CHAPITRE XI
Résumé de l'examen du pessimisme. — Examen de l'optimisme scientifique.
— Idée de la coïncidence du bonheur individuel et général en morale et en économie. — Base psychologique de l'optimisme de Hartley.— Doctrine qui fait de la peine une condition du plaisir. — Conception scientifique du progrès. — Nécessité de certaines recherches préliminaires. —
- Problème de l'excès du plaisir ou de la peine dans la vie humaine. — Question envisagée en dehors de la fréquence comparative des causes externes. — Défauts de la théorie des causes du plaisir et de la peine. — Le plaisir et la peine ne sont pas invariablement égaux dans les différentes régions de l'activité consciente. — Inexactitude de la comparaison subjective du plaisir avec la peine, dans ces régions. — Résultats que l'on peut atteindre par une telle comparaison, importants bien qu'inadéquats. — Comparaison des sommes de plaisir dans les différente? régions. — Caractère insuffisant de cette méthode abstraite de calcul. — Recours à une conception biologique du plaisir et de la peine, d'une utilité peu pratique. — Impossibilité de faire la somme une à une des causes externes de plaisir et de peine. — De même d'additionner no* expériences isolées de plaisir et de peine. — Causes d'erreur dans l'estimation de la valeur des sensations isolées. — Les résultats de l'observation des sensations isolées d'autrui encore moins satisfaisants. — La vie ne doit pas se mesurer directement d'après les sensations isolées de plaisir et de peine. — Modification du problème par U substitution de l'idée de bonheur à celle de plaisir. — Objections coutnune telle substitution, comme : 1° abandon de la thèse hédoniste. «' 2° comme passage d'une idée simple à une idée complexe. — Répons provisoire à ces objections. — Examen de la conception populaire d>* bonheur. — Conditions permanentes de plaisir, l'idée mère du bonheur
— A. Première phase dans la construction du bonheur. — 1» Elément- J externes : a. Le bonheur considéré comme résidant dans certaines cirvoostances externes permanentes. — Raisons de la distinction popula^ entre les objets de valeur et les sentiments agréables. — p. Le bonh'Q** considéré comme consistant dans des lignes permanentes d'une action causant le plaisir et dirigée extérieurement : signification des intér<^
— 2° Eléments internes : a. Progrès internes de la réflexion en tant q" déterminée par la régularité des fins externes. — Effets internes penm nents du travail moral. — p. Le plaisir réfléchi comme résultat •:
l'effort distinct pour obtenir un bien intérieur. — La culture individuelle en tant qu'ingrédient du bonheur. — B. Pha9e plus élevée de la construction du bonheur. — Accord parfait des fins opposées externes et internes. — C Phase finale de la construction. — Contrôle des éléments de la vie, ainsi arrangés, par l'attention. — 1° Fonction externe de l'attention négative et positive. — 2° Fonction interne de l'attention négative et positive : répression du désir et culture des souvenirs et des imaginations agréables. — Jusqu'à quel point un progrès des intérêts d'autrui est impliqué dans une sage poursuite du bonheur individuel. — Avantages réciproques des relations amicales. — La grandeur des buts de l'individu profite aux autres. — Poursuite consciente du bonheur d'autrui. — Limites de la coïncidence des intérêts de l'agent et des intérêts d'autrui. —
— Notre idée du bonheur semble impliquer un souvenir bien distinct de plaisir. — Peine résultant d'efforts soutenus à la poursuite du bonheur.
— Bonheur et satisfaction. — Différentes significations du contentement. Les philosophes hédonistes contents et mécontents. — Leurs raisons de contentement. — Objection à l'hédonisme; le plaisir ne peut jamais le satisfaire. — Le bonheur diffère en structure d'une succession de sentiments isolés. — Degrés de satisfaction réalisable dans une succession de sentiments. — Contentement et mécontentement accompagnant nécessairement tou9 les buts concevables. — La nécessité d'un effort renouvelé n'implique pas le désappointement. — Le bonheur réel qui peut s'atteindre est inférieur à l'idéal conçu. — Rapport de la disparition graduelle de la vie avec notre problème. — La brièveté de la vie est un bien d'après un point de vue pessimiste. — La brièveté de la vie ne détruit pas les différences de valeur dans le bien fugitif et dans le bien relativement permanent. — Comment une connaissance de la brièveté de la vie rend plus intense la valeur de la vie. — Mépris des stoïciens pour la vie en tant que chose éphémère ; ce mépris est en partie rationnel et en partie irrationnel. — La brièveté de la vie est la base d'un sentiment particulier de bienveillance. — Le sentiment de la brièveté de la vie individuelle est en partie englouti dans les larges sympathies altruistes. — Revue de l'argumentation et nouvelle position du problème.
Nous avons maintenant complété notre examen des arguments des pessimistes, et nous pouvons en résumer les résultats comme il suit : tout d'abord, le portique métaphysique, pour ainsi dire, de ce sombre et triste édifice, se trouve, après une légère inspection, contenir de nombreuses fentes et crevasses et n'offrir rien moins qu'un accès sûr et certain, au lieu du repos désiré des pessimistes. Puis, le fondement physique de la construction s'est montré lui-même, après un examen plus attentif, essentiellement instable, n'étant bâti que sur de pures hypothèses fantaisistes et, qui plus est, sur des hypothèses qui fréquemment sont directement à rencontre de l'expérience et qui enferment des conceptions incohérentes et contradictoires.
Une fois de plus, la psychologie du pessimisme, quand son enchevêtrement d'idées qui n'ont pas été examinées est débrouillé, se manifeste de même comme radicalement erronée. En dernier lieu, la tentative pour prouver le pessimisme directement par un appel à l'observation doit être considérée comme un insuccès signalé, puisque la méthode d'observation poursuivie manque de ces conditions de perfection, d'impartialité et de précision, qui peuvent seules donner à une méthode une valeur scientifique.
Tels sont les résultats de notre investigation. Nous pouvons peut-être, avec sécurité et même avec profit, prendre congé du pessimisme, en tant que système réclamant par droit d'invincibles arguments l'adhésion des esprits réfléchis. Jusqu'ici, il n'a certainement pu prouver une telle prétention; et, avant qu'il ne puisse donner un corps à son droit, il y aura beaucoup à faire sous forme d'une définition préliminaire du problème et d'une détermination des méthodes propres à une telle enquête.
De plus, en prenant congé du pessimisme, nous concluons réellement notre recherche sur les constructions complètement scientifiques de la valeur de la vie. Cependant il n'existe encore, autant que je sache, aucune tentative systématique pour fonder une conception favorable de la vie sur une base scientifique solide. Ce qui a été fait a une grande valeur, sans aucun doute; mais on ne peut dire que cela fournisse un fondement adéquat pour l'optimisme. Ce n'est ni complet ni scientifiquement exact.
Afin de rendre cette réflexion évidente, jetons pour un moment un coup d'œil sur l'optimisme quasi scientifique du siècle dernier. Comme nous l'avons vu, les moralistes anglais de cette période sont d'accord, pour la plupart d'entre eux, dans l'affirmation de la coïncidence du bonheur individuel avec le bonheur général '. Ici, sans doute, se trouve une proposition qui,
1. Il est vrai, on a fait communément allusion au bonheur de l'individu dans une condition future, comme un complément nécessaire en certains cas ; mais, en général, on a insisté sur la coïncidence même, quand la vie présente est seule considérée.
si elle est vraie, fournira une base pour une conception optimiste des relations morales et sociales. En conséquence, il semblerait que chacun très certainement cherche à assurer son propre bonheur quand il aide au bonheur d'autrui. Ici donc, nous semblons avoir une évidence singulièrement heureuse d'une « harmonie préétablie », grâce à laquelle un accroissement de l'unité résultera dans un accroissement de la communauté. Mais les faits viennent-ils à l'appui de cette conception réjouissante? L'affirmation ne peut, je pense, être considérée comme juste, excepté dans de certaines limites. Comme j'espère le montrer plus tard, une sage poursuite du bonheur individuel n'accompagnera l'homme que jusqu'à une certaine distance sur la route de l'effort bienveillant. Il se peut qu'il soit vrai, et je pense qu'il est vrai qu'une ligne de conduite aussi prudente servira au bien d'autrui jusqu'à un certain point; mais la proposition inverse n'est certainement pas vraie : rechercher le bien d'autrui n'est pas uniformément le meilleur moyen de réaliser son propre bonheur.
Une semblable sorte d'harmonie préétablie a été présentée par Adam Smidt et ses successeurs comme régnant dans la région de l'activité industrielle. Les intérêts matériels d'une communauté sont mieux assurés quand chaque individu poursuit sans empêchement son propre désir de richesse. Cette affirmation est longtemps restée nue doctrine fondamentale d'économie politique. C'est le principe cardinal des théories politiques modernes. D'un autre côté, la critique récente semble montrer que le gain total résultant de l'action individuelle et de la libre compétition n'est pas aussi grand qu'on le supposait d'abord. La réflexion sur les immenses maux industriels de notre époque a mené les gens à condamner notre système comme radicalement mauvais et à recommander à sa place un mode d'organisation des opérations industrielles. Je ne puis entrer ici dans la brûlante question du socialisme, et s'il est désirable d'allier les capitaux avec le travail, d'après un système de production coopérative. On en a dit assez pour montrer que l'harmonie des intérêts individuels et collectifs dans
les opérations industrielles n'est nullement évidente de soimême, comme ceux qui, pleins d'espérance, l'ont d'abord exposé, étaient disposés à le croire.
Je ne voudrais en aucune manière dire qu'il n'y a réellement rien de consolant et de réconfortant dans les relations des intérêts individuels et généraux convenablement compris. Au contraire, je pense qu'une conception exacte de ces relations présente, somme toute, un aspect plutôt agréable et satisfaisant que pénible et attristant. Je voudrais seulement insister sur ce que les faits ne justifient pas la note très joyeuse de cet optimisme, auquel les écrivains du siècle dernier avaient un penchant à s'abandonner.
Passons maintenant à une tentative faite pour trouver une base d'optimisme dans les vérités supposées de la psychologie. Je fais allusion à la curieuse théorie de Hartley que, puisque les plaisirs excèdent les peines et puisque l'association eniante une fusion d'états mentaux où les éléments les plus faibles disparaissent, il y a une tendance avec le développement mental à atteindre une condition de pur plaisir. La première remarque que cette doctrine semble faire naître, c'est que, en aucune phase de notre existence, les plaisirs et les peines « «mentales » ne constituent les seuls facteurs de notre vie émotionnelle. L'adulte, non moins que l'enfant, est exposé à toutes les influences changeantes des conditions corporelles, et celles-ci ne sont nullement des agents sans importance pour la production de notre bonheur et de notre misère. Mais Hartley affirme froidement un des points même en litige, à savoir que nos plaisirs primaires excèdent nos peines primaires. Si ceci était accordé, sa conclusion serait, sans aucun doute, de grande valeur, quand même ce pourrait être une exagération de parler du progrès comme tendant à nous rendre l'état heureux du paradis.
Hartley a parfaitement raison dïnsister fortement sur l'association, comme influençant et modifiant nos plaisirs plus mûrs. Je pense aussi que beaucoup d'arguments peuvent être invoqués en faveur de sa conception, à cause du rôle que les
éléments pénibles subordonnés jouent dans nos réminiscences du passé, et ainsi dans nos perceptions plus tardives et nos imaginations qui tirent tant du souvenir. Il n'y a aucun doute, je le conçois, que, dans ces états mentaux composites, un élément subordonné de peine sert à rendre plus intense le plaisir prédominant. Mais, d'un autre côté, il n'est pas moins certain qu'un léger mélange de sentiment agréable peut tendre à convertir le caractère pénible prédominant d'un état mental. Un amer désappointement n'est que rendu plus amer par l'image momentanée et agréable de l'objet qui manque ou qui est perdu.
Dans plus d'un écrivain encore, il semble qu'il y ait comme une disposition à fonder l'optimisme sur l'idée quasi psychologique que le plaisir et la peine étant, comme tous les autres états de l'esprit, des conditions relatives, nous devrions considérer la peine comme une condition du plaisir, et ainsi donc comme nécessaire, sinon positivement désirable, comme moyen d'atteindre un but. Nous avons examiné la doctrine qui fait du plaisir un état purement négatif et relatif de la peine, son antécédent. Considérons maintenant la doctrine opposée, en tant qu'elle semble revêtir une forme scientifique. La question que j'ai en vue ici, ce n'est pas si la peine est un sentiment moins réel et positif que le plaisir. On ne saurait l'affirmer, je pense, que d'après des raisons métaphysiques. Considérés simplement comme faits de notre expérience, la peine et le plaisir sont également réels. Le point à discuter, c'est si la peine est nécessaire comme antécédant du plaisir : si, en d'autres termes, le plaisir pourrait s'éprouver tout de même s'il n'existait rien de tel que la peine.
Il est clair, tout d'abord^ même si les faits sont conformes à l'affirmation, qu'elle ne peut avoir aucune influence réconfortante. Si ce n'est d'après la supposition que le plaisir excède la peine. Car, s'il ne le fait pas, la a nécessité » de la peine ne pourrait se prouver; nous aimerions nous dispenser semblablement et du plaisir et de la peine de la vie. Nous ne pouvons donc interpréter l'idée du caractère relatif de la peine comme
signifiant ce que, au premier coup d'œil, il semble signifier, à savoir qu'une quantité donnée de plaisir nécessite une quantité correspondante de peine, comme son antécédent ou son opposé. Ce qui semble affirmé c'est qu'une certaine quantité de peine subordonnée est nécessaire au plaisir. Autrement, nous devons posséder l'autre terme du contraste pour comparer le plaisir avec lui. Cette inférence psychologique est-elle exacte?
Je ne pense pas que Ton puisse maintenir que la peine est nécessaire pour une série de plaisirs. Nous pouvons probablement tous nous rappeler quelque heureuse expérience consistant en une longue chaîne de plaisirs tranquilles d'où la peine était absolument absente. Des journées d'agréable séjour parmi des scènes intéressantes à l'étranger, des jours de liaison harmonieuse avec des amis dans quelque charmante retraite, nous offrent des spécimens de ces expériences. Est-ce que le plaisir de ces jours-là a été en quoi que ce soit moins réel parce qu'aucune peine n'était présente à l'esprit pour fournir le légitime contraste? Je ne le pense pas. Ce que la loi de rapport de relativité des sensations requiert, c'est qu'il y ait un changement constant de l'état mental dans son ensemble. Il est possible de maintenir pendant longtemps une heureuse et même joyeuse disposition d'esprit par une suffisante variété d'impressions et d'occupations agréables. Des transitions bien ménagées d'un mode de sensation à un autre, comme du travail actif au repos, du commerce de la société à la solitude, sont propres à maintenir un flot continu de satisfaction.
Cependant on peut dire que nous ne devrions pas connaître et estimer le plaisir comme tel, s'il n'y avait rien d'une nature pénible. Sans aucun doute, notre idée du plaisir doit quelque chose au contraste, comme entre le plaisir et la peine. Nous pouvons dire que le plaisir est d'autant plus précieux qu'il est l'opposé et jusqu'à ce point la négation ou l'exclusion de la peine. Mais il me semble que le plaisir serait toujours plaisir, toujours estimable et désirable, même s'il n'existait aucune peine. Tout ce dont on a besoin pour que l'esprit puisse avoir
une idée distincte d'un aspect quelconque de ses impressions ou de ses expériences, c'est qu'elle se présente sous des quantités variées et divers degrés d'intensité. Aussi, bien que le temps n'ait pas d'opposé, strictement parlant, et bien que toutes nos expériences contiennent le temps, comme un de ses facteurs, nous sommes à même de le percevoir et de le sentir comme quelque chose de réel, à cause dès différences dans la durée que les événements quotidiens rendent évidentes. Ainsi, le plaisir serait sciemment expérimenté et connu, même s'il était l'accompagnement indispensable de toutes nos expériences, pourvu qu'il se présentât à des degrés divers d'intensité. On peut ajouter que la peine n'est pas le seul opposé du plaisir. Il y a un troisième état émotionnel, celui de l'indifférence; et, si nous avions de fréquentes alternatives de plaisir et d'indifférence, nous devrions certainement avoir une idée assez vive du plaisir comme plaisir.
La peine, autant que je puisse voir, n'est donc en aucune manière nécessaire au plaisir, et l'optimisme ne réussit pas à trouver un calmant intellectuel pour les maux de la vie, dans la réflexion qu'avec nos peines tous nos plaisirs s'évanouiraient aussi. En même temps, on doit admettre qu'une transition de la peine au plaisir est le moyen le plus efficace de rendre le plaisir plus intense. Tout contraste entre des impressions successives rehausse la force de la dernière impression, et nos plaisirs ne sont jamais plus complets et plus profonds que quand ils sont précédés de peines. Jusque-là, donc, comme l'homme place son bonheur dans la succession de jouissances intenses, il peut se consoler quant à la présence de la peine dans la vie. Il verra qu'une peine est la cause occasionnelle nécessaire aux plus vives sensations de plaisir. Il est présumable aussi que même les sages pourraient choisir un type de vie contenant des peines accidentelles pas trop intenses, ni de trop longue durée, comme éléments de contraste. En même temps, il resterait toujours l'alternative idéale d'un flot modéré et tranquille de plaisir; et celui qui adopte cette conception trouvera peu de chose ou rien de
consolant dans la doctrine du caractère relatif de la peine.
Parmi les autres efforts pour découvrir une base scientifique pour l'optimisme, l'idée moderne de progrès, en tant qu'elle est basée sur des données historiques et des principes biologiques, réclame notre attention. Cette idée, bien que nous soyons incapables d'apprécier son importance scientifique dans toute son étendue, promet, je pense, la base la plus certaine d'une vue favorable du monde. J'espère démontrer ceci plus tard. On doit remarquer, cependant, que la valeur du progrès ne peut être convenablement appréciée qu'après que nous aurons atteint quelque notion rudimentaire des possibilités de la vie humaine individuelle en tout temps. Il ne s'ensuit nullement que, parce qu'avec le progrès social nous nous perfectionnons, nous ajoutions à un bien positif ou soyons même sur la voie pour l'atteindre. Le perfectionnement peut, après tout, consister en une tendance à réduire au minimum la balance de la misère qui, suivant le pessimiste, appartient à la vie humaine dans toutes ses conditions.
Ce dont on a besoin, c'est d'un effort vraiment scientifique pour définir le bonheur et ses conditions et déterminer si la moyenne des conditions externes de la vie humaine réalise ces conditions. Tandis que l'on a fait beaucoup par petites quantités vers la solution de ce problème vaste et compliqué, on ne l'a pas* encore, que je sache, traité dans son ensemble. Le pessimisme moderne insiste nettement sur ce problème et appelle sur lui notre attention; et, dans ce chapitre et le chapitre suivant, j'essayerai d'indiquer les différentes lignes qui doivent conduire à cette investigation. Le lecteur ne doit pas chercher ici une solution exacte, bien qu'il se puisse qu'on détermine approximativement la direction où, si Ton peut la découvrir quelque part, on trouvera une solution future. U suffira en cet endroit de préparer le problème et en même temps de montrer si l'on peut compter sur une conclusion parfaitement certaine et exacte, d'après la nature même de cette recherche.
La vie, selon notre point de vue présent, ne doit s'estimer
qu'en prenant pour type le plaisir et la peine. Cela est bon qui diminue d'une manière ou d'une autre la peine ou augmente le plaisir; et tout moment de la vie, et toutes les circonstances de la vie ont une valeur positive seulement alors que la somme de plaisir est plus grande que celle de la peine. Tel étant le mode d'estimation, notre recherche commence naturellement par une investigation sur les conditions immédiates mentales et physiques du plaisir et de la peine. Avant que nous puissions savoir si un excès de plaisir dans la vie est possible ou probable, il semble nécessaire de comprendre la manière dont la peine et le plaisir prennent naissance.
Maintenant, une doctrine scientifique complète du plaisir et de la peine, en d'autres mots, un système scientifique hédoniste n'a pas encore pu s'établir définitivement. Bien des efforts ont été faits depuis Aristote jusqu'à nos jours pour- définir les conditions universelles de plaisir et de peine; mais on ne peut pas dire que l'on se soit accordé sur le point de savoir quelles sont réellement ces conditions. Les généralisations courantes sur le sujet semblent pour la plupart trop larges, et la théorie plausible ne réussit pas en certains points à expliquer les faits. Ainsi, par exemple, il est excessivement douteux que certaines peines des sens, telles que des saveurs amères, puissent être expliquées, comme Wundt cherche à le prouver, en môme temps que d'autres modes de peine, d'après le principe de stimulation excessive. Et puis, on ne voit pas jusqu'ici comment les peines corporelles, comme le mal de dent et la névralgie, doivent se soumettre à la même loi de stimulation que les peines d'une stimulation des sens excessive, comme des sons perçants. Même à supposer que ces peines puissent être groupées ensemble, les peines du désir, comme M. Spencer le soutient, semblent former une classe sut generis, et, en vérité, la manière dont on formule ordinairement le principe de stimulation agréable implique que la peine peut naître d'un excès ou de l'insuffisance de l'activité mentale ou nerveuse. Puis les peines d'un défaut d'harmonie qui entrent si largement dans les plus hautes souffrances mentales, telles que le désappointe-
ment, l'anxiété, et ainsi de suite, ne semblent pas aisément se prêter à la théorie des stimulations excessives et insuffisantes. Il se pourrait que Ton rangeât peut-être toutes celles-ci en une seule classe avec les peines de désir, voyant que tout désir implique un conflit d'impulsion avec la perception de la réalité existante. Cependant ce ne serait que pour débarrasser le terrain de la peine en cas de désir qui ne reposerait plus sur une simple insuffisance d'action. En fait, comme Fichte le signale, il semble jusqu'ici impossible de ranger tout plaisir sous des conditions de quantité dans les processus nerveux; si, comme il est enclin à le penser, il est possible de réduire tous les phénomènes de plaisir à une seule loi simple d'harmonie ou de proportion, parmi les rapports des actions nerveuses impliquées, c'est une question, comme il l'admet, qui est à peine susceptible d'une réponse dans l'état présent de notre savoir '. En voilà assez pour expliquer qu'une théorie générale de plaisir et de peine est encore loin d'être complète; et la recherche des conditions précises des divisions variées du plaisir et de la peine, telles que celles d'appétit, de sensation, d'activité intellectuelle et d'attention, d'excitation émotionneiJe, etc., loin de valoir mieux, vaut peut-être encore un peu moins. Les limites exactes du plaisir et de la peine, dans ces branches variées de la vie mentale, ne sont aucunement déterminées d'une façon claire, précisément parce que les conditions de ces états opposés, dans les diverses régions, ne sont certainement pas connues. Il est facile de dire qu'en sus de chaque mode distinct de sensibilité la susceptibilité vers le plaisir est exactement contrebalancée par la susceptibilité correspondante de peine. Mais cette assertion se trouvera fausse à la suite d'un examen plus serré. Gomme je le montrerai présentement, l'intensité de la peine n'est nullement parallèle avec celle du plaisir. Et le nombre des plaisirs que l'on peut distinguer ne correspond pas toujours à celui des peines distinguées. Le nombre des plaisirs du son, par exemple, paraît excéder con-