose plus tard. J'y fais seulement allusion ici, comme exemple du « calcul * de Hartmann. On ne doit peut-être pas s'étonner que Hartmann soit un peu réservé par rapport au sujet du ton mental. Il a, comme j'espère le montrer, une portée très sérieuse sur l'origine et la signification et du pessimisme et de l'optimisme. Seulement, il ne devrait pas chercher à nous imposer, comme un calcul complet des plaisirs de la vie et de ses peines, une méthode qui en réalité omet le facteur le plus fondamental de notre existence émotionnelle. Après avoir ainsi exposé le mode de calcul de Hartmann, dans le cas de la moralité, de l'occupation active et de la santé, il est à peine digne d'intérêt d'examiner sa manière de traiter les autres régions inférieures de la vie. Cependant ce caractère absolument sans valeur de la c méthode * employée ne peut être complètement apprécié sans faire une simple allusion à un ou deux points. Par exemple, le chagrin du passé est simplement mentionné parmi les sentiments qui n'amènent que de la peine, ou « comme étant un plaisir nul > pour contrebalancer les peines. Chacun voit, bien entendu, que le chagrin est une peine ; mais la question réelle est évidemment ici de savoir si des possessions perdues, un bien passé, en général, causent plus de peine que de plaisir. Quelque source de bonheur passé, quand elle vit dans la mémoire, cause-t-elle plus de peine que de plaisir'? Qu'il y ait un élément de plaisir à jeter un coup d'œil en arrière sur une joie qui n'est plus, même quand on la reconnaît comme passée, a à peine besoin de preuve. Même dans la tristesse qui s'empare de nous, dans un coup d'œil rétrospectif sur les temps
reculés, on peut trouver des sensations exquises de plaisir, au point que nous cherchons souvent volontairement à entretenir nos chagrins adoucis.
Les vers bien connus :
Il vaut mieux avoir aimé et perdu l'objet de son amour, Que de n'avoir jamais aimé du tout,
semblent exprimer assez clairement l'assurance d'une satisfaction positive dans le souvenir d'un bonheur passé. Cependant Hartmann pense tout à fait inutile de parler de cet élément de notre expérience émotionnelle, qui sert à faire de la disparition même d'un bien un motif de l'aimer davantage.
Un autre exemple du calcul de Hartmann mérite d'être mentionné : c'est la manière dont il traite la vanité et l'amour de l'approbation d'autrui. Hartmann distingue avec assez de justesse le sentiment de l'estime personnelle de l'amour de l'approbation extérieure. De ce dernier sentiment il dit que pour cent offenses on ne recueille qu'un seul plaisir. Peut-être est-ce là le cas de ceux qui recherchent avidement l'éloge, mais est-ce vrai de la complaisance que l'on a pour soi-même? En ce cas, assurément, on peut dire que mille plaisirs ne sont pas gâtés par un seul désappointement. En fait, rien n'est plus assuré et imperturbable qu'un bon amour-propre. C'est une source éternelle de sensation délicieuse. Il est indépendant de toutes circonstances externes. Oui, dit Hartmann, mais il repose sur une illusion. Sans aucun doute, dans bien des cas, mais toute estime de soi-même est-elle illusoire? L'idée qu'il se fait de l'illusion dans le sentiment est excessivement curieuse. Ainsi, il soutient que toute estime de la bonne opinion d'autrui est illusoire, puisque cette opinion ne peut avoir de valeur en dehors de l'effet de leur conduite envers nous. On pourrait dire tout aussi bien : « La beauté repose sur une illusion, car quelle valeur peut avoir la beauté, à part de sa portée sur les utilités de la vie? » Dans un cas comme dans l'autre 1 , la réponse évidente, c'est que notre nature émotionnelle est ainsi
organisée que l'estime des autres et la beauté ont été toujours considérées comme des biens. Chercher de plus amples raisons pour prouver que l'approbation nous plaît est presque aussi raisonnable que de demander pourquoi nous sommes joyeux dans une matinée pleine de soleil *.
Le lecteur est maintenant peut-être assez convaincu de l'entière légèreté et du caractère faux de l'examen que Hartmann fait de la vie humaine, dans la mesure où elle se manifeste à nous journellement. Cependant, afin de justifier davantage cette vue, je dirai quelques mots de l'omission de l'importante question de savoir jusqu'à quel point l'homme est esclave des circonstances et le simple jouet passif de son expérience journalière. Cette omission, bien entendu, devait être attendue, d'après la conception de la volonté que nous avons vu adopter par cet écrivain. Tout ce qu'un homme fait pour s'élever audessus du niveau des conditions de sa vie, pour modifier la valeur ultime des événements, grâce à l'activité d'un esprit hardi et élastique et à la sage direction de l'observation externe et des opérations mentales internes de l'imagination et de la réflexion, est évidemment effectué au moyen de cette volition même que les pessimistes condamnent comme la source première des maux de la vie. J'aurai h pénétrer plus tard, d'une manière un peu plus complète, dans cet élément de la valeur de la vie, les limites dans lesquelles tout bon esprit est capable d'élever la somme de son bonheur par l'exercice des plus hautes activités de la volition.
1. L'erreur dans laquelle Hartmann tombe ici vient de son incapacité » voir la distinction entre la valeur dépendante et la valeur immédiat* Quand un objet a la valeur de la réalité (dans son sens strict) ou aucnL autre mode de valeur objective sur le sentiment qu'il excite chez celui qu observe, nous pouvons, cela va sans dire, parler de toute estimation particulière comme réelle et exacte, ou comme sans réalité et illusoire. Ain?l'opinion qu'une personne a d'elle-même peut être évidemment illusoir parce que sa valeur propre est quelque chose d'objectif, c'est-à-dire reposur certains rapports externes existant entre lui-même et les autres h«»uimes. D'un autre côté, la valeur qui n'a pas d'autre base que le sentiin- ' immédiat ne peut jamais être illusoire. Tout au moins elle est réelle pu»* la personne qui est le sujet du sentiment, et, si l'habitude du sentiment *v générale, elle est réelle aussi objectivement. L'approbation des autres e?> évidemment quelque chose que possède cette valeur immédiate.
Pour le moment, il suffit de noter le silence complet de Hartmann sur ce sujet.
Laissant de côté l'examen que fait Hartmann dés motifs d'espoir à une vie future, qui évidemment est au delà des faits accessibles, nous avons maintenant à nous occuper du second pas de la preuve empirique de pessimisme, les arguments par lesquels on montre qu'attendre le bonheur dans l'avenir est impossible. La vie telle qu'elle existe maintenant est un mal, et la marche des choses, bien loin d'être dans la direction du bonheur, est dans le sens opposé. Le rêve d'une race heureuse dans l'avenir n'est qu'un recours vain et temporaire de l'homme abusé qui se trouve chassé de sa première position, la croyance que le bonheur peut s'atteindre actuellement.
Il est évident que la théorie de la valeur d'une civilisation progressive et d'un développement historique de l'humanité ne peut entièrement s'établir à l'aide de données exclusivement empiriques. Elle embrasse des données scientifiques nombreuses et complexes, telles que les généralisations de l'histoire, pour ne point parler des conceptions biologiques, quant à la nature et aux lois du développement humain. Cependant Hartmann, avec qui nous avons principalement affaire, se fie, pour la majeure partie du temps, au même genre de calcul que celui qu'il a employé pour mesurer la valeur de la vie actuelle, et, en conséquence, on ne peut faire mieux que d'examiner les résultats atteints, par rapport à ceux de son premier examen.
La seule conception de progrès * qui ait quelque prétention à une valeur scientifique et qui nous a été donnée par Schopenhauer et Hartmann, comme un motif pour leur conclusion défavorable, est celle de la croissance de l'intelligence et de la manière graduelle dont l'intelligence se libère de la volonté.
i. Je suis forcé d'employer ce terme, en dépit de ses associations avec le perfectionnement. Le lecteur sera assez bon pour comprendre qu'il est employé ici non comme une « question demandant une épithète », mais simplement comme une expression pour cette espèce de changement amené par le mouvement général des affaires et plus spécialement pour la direction manifestée par le changement social.
Pour faire de cette idée une conception scientifique, il faut, bien entendu, la séparer de ses entourages métaphysiques. Prise sous ce point de vue, on peut dire qu'elle représente une vérité acceptée, savoir que le progrès social dépend dans une large mesure du développement intellectuel. Mais il est manifeste que cette idée n'est d'aucun usage pour le pessimiste, sans la présupposition que la vie est en réalité et qu'elle doit toujours être un excès de mal sur le bien. Ni Schopenhauer ni Hartmann n'affirme que la croissance intellectuelle est un mal en elle-même; elle amène seulement une croissance de misère à sa suite, parce qu'elle met fin à toutes les illusions aimées. Donc cette idée ne peut pas contribuer à la preuve des principales propositions du pessimisme. Elle nous dit simplement que si le pessimisme est vrai, nous sommes destinés, puisque le monde progresse, à apprendre graduellement la vérité, et par suite dans une bonne voie pour accepter tout désappointement, désespoir ou sombre calme, que cette connaissance est propre à communiquer.
En même temps, il est bon de signaler que l'idée du progrès humain, comme mouvement purement intellectuel, est une hardie supposition à qui les meilleures et les plus scientifiques théories de l'histoire* n'apportent aucun fondement , mais qu'elles tendent plutôt à réfuter. Buckle lui-même concédait que le développement social comprenait un mouvement moral, aussi bien que les progrès d'autres genres, bien qu'il les regardât comme limités par la quantité de progrès intellectuel. Hartmann, qui, comme je l'ai observé, considère la somme de l'immoralité dans le monde comme une quantité constante, ne peut, bien entendu, accorder que le progrès ait quelque direction en ce sens. Mais sa conception entière de l'histoire est manifestement dérivée de ses principes métaphysiques et n'a aucun droit à réclamer l'attention d'un esprit sérieux et scientifique.
Laissant donc de côté la conception pessimiste de l'histoire comme un tout, examinons les arguments empiriques par lesquels Hartmann cherche à montrer que le monde ne fait
aucun progrès. Le mode de computation adopté ici, comme je l'ai dit, est le même que celui qu'il a employé dans sa recherche précédente, et, par conséquent, nous serons autorisés à passer très rapidement sur cette partie de notre examen.
En estimant les faits du progrès humain, Hartmann ne passe pas de nouveau en revue son « plan » des conditions et des activités humaines. Il considère que, en examinant leur nature par rapport à la possibilité d'un bonheur humain présent, il a largement démontré leur peu de capacité à devenir les conditions ou sources du bonheur dans aucune période du progrès humain. Il appuie plus particulièrement sur la tendance du progrès à amener la désillusion concernant la valeur de choses telles que l'approbation des autres. Sur ce point, il n'est pas nécessaire d'en dire davantage, et nous pouvons passer à un ou deux points par rapport auxquels Hartmann s'imagine prouver, comme thèse séparée, que le progrès ne renferme pas le perfectionnement.
Par exemple, on suppose communément que le progrès, puisqu'il renferme une découverte scientifique, comprend aussi l'art de guérir et, comme conséquence, la diminution des maladies. Ceci, dit Hartmann avec la solennité d'un oracle, est une illusion; les maladies augmentent dans « une plus rapide progression » que leurs remèdes. Comment prouvez-vous ceci? peut demander le lecteur. Point de réponse. Ici assurément, le procédé de calcul devient trop microscopique pour la portée de la vision ordinaire.
Puis les intelligences naïves croient généralement, quand elles n'ont pas encore subi la sévère discipline du pessimisme, que le progrès industriel et les découvertes de la science pratique ont fait quelque chose pour augmenter le bonheur matériel de l'homme. Quant aux arts utiles, Hartmann fait, il est vrai, la large concession qu'ils ont effectué quelque progrès en ce sens. Mais dans quelles limites? « Les manufactures, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes, n'ont rien accompli de positif pour le bonheur de l'humanité; ils ont seu-
lement diminué une partie des obstacles qui bornaient et gênaient l'action de l'homme. » On peut naturellement demander si les produits nombreux des manufactures qui entrent dans le bien-être et le luxe domestiques de toutes les classes, si la possibilité de faire en automne une excursion à New- York et San-Francisco ne sont rien que la suppression d'un obstacle au plaisir et ne produisent rien dans l'intérêt d'un bonheur positif. Mais,- en approchant de la conclusion, Hartmann semble de plus en plus devenir dédaigneux des distinctions délicates.
Mais, de plus, même si l'accroissement de la richesse matérielle aurait amené un certain bien-être pour certaines classes, il restera toujours, dit Hartmann, toute une partie de la population qui a plus d'appétit qu'elle n'en peut satisfaire. Pourquoi cela? peut demander naïvement le lecteur. A cause de la multiplication de la population, qui va toujours croissant au point de vue de la simple existence physique. Mais les économistes, y compris Malthus lui-même, ne sont-ils pas d'accord que la population a une tendance à se régler elle-même par une intelligence croissante et une contrainte morale? Point de réponse. Ici encore, nous n'avons donc point la substance, mais seulement l'ombre d'un argument.
Une fois encore, est-ce que le développement social n'amène pas avec lui le perfectionnement moral, l'accroissement de la sympathie et ainsi l'accroissement mutuel du bonheur individuel? Non, dit Hartmann. En somme, la même ratio d'égoisme et de bienveillance se trouve dans tous les siècles et dans tous les pays. La civilisation n'a aucun effet sur les impulsions au mal, elle ne fait qu'altérer les formes de leur manifestation. La dépravation morale a simplement « cessé d'aller à pieds et se promène en habit noir ». Soyons reconnaissants : ici, nous semblons trouver quelque chose qui encore une fois ressemble à un calcul. Mais quel calcul? Par quel étalon possible de mesure, demande-t-on, Hartmann prouve-t-il que la somme de misère qui naît des passions farouches et sans contrôle des nations sauvages est égalée par la somme de misère produite
par les tendances immorales prudemment restreintes, mais toujours actives, de la société civilisée? Le calcul se réduit luimême à l'a peu près le plus grossier, qui, après réflexion, ne se trouve pas même un à peu près. Quant au développement de la sympathie pour l'accroissement du sentiment de solidarité parmi les individus et même les peuples entiers, Hartmann daigne à peine en parler en quoi que ce soit. Il nous dit, il est vrai, que l'avancement social avec le développement du progrès social amène certains allégements dans la lutte avec le besoin, au moyen du principe de solidarité ; mais alors il soutient que ces résultats sont seulement une diminution des maux et n'atteignent jamais un bien positif. Comme nous l'avons vu, Hartmann suit Schopenhauer en regardant la sympathie comme n'ayant trait qu'à la souffrance seule, et il ne la reconnaît pas sous la forme d'une participation mutuelle à une activité agréable.
En dernier lieu, on peut demander ce que dit Hartmann touchant les influences du progrès de la science et de l'art sur le bonheur humain. Ne pourront-ils pas dans un temps éloigné, alors qu'ils seront largement étudiés et appréciés, offrir un considérable surplus de jouissance? La science théorique (distinguée de la science pratique) est regardée par notre auteur seulement dans sa portée sur le bien externe, y compris les relations morales, et il dit qu'elle n'a aucun effet appréciable ni sur le bien-être matériel ni sur le bien-être moral. Les jouissances que l'on peut tirer de la poursuite de la science ne sont pas examinées longuement ici. En traitant de la première phase de l'illusion, toutefois, Hartmann nous dit que, avec la division croissante du travail dans la science, la joie de la découverte originale se réduit à une quantité minime. Ceci est une assertion hasardée, puisqu'il pourrait sembler à une intelligence ordinaire que l'étendue de l'activité scientifique sur un champ plus Vaste impliquerait un accroissement dans toute jouissance qui se relie à cette activité. Il est évident, toutefois, que Hartmann n'attribue aucune importance aux plaisirs qui se rattachent à cette capacité pour les études scientifiques (qui, pense-
t-il, sont plus que contrebalancées par les peines de Feffort), et que le plaisir de la science est, chez lui comme chez Schopenhauer, la joie intense qui est la prérogative particulière du génie créateur. Une limitation aussi arbitraire n'a pas besoin de plus amples remarques.
Par rapport à l'art, notre auteur concède que la « capacité de plaisir à recevoir » (distinguée de la force productrice) est une quantité considérable. Cependant il n'entre pas dans Ja question de savoir jusqu'à quel point il peut devenir à l'avenir un élément de la vie journalière de toutes les classes de la société. Tout ce qu'il dit par rapport au progrès de l'art, c'est qu'il ne doit pas être trop estimé, puisque, bien que notre art moderne soit plus riche en idées, il est moins parfait en forme que l'art classique. Ceci, bien entendu, ne prouve pas grand'chose, puisque c'est une question de savoir si le pas fait depuis l'art grec jusqu'à l'art contemporain doit être considéré comme un maillon dans la chaîne du progrès artistique. Ce que l'on désire réellement savoir, ce n'est pas si certain peuple de l'antiquité a atteint un développement artistique qui est aussi élevé que tout développement artistique moderne, mais : 1° s'il y a une tendance générale pour l'art vers le perfectionnement, comme pour la vie nationale en masse, et si la race humaine se meut en avant ; 2° si ce même développement social n'est pas accompagné par le développement général du sentiment artistique; et 3° si ce double progrès esthétique n'ajoute pas considérablement à la somme des jouissances humaines. Mais ce n'est pas la première fois que nous avons trouvé Hartmann déployant beaucoup de talent pour manquer le véritable coté important d'une question.
On en dit assez, peut-être trop, pour montrer quelle importance a le procédé d'observation de Hartmann et de calcul par rapport aux divers éléments constitutifs du progrès humain et social. Il a même moins de prétentions à une méthode rigoureuse que le procédé qui se dissimule sous l'investigation de la vie humaine dans son aspect statique comme quelque chose de coexistant et de persistant dans le temps présent. Mais, en
vérité, les deux modes d'examen peuvent être représentés comme n'ayant qu'une très faible prétention au caractère de computation numérique exacte. La méthode de Hartmann ne diffère, en vérité, que pour la forme, de cette manie d'amonceler quelques traits de la vie, choisis arbitrairement, qui peut être représentée comme marquant la frontière du pessimisme instinctif et du pessimisme raisonné. Avec une grande parade de méthode scientifique, elle est essentiellement anti-scientifique, inexacte, superficielle, et suggère avec force Tidée d'une conviction instinctive préexistante '.
1. Le pessimisme de Hartmann est traité sur un ton assez mérité d'ironie, dans un ouvrage récemment publié: Der moderne Pessimismus du docteur Pfleiderer. Des objections sérieuses contre ses raisonnements se trouvent aussi, comme je l'ai observé, dans Johannes Huber : Der Pessimismus, et dans Volket: Dos Unbewusste undder Pessimismus ; enfin le professeur Bo na Meyer, dans un petit ouvrage intitulé : Weltelendt und Weltschmerz ; ce que Ton pourra considérer comme des arguments d'une gravité plus que suffisante. On a déjà remarqué que Duhring cherche à rencontrer et à renverser la conception pessimiste de la vie humaine et des perspectives futures de l'humanité.
Sully. — Pessimisme. 16