‹ Le pessimisme: (histoire et critique)Chapitre 27 sur 33 · Vovschule der jEsthetik, II, p. 270 et suiv · texte numérisé non relu

Vovschule der jEsthetik, II, p. 270 et suiv

sidérablement celui des peines correspondantes. Tout changement d'harmonie, de timbre et môme du ton (quant à l'élévation) peut donner un nouveau plaisir, tandis que les peines sont bornées aux changements de force excessive (élévation et acuité du son), — qui sont à peu près du même caractère, bien que les tons peuvent varier, — de dissonance, qui probablement comprend un plus petit nombre de sous- variétés distinctes que les plaisirs de l'harmonie f . Ce que l'on a besoin de savoir, ce sont les conditions précises qui déterminent le point de stimulation auquel le plaisir se change en indifférence et celle-ci en peine. Et, jusqu'à ce que nous ayons déterminé ce point, il sera impossible d'estimer avec quelque exactitude la valeur d'une région particulière de susceptibilité sensuelle ou émotionnelle. Nous n'avons, en fait, rien qu'une méthode rudimentaire et incertaine de calcul subjectif.

Puis, jusqu'ici, Ton n'a que les plus insignifiantes données pour mesurer scientifiquement la valeur relative des différents genres de plaisir et de peine, de manière à déterminer jusqu'à quel point les résultats du plaisir ou de la peine, en des régions particulières d'activité mentale, se neutralisent ou se dépassent l'une l'autre. Nous ne pouvons pas, il est évident, mesurer ensemble les sommes de plaisir jusqu'à ce que leurs valeurs individuelles aient été estimées. Ce n'est pas tout pourtant : nous pourrions être capables de dire la proportion entre la quantité du plaisir d'une fonction mentale donnée, comme par exemple la sensation visuelle, et celle de la peine qui l'accompagne, et cependant être incapables de comparer ce résultat avec celui qu'on atteint dans le cas d'une activité mentale autre et hétérogène.

Il est évident, tout d'abord, que la méthode de comparaison subjective a tout au moins le défaut d'être excessivement imparfaite et tout a fait impropre à donner une appréciation exacte, lorsque deux plaisirs sont unis et enveloppés dans des

1. L'impureté du ton donne, sans aucun doute, un mode indistinct de peine, bien qu'une peine qui soit très proche, comme genre, de celle des notes discordantes.

états mentaux différents, tels que l'impression sensuelle et la contemplation intellectuelle. On doit évidemment avoir recours à la méthode de comparaison objective ; mais, jusqu'ici, cette comparaison n'est possible que d'une manière très imparfaite et comme simple essai. En recherchant, par exemple, la valeur relative des plaisirs d'un sens particulier, l'ouïe, et ceux d'une émotion particulière, le rire, nous n'avons jusqu'ici aucunes données physiologiques pour établir la comparaison. Si nous savions exactement combien d'énergie nerveuse et quelle quantité de cette énergie est distribuée au siège de chacune de ces activités et quel est le rapport exact de la quantité d'énergie nerveuse d'une fonction mentale avec le plaisir qui en dépend, nous pourrions jusqu'à un certain point peut-être résoudre ce problème. A présent, cependant, nous n'avons pas d'autres moyens de comparer ces ordres de plaisirs opposés que de mesurer imparfaitement l'intensité des sensations isolées, leur prolongation et leur renouvellement fréquent, la possibilité où ils se trouvent en même temps d'être partiellement modifiées par la présence d'éléments pénibles concomitants, tels que la fatigue. Or l'estimation de Ja durée relative peut être tout à fait exacte; mais, la mesure de son intensité étant certainement vague et inexacte, le résultat final ne peut être que très vague et très peu satisfaisant.

En même temps, quoique nous soyons loin jusqu'ici d'une estimation exactement scientifique du plaisir et de la peine, soit comme tout ou comme un agrégat de différents groupes, je n'ai pas la moindre envie de dire que, dès maintenant, nous soyons incapables de déterminer approximativement un bon nombre de points dans l'estimation des quantités relatives de ces manières de sentir. Supposons, par exemple, que la question soit de savoir si les différentes capacités de l'œil sont propres à causer plus de plaisir que de peine. Nous supposons, en premier lieu, un organe normal et sain. De plus, nous faisons abstraction de la fréquence relative des causes existantes soit externes soit internes, des plaisirs et des peines des yeux, affirmant simplement quelle vue est plus sujette à se produire

que l'autre. Je pense qu'en raisonnant de cette manière on peut arriver à la conclusion que le plaisir qui accompagne les différentes impressions de lumière et de couleur excède de beaucoup toute peine qui peut naître d'une stimulation défavorable ou excessive, etc. Il est douteux, il est vrai, qu'une impression isolée de la rétine, d'une intensité modérée, soit seulement désagréable comme sensation, et que les peines de combinaisons de couleurs mal assorties ne doivent pas se comparer avec celles des dissonances musicales. Il reste donc les peines d'une lumière vacillant rapidement, d'une lumière excessive, et d'une activité de la rétine par trop prolongée» Personne, j'imagine, ne voudrait dire que celles-ci contrebalanceront et au delà tous les plaisirs variés de lumière et de couleur dont l'œil est susceptible. Et, si nous comprenons les plaisirs et les peines du mouvement oculaire et de la forme visuelle, la supériorité de la première classe de sensations devient encore plus apparente. Que le lecteur compare le nombre de plaisirs tirés de toutes les variétés de formes gracieuses, jolies, belles, avec celui des peines de mouvements oculaires trop rapides et saccadés et de formes, s'il en existe, que l'on puisse dire d'une laideur intrinsèque.

Gomme dans le cas des sensations visuelles, de même dans celui de certaines émotions pénibles, la balance pourrait se concevoir avec quelque exactitude comme penchant en faveur du plaisir. Prenez le groupe des affections sociales, comprenant non seulement l'amour, la sympathie et la pitié, mais leurs opposés, le dégoût, la haine, l'antipathie, la colère et la vengeance. Supposant que nous ne connaissons [rien de la fréquence comparative des causes excitantes dans la vie actuelle, une considération de la nature des sensations elles-mêmes paraîtrait nous presser à décider en faveur de leur caractère agréable. Si nous réfléchissons sur les sources de plaisir pur ouvertes sous toutes les formes d'amour et de sympathie avec le bonheur d'autrui, le plaisir positif qui accompagne la réception de tous les modes d'affection et de sympathie de la part des autres, l'étendue de cette sympathie et son intensité, sa

durée, nos plaisirs individuels, tandis qu'elle adoucit les peines; si, d'un autre côté, nous nous souvenons que notre sympathie pour les peines d'autrui tend à fournir un élément distinct de plaisir, le plaisir de l'émotion tendre ou pitié; si, enfin, nous réfléchissons que même dans les conditions supposées pénibles d'antipathie, de colère et de la vengeance, il y a un élément distinct de plaisir qui sert souvent à donner à l'émotion son caractère dominant, nous verrons qu'il y a beaucoup à dire pour une estimation favorable du groupe des sentiments sociaux *. On peut du moins insister sur ce que ces considérations sont aussi bien fondées que celles qu'emploie Hartmann pour justifier sa conclusion que la sociabilité cause un surcroît de souffrance.

Cependant, tandis que dans ces cas, et probablement dans d'autres aussi, la considération des susceptibilités elles-mêmes en dehors des excitations paraîtrait mener à une conclusion favorable pour le plaisir, on doit admettre que, dans d'autres cas, la balance semblerait pencher visiblement de l'autre côté. Personne, par exemple, n'oserait affirmer qu'il y ait aucun plaisir qui accompagne la fonction du nerf dental qui soit digne d'être considéré en comparaison des tourments qui naissent du trouble de cette fonction. De même aussi, par rapport aux fonctions organiques, en général, il est hors de doute que, à supposer les causes excitantes également fréquentes, les vagues plaisirs qui accompagnent l'accomplissement d'une fonction (tels que les sensations de circulation, respiration et digestion qui n'éprouvent aucun obstacle) sont totalement indignes d'être comparés avec les peines profondes et intenses qui naissent des désordres de ces fonctions, tels que indigestion, respiration gênée, inflammation locale, etc. Seulement, on doit se rappeler que nous supposons ici que les con*

1. Le lecteur verra que je me suis borné aux phénomènes des impulsions émotionnelles actuellement en exercice. Si nous comprenions les faits de l'impulsion sociale et de désir non satisfaits, notre conclusion aurait été sans doute modifiée. De même, d'autre part, je n'ai pas comprU l'envie qui, bien loin d'être plus qu'un mode, est une forme d'ambition personnelle et de désir.

ditions de santé et de maladie sont également fréquentes.

Dirigeons maintenant notre enquête d'un autre côté, savoir : les quantités relatives de plaisir qui accompagnent les différents ordres d'activité mentale. On pourrait montrer, je pense, en certains cas, que tout le plaisir qui accompagne un genre donné de fonction est plus ou moins grand que celui qui accompagne une autre fonction. Par exemple, on pourrait conclure avec une certitude suffisante que, étant donnée une bonne somme de capacité, et pour les jouissances sensuelles les plus basses, et pour les plaisirs intellectuels les plus élevés de la science et de l'art, les derniers dépasseront de beaucoup les premiers. Quand même on pourrait mettre en doute qu'un seul moment suprême de plaisir intellectuel égale en intensité un moment d'oubli et d'abandon sensuel, — et on peut bien le mettre en doute, — l'étendue et la variété des plaisirs les plus élevés, la possibilité de les prolonger indéfiniment par une variation constante d'éléments, leur exemption de cette sensation de satiété et d'épuisement qui vient après coup (pour ne rien dire des autres inconvénients) et qui accompagne le plaisir intense des sens, leur susceptibilité d'expansion indéfinie et d'augmentation de richesse, grâce à la sympathie et à la reconnaissance d'autrui, ces aspects, et d'autres encore, paraissent donner aux plaisirs de la culture intellectuelle une évidente supériorité, au point de vue de la quantité, sur les plaisirs plus grossiers l .

Cependant un tel résultat n'aurait qu'une mince portée sur notre question principale. Il serait plus utile, si nous le pouvions, de montrer que la supériorité de plaisir qui semble échoir à une région particulière d'activité mentale, comme par exemple les émotions esthétiques, a plus de poids que la quantité de peine qui résulte nettement en apparence d'un autre ordre d'activités, celui, par exemple, des sensations organiques. Je ne puis me risquer à dire jusqu'à quel point cette démonstration est possible. Cependant on peut dire, en

1 . Pour une démonstration plus complète de la supériorité quantitative sur les plaisirs sensuels, voyez la note à la fin du chapitre.

Sully. — Pessimisme. 17

toute sûreté, qu'un tel calcul serait tout au plus une méthode des plus imparfaites.

Ceci nous amène à remarquer que notre méthode présente, à tout prendre imparfaite et conjecturale, bien qu'elle ne soit peut-être pas absolument sans valeur, n'est rien moins que satisfaisante pour un esprit scientifique. Outre qu'elle est un tâtonnement et un simple essai, c'est une méthode excessivement abstraite, et elle perd de vue la distribution actuelle des causes et des occasions de plaisir et de peine dans la vie. Elle ne pourrait que nous dire, si elle était pratique, quel rapport auraient ensemble le plaisir et la peine, si les circonstances étaient exactement aussi favorables pour l'un que pour l'autre. Puisque, toutefois, notre objet est de découvrir ce que l'ordre actuel des choses ou la condition moyenne de l'esprit humain est réellement, cette méthode d'investigation est évidemment de peu d'utilité pratique.

On pourrait tout d'abord supposer que Ton obvierait aux défauts de cette méthode, en prenant pour point de départ une conception biologique du plaisir et de la peine. Le plaisir et la peine, dit le biologiste, sont les états de l'esprit qui accompagnent et indiquent la facilité ou l'empêchement à quelque fonction organique. Il s'ensuit, pourrait-il sembler, que, là où il y a une vie vigoureuse, il doit y avoir une supériorité bien nette de plaisir, et que le surplus de plaisir croît en raison directe de l'énergie de la vie. En d'autres termes, la vie dans sa perfection et sa plénitude est agréable; c'est seulement la vie troublée, ou partiellement arrêtée, ou entravée, qui est pénible.

Cette doctrine, si elle était entièrement prouvée, pourrait devenir un argument considérable en faveur de l'optimisme. Au moins ce serait un correctif valable du pessimisme qui relie la peine à la vie en raison directe de son intensité. Cependant nous ne pouvons accepter cette idée tentante comme une solution satisfaisante de la question. Car, tout d'abord, nous avons le fait évident qu'une bonne partie de la fonction organique continue sansa ucune addition sensible de plaisir, tandis

qu'un trouble de la fonction, qui semble infinitésimal dans son rapport avec les activités organiques, dans leur ensemble, est pénible. Par exemple, une piqûre sous l'ongle peut-être accompagnée d'une douleur atroce. De tels faits semblent montrer que le plaisir et la peine ne correspondent pas absolument en quantité avec la fonction de la vie qui est remplie ou troublée. De là nous pouvons difficilement déduire avec sûreté qu'une quantité considérable d'activité vitale impliquera une quantité quelconque de plaisir, puisque les fonctions non arrêtées peuvent être de celles qui sont accompagnées d'un minimum de plaisir, tandis que les fonctions troublées, bien que moins nombreuses et moins importantes, peuvent être accompagnées d'une quantité de peine hors de proportion avec elles.

Si nous examinons les faits de la vie humaine, cette conjecture semble insoutenable. Il n'est nullement évident que la vie, telle qu'elle existe communément, est un excès de santé sur la maladie, que, suivant cette théorie, il pourrait assurer une prédominance de plaisir. Autant que nous le pouvons voir, l'homme est capable de persister, même avec un grand nombre de fonctions maladives, pourvu que la maladie ne s'attaque pas aux conditions essentielles de la vie de l'organisme dans son ensemble. De plus, la somme de plaisir qui accompagne ces fonctions essentielles est, comme nous l'avons vu, excessivement petite. Nous avons donc toujours à rechercher comment les conditions favorables et défavorables de toutes les fonctions les plus élevées et les moins essentielles sont actuellement distribuées 4 .

Il semble donc qu'il n'y ait pas de simple méthode à priori de s'approcher de cette question : La vie actuelle contient-elle plus de plaisir que de peine? Nous savons trop peu de la nature et des conditions de ces états opposés de sentiment et ce que nous savons ne peut nous donner aucun résultat évident. Il suit de là, de plus, qu'il est impossible de traiter de

1 . Je ne touche pas ici à la question de savoir si la vie tend à atteindre à un plus haut degré de vigueur et de perfection de fonction au moyen des opérations du développement.

la question qui est posée, en passant en revue toutes les principales sources et d'excitation de plaisir et de peine, dans les circonstances moyennes de la vie. L'exposition même de la question doit d'elle-même montrer qu'elle est insoluble. Tout d'abord, il n'est aucunement possible de déterminer quels sont les résultats exacts d'une impression donnée, d'un objet, d'un incident de la vie. Les opinions diffèrent immensément, quant à la valeur relative des occasions isolées de plaisir et de peine. Et, comme nous venons de le voir, il n'y a pas jusqu'ici de données scientifiques pour déterminer l'intensité précise des plaisirs et des peines isolés, et ainsi de leurs valeurs relatives. Mais ce n'est pas tout : même si ces effets étaient uniformes, déterminables, le problème pourrait à peine être résolu par la considération et le calcul de toutes les sources séparées de plaisir et de peine . Une telle computation serait effectivement hors de question, même dans le cas d'un seul individu. Personne ne pourrait arriver à une idée très satisfaisante de la valeur de la vie en essayant d'obtenir une somme algébrique de tous les antécédents de ses plaisirs et de ses peines isolés. Essayer de compter ces antécédents, même pour un seul jour, ne pourrait que mener à un résultat très imparfait et très peu satisfaisant. Combien plus futile donc de chercher à additionner les causes immédiates de plaisir et de peine qui surviennent chaque jour dans le cas de la vie moyenne des hommes. Vn tel problème ne semble même pas se prêter à l'espèce la plus imparfaite d'investigation statistique i .

Une autre route vers le but désiré semble encore être ouverte. Si jusqu'ici nous ne pouvons tirer aucune assistance d'une doctrine scientifique du plaisir et de la peine et devons regarder comme inutile notre savoir vague et mesquin en ce

1 . Les utilitaires ont été tout disposés à concéder les difficultés du calcul hédoniste. Par exemple, Abraham Tucker dit : « Je défie quiconque d'enregistrer ainsi (livre de caisse) ses jouissances et ses tourments. S'il peut dire que tel jour s'est passé plus agréablement que tel autre, c'est plu* qu'il ne pourra toujours faire avec certitude; mais il ne peut jamais computer l'exacte somme, par doit et avoir, d'aucun jour. » (Lumière de la nature, ch. XVII.)

qui touche le nombre et la fréquence comparative de leurs causes existantes, ne serait-il pas possible d'atteindre un résultat approximatif, en considérant, les faits de plaisir et de peine eux-mêmes comme observables, et dans la propre vie de l'individu et dans celle des personnes qui l'entourent?

En ce qui concerne l'observation faite par l'individu de sa propre vie, je pense que l'on admettra que le calcul est impraticable. Qui essaye jamais d'additionner ses plaisirs et ses peines isolément, comme autant d'unités, pour acquérir la certitude de leur résultat? Qu'un individu puisse arriver à quelque notion concernant la valeur du plaisir de sa vie, je le crois pleinement, et j'espère le démontrer tout à l'heure. Mais il ne peut faire cela en convertissant les sensations isolées de plaisir et de peine en unités. Tout d'abord, nos esprits sont incapables de retenir aucune représentation adéquate du courant de ces sensations successives, qui est presque aussi ininterrompue que le courant de la conscience elle-même. En second lieu, même par rapport aux faits dont on se souvient, nous manquons du pouvoir de mesurer exactement en comparant, de sorte que notre conclusion doit tout au plus être une hypothèse imparfaite.

Une troisième objection à cette méthode appelle encore plus hautement nos remarques. Nos plaisirs et nos peines sont rarement présents en soi comme phénomènes purement détachés; mais ils se mélangent, ils se pénètrent l'un l'autre en un nombre indéfini de manières. A chaque instant, le sentiment résultant, excité par une impression particulière, est joint par les nombreux petits courants de sensation qui constamment coulent des régions variées de l'organisme et qui servent à déterminer nos humeurs et manières d'être les plus durables et les plus fugitives. Pour cette raison, nous ne pouvons jamais être sûrs qu'une sensation isolée du moment est simple, et nous ne pouvons par conséquent pas prendre les sensations simples et individuelles du plaisir et de la peine pour nos unités. Nous devons nous contenter des masses composées de sensations, au lieu de simples unités pour point de départ. Maintenant,

ceci n'aurait pas une grande importance, si nous pouvions être sûrs de la valeur nette de nos sensations composées ordinaires, mais nous sommes rarement capables d'avoir cette certitude. Dans la plupart de nos états émotionnels conscients, les éléments du plaisir et de la peine se mélangent et s'obscurcissent les uns les autres, au point que nous sommes fréquemment dans le doute, quant à la valeur résultante de la masse tout entière. Le risque d'erreur est rendu encore plus sérieux par le fait que nous sommes communément dominés par certains penchants en observant nos sensations. De même avec nos manières d'être diverses nous avons une tendance à séparer et à remarquer tantôt les aspects brillants et tantôt les sombres aspects de notre expérience émotionnelle passée, de sorte qu'en observant un état présent de sensation nous sommes disposés, par nombre d'influences subtiles, à faire plus spécialement attention soit aux éléments agréables, soit aux éléments pénibles.

Cependant il faut signaler encore une autre difficulté. Si nous devons estimer la valeur d'un plaisir donné ou d'une peine, nous devons, cela est évident, posséder quelque type précis pour mesurer et leur valeur positive et leur valeur négative. Quel est donc ce critérium? On suppose communément que, en tentant de telles évaluations, nous prenons pour point de départ le zéro d'indifférence, et il n'y a pas de doute que nous n'essayions de suivre cette manière de procéder. Cependant il semble qu'il y ait là une influence perturbatrice. En sus des penchants temporaires qui se trouvent dominer notre attention, dans la direction soit du plaisir ou de la peine, il y a une tendance constante à mesurer une sensation donnée en partant non pas absolument d'un zéro, mais du point de nos états émotionnels les plus fréquents, les plus ordinaires ou les les plus habituels. Qu'on nous permette de supposer que la moyenne condition de l'esprit d'un homme est une condition de plaisir tranquille. Il y pensera probablement comme point de parfait reposoir de calme émotionnel. En conséquence, il aura un penchant à considérer toute impression qui produit

juste cette intensité de sensation agréable comme n'ayant aucune valeur de plaisir. Un résultat semblable se produirait évidemment si la condition moyenne était au-dessous de l'état d'indifférence. Je pense qu'il n'y a aucun doute que nous tous sommes ainsi disposés à mesurer nos sensations variées de plaisir et de peine, comme des oscillations de deux côtés d'une ligne représentant le niveau ordinaire de la sensation. Cela étant, il s'ensuit que notre estimation des éléments de la valeur de la vie est sujette à une autre erreur. Nous avons une tendance à la mal calculer par cet intervalle précis qui sépare un état de parfaite indifférence émotionnelle de notre état moyen, et cette erreur de calcul prend une direction opposée à celle de cette condition moyenne.

S'il y a de nombreuses et sérieuses difficultés pour l'individu à estimer ses plaisirs et ses peines, il s'ensuit que nous n'aurons pas grand profit à en appeler au témoignage personnel pour savoir d'une manière certaine si les plaisirs de la vie en égalent ou en excèdent les peines. Bien que, par une accumulation suffisante de témoignages divers, nous puissions éliminer quelques-unes des sources diverses d'erreur, il resterait un certain nombre d'influences perturbatrices constantes qui rendraient nécessairement toujours tout calcul excessivement imparfait, sinon entièrement défectueux.

Il est peut-être bon de signaler ceci ; faute de ces méthodes, celle de l'observation objective des sentiments isolés d'autrui ne peut nullement nous aider. Nous apprenons les sentiments d'autrui de trois manières, d'abord par leur expression spontanée, leurs effets sur l'action et leur déclaration volontaire. Il suit de ce que nous venons de dire que la dernière source de savoir, même quand il n'y a rien comme réticence ou duplicité, ne peut nous fournir l'information que nous demandons. Quant au second mode d'information, il ne peut, je pense, nous servir beaucoup pour déterminer les quantités de plaisir et de peine qui accompagnent les diverses impressions successives et les activités de l'esprit. Nous ne pouvons être sûrs qu'une action a pour résultat un excès de plaisir, car elle peut être entreprise

afin d'éviter quelque peine plus grande. En outre, la force de l'habitude s'introduit comme une cause d'erreur déviatrice, conduisant l'homme à agir, même quand aucun surplus de plaisir ou aucune diminution de peine n'est assurée par leur action. Enfin, en ce qui concerne l'expression, il est évident que la personne la plus démonstrative ne réussit nullement à indiquer les plus petites nuances- d'intensité du plaisir et de la, peine. A ceci on doit ajouter qu'il y a un vaste champ intermédiaire qui ne se réfléchit ni clairement ni sans ambiguïté dans l'expression extérieure, ou qui ne le fait qu'avec des nuances si délicates qu'elles échappent à notre vue. L'aspect des traits dans l'état de repos, pendant les expériences les plus ordinaires de tous les jours, ne se prête pas, cela est évident, à une interprétation certaine et bien définie *. '

Il semble donc que nous devons, dans l'état présent de notre savoir, abandonner la tentative de mesurer la vie humaine directement en fonctions de plaisirs et de peines isolées. La science du plaisir et de ses conditions n'est pas encore formée. Sans aide, la réflexion individuelle est totalement incapable d'arriver à un résultat quantitatif exact. L'observation des myriades de sources particulières de plaisir et de peine dans le monde où nous vivons ne peut que nous troubler. Il en résulte que tout essai pour mesurer le nombre et l'intensité relative des plaisirs et des peines, tels qu'ils se manifestent chez autrui, est d'avance condamné. En dernier lieu, les

1. Le résultat de ceci est que nous sommes incapables, quand nous observons les autres, de déterminer avec exactitude le zéro du plaisir. Il est aisé, bien entendu, de dire que toutes les conditions de l'esprit qui n'affectent pas visiblement les organes de l'expression doivent être regardés comme neutres ; et les pessimistes me semblent impliquer ceci, si en vérité ils ne s'imaginent pas plutôt qu'un tel repos des traits est un concomitant d'une condition de l'esprit légèrement pénible. Mais ce n'est là qu'une simple supposition. On peut convenir et je pense même qu'il est probable qu'un calme parfait se relie plutôt à un état de l'esprit qui a une certaine valeur positive, quant à un sentiment de calme contentement (dans le sens positif du mot). Le lecteur verra d'un coup d'oeil l'importance de la question quand il considérera que ces états « sans expression » de l'esprit comprennent une large part de notre expérience émotionnelle, la tonalité prévalente de notre sensibilité, tandis que nous poursuivons nos occupations ordinaires.

vérités biologiques, bien qu'elles montrent que la souffrance, n'étant que le symptôme de la désintégration de la vie, est nécessairement limitée, ne nous enseignent que vaguement la proportion que le plaisir a avec la peine dans le degré moyen et la plénitude de la vie.

Mais, bien que le problème semble complètement insoluble quand on l'aborde de ce côté, ne serait-il pas possible de le traiter d'une autre manière, en transformant la question : « Le plaisir excède-t-il la peine? » en cette autre question : « Le bonbeur peut-il s'atteindre ? » On objectera de suite que substituer l'idée de bonheur à celle de plaisir, c'est abandonner le point de vue hédoniste. Non seulement c'est l'abandonner; mais môme, si le bonheur peut être interprété comme un mode de plaisir, il peut sembler évident, à première vue, que, si nous sommes incapables de déterminer si le plaisir l'emporte sur la peine, à fortiori il doit être impossible de déterminer si le bonheur, qui est (par hypothèse) un arrangement particulier du plaisir, peut s'atteindre.

En ce qui concerne la première objection, que de substituer l'idée de bonheur à celle de plaisir, c'est abandonner la position hédoniste, j'espère montrer tout à l'heure que le bonheur peut rationnellement se concevoir comme un composé particulier de plaisir. Et l'existence d'un nom distinct (bonheur) ne prouve pas que la chose soit radicalement distincte du plaisir. D'abord, les termes bonheur et plaisir ne sont pas si radicalement opposés que certains philosophes voudraient nous le faire croire. Dans le langage ordinaire, on parle de bonheur par rapport à des jouissances successives et temporaires. On dit qu'on a été très heureux dans telle circonstance, signifiant simplement qu'on a éprouvé un haut degré de sensation agréable à cette occasion. Point de doute que le bonheur, tel que le conçoivent les esprits réfléchis, ne soit d'habitude distingué du plaisir. Ceci est dû, en partie, aux associations étroites et populaires, en opposition avec les associations philosophiques du terme plaisir. Pour le reste, le fait qu'un certain mode composé de plaisir est distingué par

un terme différent n& doit surprendre aucune des personnes qui reconnaissent le penchant de l'esprit à ériger des différences de quantité en différences de qualité. Le bonheur peut résulter de la sensation agréable et cependant, comme un mode hautement complexe d'une telle sensation , peut prendre une qualité différente. En vérité , on doit s'attendre à ce qu'il en soit ainsi , puisqu'un vaste composé comme le bonheur réclame un sentiment d'estime bien plus profond qu'une simple sensation. Ce n'est pas tout. En un sens, le bonheur diffère de toute sensation • agréable séparée autrement que sous le rapport de quantité, et c'est sous le rapport de Ja forme. La manière dont, comme nous le verrons tout à l'heure, les sensations séparées sont groupées ensemble dans cette idée complexe de bonheur, sert à lui imprimer une forme et un caractère particuliers. J'essayerai de mettre cela en lumière dans l'analvse suivante de l'idée du bonheur.

Pour un moment, considérons l'autre objection préliminaire à cette substitution de l'idée de bonheur, savoir ce qu'il y a d'irrationnel à chercher à comprendre la nature d'un composé avant que celle des éléments soit exactement déterminée. Cette objection disparaît à, l'inspection minutieuse du sujet. Bien qu'il puisse être impossible d'assigner avec une parfaite exactitude la nature d'une sensation séparée de plaisir, nous pouvons le faire approximativement. Et quand nous considérons une vaste collection de plaisirs, telle qu'il s'en présente une dans l'idée de bonheur, cette détermination imparfaite des conditions peut suffire pour la pratique. En d'autres termes, bien que notre connaissance de la nature et des causes de plaisir ne permette pas d'additionner exactement les éléments simples tels qu'ils se produisent d'eux-mêmes et indépendamment de nous, il peut nous permettre d'estimer avec une exactitude suffisante un groupe de sentiments choisis et découpés, pour ainsi dire, dans le matériel brut de notre expérience personnelle par nos propres volitions. Et la possibilité de réaliser la masse de sensation agréable ainsi imparfaitement définie peut être reconnue certainement, quand même il serait vain de de-

mander si les plaisirs excèdent les peines, considérées comme simples événements par rapport auxquels nous sommes de simples spectateurs passifs. Bref, en concevant le bonheur comme l'œuvre volontaire de l'esprit lui-même, avec les matériaux de la sensation passive on peut définir ses facteurs et assigner les conditions de sa réalisation ! .

Je me propose donc de discuter le problème du bonheur comme un problème qui est distinct de celui d'un simple excès d'une classe de sentiments séparés sur une autre classe. Et, en agissant ainsi, j'espère montrer que le bonheur, tout en étant une idée bien meilleure que les sensations agréables séparées pour notre dessein présent, doit toute sa signification et toute sa valeur à ces sensations. Si ceci paraît encore paradoxal, je demanderai au lecteur de réserver son jugement, jusqu'à ce que nous ayons examiné l'idée de bonheur.

Tout d'abord, recherchons donc" ce que l'on entend communément par le mot bonheur. Pour le commun des hommes, l'idée de bonheur semble être associée à quelque série permanente de circonstances ou à quelque habitude déterminée de la vie, que l'on suppose avoir été l'objet d'un désir antérieur et peut-être d'un effort préalable. On dit que l'on trouve son bonheur quand on épouse celle que l'on aime, et avec combien de plus de raison dirai-je que la vie conjugale est ordinairement considérée comme la principale condition du bonheur.

1. 11 est bon d'ajouter peut-être que, par une semblable méthode d'argumentation, on peut aller au-devant de l'objection à la morale hédoniste basée sur l'impossibilité de déterminer exactement les conditions de sensations séparées de plaisir et de peine. Il est tout à fait permis à un hédoniste de reconnaître tous les obstacles pour un calcul exact des plaisirs et des peines, et cependant d'affirmer la possibilité d'acquérir une certitude suffisante et exacte des résultats nets de certains modes de conduite comme ayant une portée sur les plaisirs et les peines d'autrui, aussi bien qu'en ce qui concerne l'agent lui-même. Que, somme toute, l'habitude de dire la vérité favorise immensément l'accroissement du plaisir et la diminution de la peine, c'est une proposition qui peut être maintenue avec la plus grande confiance, même par celui qui est vivement sensible, aux imperfections d'un calcul des plaisirs et des peines. Pour l'éclaircissement de ce point, que le lecteur se reporte aux Méthodes de moral* de M. Sidgwick et compare les chapitres de l'Hédonisme empirique (livre II, ch. 2 et 3) avec le chapitre sur la Preuve de V utilitarisme (livre IV, ch. 3).

D'un autre côté, on parle d'une occupation agréable comme de la source ou la base du bonheur. L'homme qui généralement trouve une sphère de travail qui lui convient, avec un mode d'occupation qui l'intéresse et répond à ses goûts, passe communément comme ayant les conditions d'un certain genre de bonheur.

Ainsi donc, il semblerait que, dans la notion populaire du bonheur, l'idée de certains rapports fixes et permanents propres à procurer des satisfactions et des jouissances se renouvelant est un élément essentiel. Le bonheur n'est pas la même chose que des sensations successives de plaisir. Il se rapporte à des sources permanentes de plaisir.

Il semble évident de soi-même , en fait , à supposer que le plaisir soit la chose que l'on désire avec la croissance de l'intelligence, qu'on doit arriver à substituer l'idée de bonheur à celle de plaisirs isolés. Viser directement à des jouissances séparées périssables, c'est, en vérité, sacrifier tous les avantages de la prévision, de la comparaison, delà perception naturelle. Aussitôt que l'intelligence découvre qu'il y a des objets déterminés, des sources permanentes de plaisir, et de larges groupes d'intérêts durables, qui procurent une variété de ces jouissances renouvelées, la volonté rationnelle, préférant la plus grande aux moindres, dévouera, sans y manquer, son énergie à la poursuite de celles-là. Jetons un coup d'œil plus attentif encore sur l'idée de bonheur comme ensemble de conditions permanentes de plaisir. On trouve que certains objets et certaines relations ont plus qu'une valeur passagère comme sources de plaisir et comme sauvegarde contre la peine. Une somme particulière de richesse, par exemple, écarte la faim, le danger des intempéries et ainsi de suite, non seulement pour demain, mais pour des mois et des années. Semblablement, c'est une manière de s'assurer une longue continuation de .plaisirs, tels que aisance physique, chaleur, plaisirs de la table, du repos, pour ne pas parler de jouissances plus complexes. La richesse devient ainsi un objet de poursuite plus important qu'aucun plaisir passager isolé. Il en est de même

des liens de famille, des amis, de l'art, des services privés ou publics, et des autres biens durables de la vie. L'action se dirige d'elle-même vers ses sources permanentes de plaisir, plutôt que vers une satisfaction isolée et momentanée.

Ce n'est pas tout, celui qui recherche ces objets les regardera nécessairement comme ayant une valeur en dehors de celle de la simple jouissance. Ils deviennent pour lui le bien de la vie, le bonheur de la vie. La séparation de buts permanents d'avec les sensations agréables isolées est produite par le fait que, en poursuivant ces objets, nous n'avons pas toujours une claire conscience que le plaisir soit notre but. Ceci semble venir de deux circonstances. Tout d'abord, le plaisir n'est pas quelque chose de complet et d'indépendant, un état de conscience détaché de tout ce qui l'entoure ; mais c'est simplement l'accompagnement de certains genres d'impression ou d'actitité. Nos plaisirs se trouvent, pour ainsi dire, enveloppés dans différents modes d'activité mentale, comme la perception sensuelle, l'imagination et ainsi de suite. Si nous avons besoin d'un plaisir, nous devons viser à quelque occupation a^^able, nous devons aller au-devant des impressions convenables. Je puis, il est vrai, fixer mon regard sur la sensation qui en résulte et faire de cela l'objet le plus important de la conscience. Dans la plupart des cas, toutefois, nous avons en vue toute l'expérience dont le plaisir est un élément intégral et inséparable. Il est dans la nature des choses, par conséquent, que nous devons, somme toute, rechercher non le plaisir, mais les choses qui donnent le plaisir (*)8ea, non ^8ov^).

En second lieu, nous devons nous souvenir que, même si nous commençons à poursuivre des objets avec le désir conscient du plaisir qu'ils procurent, l'influence de l'association et de l'habitude tendrait graduellement à noyer l'idée de plaisir dans celle des objets ou buts que nous trouvons comme ses conditions. Nous perdons de vue, jusqu'à un certain point, le sentiment conscient qui est la base primaire et même maintenant la base virtuelle de valeur, en dirigeant habituellement notre attention plus spécialement vers les circonstances ou

choses qui sont les conditions de plaisir auxquelles on peut directement atteindre et qui, comme telles, se présentent à nos esprits comme des objets de valeur. Ainsi, il peut aisément se produire que, dans toutes les phases ultérieures de poursuite active, nous soyons persuadés que nous recherchons les objets pour eux-mêmes et non pour le plaisir qu'ils nous procurent \

En voilà assez pour expliquer la distinction vulgaire des intérêts, ou objets désirables, des sensations de plaisir.

Jusqu'ici, j'ai parlé de l'idée de bonheur comme naissant de la perception de facteurs durables parmi les sources externes de plaisir. Ce n'est pas, toutefois, bien évidemment la totalité de l'idée. Parmi les besoins les plus pressants de l'esprit humain se trouve une issue pour ses forces actives. Les impulsions actives et spontanées nous prédisposent à l'action, et la privation ou le retard de l'action est pénible. En sus, toute activité, dans de certaines limites, est agréable, soit comme mode de fonction musculaire ou, dans une plus haute mesure encore, comme emploi des énergies de l'attention et de l'intelligence. Quand , à ces éléments , on ajoute ce qui naît durant les opérations de volition, d'une anticipation de quelque .bien à s'assurer, de quelque facteur externe de bonheur èi réaliser, on verra que la quantité totale de jouissance accompagnant l'activité volontaire est considérable. Ainsi l'action sera désirée par l'homme raisonnable, non seulement comme moyen d'échapper à l'ennui ou, pour parler plus correctement, d'un sentiment pénible de quelque impulsion active arrêtée, mais aussi comme quelque chose qui en soi procure une jouissance positive. De là les buts d'action agréable acquerront une valeur semblable à celle des sources externes de plaisir. Les buts déterminés sont une partie du contenu du mot « intérêt », comme aussi du mot « bonheur ». Mes intérêts signifient, pour moi, non seulement les sources d'une jouissance passive renouvelable, mais

i. Le fait que l'on désire en apparence d'autres choses que le plaisir été expliqué et par les écrivains hostiles à l'hédonisme, comme M. Bradley, et par d'autres qui sont favorables à une certaine forme de l'hédonisme, comme M. Sidgwick.

aussi d'une sphère permanente d'activité agréable. L'art, par exemple, même pour celui qui le reçoit passivement, nous ouvre un vaste champ pour une activité de ce genre. En dehors de Faction comprise dans la visite des lieux où l'on accumule les trésors de l'art, la contemplation même d'une œuvre d'art demande une grande quantité d'activité motrice dans l'organe employé, aussi bien qu'une concentration intellectuelle étendue. Ici donc, nous avons un second élément de valeur hédonique dans les objets permanents ou intérêts; non seulement ils assurent, comme possibilités durables d'impressions sensuelles, des jouissances passives répétées; ils procurent, comme objets d'action, un renouvellement durable des plaisirs de l'activité.

Il était nécessaire de dire tout cela, en ce qui touche le bonheur considéré comme enraciné dans les circonstances extérieures et les activités de la vie. Cependant le contenu du bonheur n'est nullement épuisé dans cette explication. Aucune personne sérieuse ne place son bonheur exclusivement dans les choses externes, même dans la partie que lui-même se crée et qu'il contrôle. On dit que le bonheur est, en un certain sens, en nous-mêmes, c'est-à-dire qu'il réside dans les conditions internes de la vi^ mentale, dans nos sensations, nos croyances, nos pensées. Faisons pendant quelques instants des recherches dans ce second facteur de l'idée du bonheur.

En dehors des impressions que nous portons en nous et qui nous viennent du monde extérieur, et des activités que nous exerçons dans nos relations avec ce monde, le courant de notre vie mentale continue à courir, au moyen des formes variées de la conscience interne, comme souvenirs et anticipations, imaginations et réflexions, désirs et impulsions émotionnelles. Les facteurs internes peuvent être agréables ou pénibles, ou d'une nuance entre les deux. Toute cette masse désordonnée de matériaux informes doit être tirée et élaborée sous de nouvelles formes, avant qu'elle puisse entrer comme élément constitutif dans l'idée du bonheur. Par quel procédé cette transformation peut-elle se produire ?

En premier lieu, on doit remarquer que ce courant silt cieux de conscience interne est puissamment dominé dans s cours pour l'influence de cette régularisation des buts exten dont nous avons déjà parlé. Non seulement nous tendons im lontairement à penser à ce qui occupe nos forces actives ; chaq obtention d'un résultat d'activité externe, ayant une vaîe réelle, devient la base d'un mode permanent de conscient agréable. Supposons que l'action ait eu pour but et résultat possession d'un objet d'art. La réalisation de ce but fournit réflexion interne d'une ample matière de plaisir, sous forn de l'assurance d'une source durable de plaisir. Elle devien pour ainsi dire, une petite fontaine d'imaginations agréable; Nous y pensons, nous nous peignons à nous-mêmes la joie qu nous en pourrons dériver plus tard, et en le contemplant nous mêmes et en étendant ce privilège aux autres. Ce n'est pa tout, le fait même d'un effort heureux apporte avec lui quelqu chose d'une satisfaction durable. La réflexion que nous avon obtenu une possession estimée et convoitée est en elle-mêm une réflexion agréable et une réflexion qui, en outre, est propr à se renouveler un nombre indéfini de fois ; car le fait d avoi gagné l'objet de notre désir reste toujours, même quand 1 possession se perd plus tard, et le plaisir de l'avoir acquis es par suite neutralisé par un nouvel élément de peine '.

C'est cette conscience ultérieure durable d'avoir obtenu soi objet qui donne sa valeur de plaisir à toute action morale. Le sentiment du succès qui suit immédiatement l'exécution d'un devoir difficile est, sans aucun doute, inférieur à la peine # provient d'un esprit consciencieux, lorsqu'une faute a été commise, et il est aisé pour le pessimiste de dire que tout le plaisir de la moralité est une quantité infinitésimale. Cependant le

1. On ne doit pa9 penser qu'ici ou ailleurs mon langage tombe dan?l^ timisme quand je parle d'une possession passée comme d'une satîsfa*tioi permanente. Je ne dis pas qu'une seule et même possession soit prop re * procurer un élément considérable de plaisir, après que la première eM** sion de joie produite par le succès est passée. Cependant, c'est un éléueol appréciable de plaisir, et, bien que, comme toute autre sensation, il W& à devenir de plus en plus faible par une répétition fréquente, il>* tribue tant soit peu à la provision interne et durable de plaisir niat^

fait que chaque accomplissement nouveau d'une loi morale laisse derrière lui une assurance durable de gain sert à donner à la moralité une bien plus haute valeur que celle que le pessimiste voudrait lui assigner. Et ce qui est vrai du simple accomplissement de l'obligation est vrai à fortiori de toute action d'une haute vertu, dont le souvenir peut causer un frémissement appréciable de satisfaction , longtemps après l'accomplissement actuel de l'acte vertueux. Il s'ensuit que la poursuite quotidienne de fins morales, comme but dominant de la vie, est propre, si elle aboutit à fournir un fonds constamment grandissant de matériel intime du bonheur.

Le facteur interne du bonheur est donc grandement favorisé par la direction extérieure de l'effort volontaire qui, comme nous l'avons vu, sert primitivement à assurer les conditions externes du bonheur. En même -temps, ce facteur interne est encore plus puissamment excité, par ces efforts d'activité volontaire qui vise immédiatement à un résultat interne distinct, à assurer quelque source ou condition intime du plaisir. Tout ce qui est compris dans l'expression : culture de soi-même, a cette portée particulière sur les conditions internes du bonheur. Chaque action qui comprend dans son but l'acquisition de quelque possession intellectuelle ou morale intime, le perfectionnement de quelque capacité résidant en nous, doit, en cas de succès, contribuer à ce résultat. La conscience d'avoir monté d'un seul échelon sur l'échelle intellectuelle ou morale n'est pas une simple sensation fugitive. C'est une émotion qui peut se renouveler d'une manière permanente. De plus, la satisfaction ne dépend pas entièrement, en ce cas, du souvenir d'un fait, comme dans le cas du plaisir de la réflexion sur un acte" de bienveillance passé (considéré en dehors de son influence réflexe sur la nature interne de l'agent). Les conséquences d'un acte de progrès moral sont permanentes ellesmêmes, consistant en une capacité perfectionnée, des ressources élargies d'action «norale, et rehaussées par la valeur et la dignité objectives. La satisfaction qui accompagne la conscience d'un progrès moral ou intellectuel est aussi due non pas tant

Sully. — Pessimisme. 18

à la représentation passée qu'à la perception immédiate d'une réalité interne présente. La base de ce plaisir peut, strictement parlant, n'être jamais ébranlée, et, si la capacité pour trouver le plaisir dans la pensée disparaît, cela ne peut arriver que soit parce que le fait lui-même a été perdu de vue, soit parce que la satisfaction qui en dérive est plus que contrebalancée par un sentiment de son imperfection ou d'un échec subséquent.

Je ne me propose pas d'analyser complètement ici le plaisir qui accompagne la conscience d'un progrès dans la culture de soi-même intellectuelle, esthétique ou morale. Gomme je l'ai déjà insinué, la jouissance qui découle de cette source est supérieure à la satisfaction qui provient de l'heureuse réalisation d'un souhait ou d'un but passé. Elle comprend, parmi d'autres éléments, l'assurance d'avoir certains éléments d'une richesse spirituelle permanente, de posséder une source durable d'activité agréable future. On peut de plus découvrir en elle des éléments plus spéciaux d'émotion, tels que la complaisance qui accompagne un sentiment de valeur, la joie qui part de la conscience du pouvoir, et ainsi de suite. Il semble s'ensuivre que l'élément durable de plaisir qui résulte de chacune de ces acquisitions est une quantité appréciable et [rien moins que minime. Ce n'est pas tout. Il est évident que l'érection quotidienne de ces buts de culture de soi-même en visées principales d'action volontaire est propre à assurer une quantité très importante de formes actives de jouissance.

Il semble clair, par conséquent, que la poursuite habituelle de ces fins de culture de soi-même comme l'acte journalier de viser aux buts collectifs externes, dont on a déjà parlé, tendront à apporter les additions les plus importantes aux sources permanentes de notre plaisir. Une telle direction de la volition altère, il est vrai, dans une mesure incalculable, les possibilités de plaisir que la vie nous offre. Elle sert à choisir et à réarranger, pour ainsi dire, les éléments hors desquels nous avons à puiser toute la satisfaction de notre vie.

Un élément encore plus haut dans l'idée que l'homme réfléchi

se fait du bonheur, c'est la coordination des buts variés possibles de la vie externe et intense dans une forme ou plan général. Le développement de l'intelligence amène non seulement à une substitution de buts permanents à la place de buts momentanés, mais aussi à un juste arrangement des buts variés durables, suivant leur valeur proportionnée, comme barrières contre la souffrance et comme sources de jouissance. La perception des résultats d'actions nombreux et compliqués, des différentes manières dont certains buts limitent les autres et interfèrent avec eux, amène à une appréciation consciente de chaque but comme membre d'un système. Ceci s'applique aux différents buts externes en compétition, considérés comme système en eux-mêmes, aussi bien qu'à ceux en conjonction avec les fins internes. Ainsi, chez un homme sage, un but externe particulier^ tel que l'art, ne sera pas poursuivi au détriment d'un autre but semblable, tel que la santé. De même, il ne recherchera pas un but particulier externe, comme la richesse, au delà du point auquel il commence à avoir une interférence fâcheuse avec la réalisation de quelque but interne de valeur, comme, par exemple, la culture intellectuelle. Quand cette organisation des différents buts de la vie est achevée, l'individu conçoit le bonheur, non plus comme un ensemble d'intérêts sans aucun lien, mais comme un système ou hiérarchie d'intérêts dans laquelle chaque membre occupe une place suivant sa valeur proportionnée dans la somme totale des conditions heureuses.

Nous pouvons maintenant passer à un groupe tout à fait différent d'éléments dans l'idée de bonheur. Jusqu'ici, nous avons pensé au bonheur comme résidant dans de certains buts larges et permanents d'action volontaire soit externe soit interne. Nous avons maintenant à le considérer comme dépendant d'exercices plus élevés eucore de la volonté, ces opérations d'attention volontaire par lesquelles nous régularisons, dans de certaines limites, le cours de nos perceptions, de nos pensées, de nos sensations et de nos désirs, et ainsi modifions très sensiblement le caractère de quelques-unes des sources

matérielles ou antécédents de notre plaisir ou de notre peine. Nous avons vu que la volition humaine fait beaucoup pour transformer les conditions déterminées de plaisir en choisissant, en groupant et en coordonnant certains buts tirés de toutes les acquisitions possibles d'action externe et interne. Nous allons maintenant examiner son influence dans une sphère encore plus haute, dans l'administration économique de tout le matériel existant de plaisir, aussi bien de celui qui est fourni par les conditions de la vie placées au delà de notre contrôle que de celui qui est atteint par le moyen des actions volontaires déjà décrites.

La fonction de volition par rapport à nos impressions externes et à nos sensations internes est double : positive et négative. Elle peut chercher soit à rétablir, détenir ou élever la valeur d'une perception ou d'une pensée agréable, ou elle peut viser à exclure une intrusion désagréable ou pénible. Jetons d'abord un coup d'œil sur les effets du genre le plus élevé de contrôle volitionnel dirigé vers les impressions externes, et commençons par le côté négatif de ce contrôle. Nous nous trouvons tous exposés à des impressions irritantes et désagréables venant du dehors. Ceux de nos entourages naturels et sociaux, que nous ne choisissons pas, ne présentent à eux seuls que trop d'aspects repoussants pour nos perceptions. Même cette partie de notre entourage que nous avons préparée et formée pour nousmêmes est nécessairement accompagnée de défauts, de taches et d'obstacles. Si nous n'avions aucun commandement volitionnel sur nos perceptions, nous aurions, bien entendu, à nous accommoder de ces impressions pénibles. Cependant aucune personne sage ne se contente d'être ainsi l'esclave de ces circonstances immédiates. S'il ne peut se débarrasser de l'objet qui blesse l'œil ou déchire le cœur, il peut, tout au moins, le dépouiller de ses effets sur sa propre sensibilité. Et il le fait d'une ou de deux manières. Si cela est possible, il se met hors de portée de l'impression; c'est-à-dire il évite d'aller là où l'ojet se présentera ou se suggérera à son esprit. Si toutefois ce n'est pas possible, si l'élément pénible est inséparablement

attaché à ses rapports essentiels, nous devons avoir recours à un exercice encore plus élevé de volition. Nous devons chercher à éloigner Fattention de l'objet qui ne peut être écarté de notre vue. Il peut y avoir, bien entendu, des raisons morales ou autres pour ne pas le faire; mais, là où Ton ne peut gagner aucun bien en supportant la peine d'une impression désagréable, on reconnaît que c'est une partie de la sagesse que de s'en détourner. Supposons que la chose pénible réside dans notre organisme corporel, par exemple, une difformité qui nous afflige. Il est clair que nous ne pouvons pas, en ce cas, nous délivrer de la réalité objective. Cependant, en prenant l'habitude d'éviter la perception du défaut, nous sommes capables, en un sens, de le dépouiller de sa réalité subjective, pour nous tout au moins.

Il est évident que cette fonction négative de la volition la plus haute n'est que l'autre côté d'une fonction positive. En vérité, elles ne sont au fond qu'un processus mental. Essayer de se soustraire au contact d'objets désagréables implique l'effort de venir en contact avec des objets plus agréables. Semblablement, détourner l'attention d'une circonstance pénible ou d'un événement présent pour nos facultés de perception implique la concentration de cette attention sur quelque objet plus ^agréable *. En rejetant ainsi et évitant ce qui est mauvais, et invitant et retenant ce qui est bon dans nos entourages, nous effectuons encore un contrôle sélectif plus élevé dans le matériel de la vie.

Nous avons non seulement réformé autour de nous une recollection d'objets qui, somme toute, forment un fond de jouissances ; nous observons maintenant plus avant et réorganisons notre entourage présent, naturel et achevé, préférant vivre

1 . Strictement parlant, l'esprit n'a aucun pouvoir de bannir directement un objet (ou pensée) qui se présente à lui : il le bannit indirectement en concentrant l'attention sur quelque nouvel objet (ou idée) qui se présente spontanément au même moment. Par rapport a une sensation pénible présente, quelque chose peut être fait directement, comme le suggère M. Bain, pour une contrainte volitionnelle de ses manifestations corporelles.

habituellement, pour ainsi dire* près des aspects chauds et ensoleillés, et fuyant les aspects mornes et glacés. Ce n'est pas tout : an moyen delà régularisation plus élevée encore de l'attention externe, nous sommes capables de faire un choix final de notre entourage même, dans les limites de ces circonstances

et de ces objets que nous sommes incapables d'éloigner ou de rapprocher. Hors du monde qui doit être proche de nous, fai sant appel à nos perceptions et, par leur moyen, à nos émotions, nous façonnons, en un certain sens, un monde plus réel et en même temps meilleur. Jetons maintenant un coup d'oeil sur les plus hauts exercices de volition, tels qu'ils se manifestent par rapport aux opérations internes de la pensée. Et ici encore nous pouvons commencer par la fonction négative.

L'homme sage vise habituellement à bannir de son esprit toutes les réflexions pénibles, les émotions affligeantes et les désirs torturants. Et il le fait pour la plupart du temps en éloignant simplement son souvenir, sa prévision ou imagination, où la peine est pour ainsi dire cachée. Nous supposerons qu'un homme a manqué une occasion précieuse de gagner quelque avantage longtemps convoité. Cette pensée le vexe et le tourmente. Il n'y a pas le moindre avantage à gagner en insistant sur cette pensée, à moins, en vérité, que ce ne soit un stimulant pour être plus avisé à l'avenir, grâce à une punition présente. En conséquence, comme un homme d'une sagesse pratique (cppavipoç), il cherchera à repousser le souvenir en tournant son attention dans une autre direction. De même dans tous les cas d'échec prévu et d'humiliation, et d'un malheur futur redouté, il est reconnu que c'est une portion de la sagesse que de détourner la pensée des circonstances pénibles et des possibilités, aussitôt que la réflexion qu'on y fait cesse d'avoir aucune utilité pratique. Dans le cas d'une sombre anticipation, il est, bien entendu, désirable de réfléchir sur des maux probables ou même accidentels, autant qu'il est nécessaire pour nous mettre en garde contre eux. Cependant, quand cela est fait, ce ne peut être que folie que de s'arrêter sur des possibilités pénibles. C'est encore plus évidemment une partie

de sagesse que de détourner l'attention d'événements futurs contre lesquels nous ne pouvons revenir dans l'état des choses. Il n'y a aucune personne saine d'esprit qui ne cherche à écarter la pensée de la mort comme un mode de déclin pénible de la vie, bien qu'elle puisse chercher sagement à avoir le fait de la mort présent à l'esprit, autant que cette réflexion peut influencer la conduite de sa vie.

Je ne recherche pas ici jusqu'à quel point ce contrôle de soi-même est réalisable. C'est assez que nous y visions et que nous considérions comme rationnel d'agir ainsi. Il semble s'ensuivre donc assez clairement que cette direction interne de la volonté est de nature à modifier très essentiellement les proportions de plaisir et de peine telles qu'elles se présenteraient dans une réflexion purement passive de la vie extérieure, même formées et reformées par ces opérations de poursuite active et de sélection subséquente déjà décrites.

Il est peut-être bon de signaler comment ce contrôle négatif est propre à nous délivrer de ce fardeau et de ce tourment du désir qui, suivant les pessimistes, est la première source de la misère de la vie. Le désir, comme état pénible et discordant de l'esprit, naît, nous l'avons vu, lorsque l'impulsion volitionnelle se trouve jusqu'à un certain point frustrée. Puisque l'objet désiré est, pour le moment du moins, placé hors de notre portée, il devient évidemment une partie de la sagesse d'abandonner aussi la volition, si l'on ne peut l'accomplir. Gomment doit-on s'y prendre? J'y ai déjà fait allusion. En détournant la pensée de l'objet désiré vers de nouveaux objets de perception ou de réflexion, en dégageant en quelque sorte l'attention de l'idée de la possession convoitée et en la concentrant sur un objet étranger, nous cherchons à nous délivrer de la pression du désir. De cette manière, l'homme sage cherche à tenir ses désirs dans les limites du possible. Il apprend à abandonner les aspirations désordonnées, insensées, mal dirigées de la jeunesse, et s'efforce de se satisfaire, en un sens, par l'espoir et les visées qui reposent sur la base de l'expérience*

En voilà assez sur la fonction négative de la volonté dans

cette économie interne du fonds mental. Gomme dans le cas de la direction externe de l'attention, de même que dans celui de la direction interne, l'action positive est comprise dans l'action négative. Détourner l'attention d'un sujet pénible de réflexion est en même temps la concentrer sur quelque chose qui n'est pas pénible. Ce mode de fixer la pensée sur des sujets agréables est un mode qui prend une très grande place dans l'idée du bonheur, conçu comme quelque chose que l'individu doit se former lui-même. Il comprend tout d'abord la sélection de souvenirs agréables, l'insistance, selon son choix, sur les moments les plus brillants et les plus heureux du passé, le réveil conscient des échos d'un éclat de rire et la réillumination d'une lumière qui a cessé de briller en réalité.

On peut dire qu'une telle manière d'agir ne peut être une portion d'un sage contrôle du matériel agréable, puisque réfléchir sur une joie qui a disparu ne peut être un pur plaisir. Peut-être que non; cependant le sentiment total, même quand une note affaiblie de regret se fait entendre, est, comme nous l'avons vu déjà, reconnu comme un mode de calme jouissance. Il n'en est pas seulement. ainsi; le parfait contrôle volitionnel de la pensée implique que nous nous perdons dans une reproduction imaginaire vivace d'une joie passée, et que Von se détourne aussi loin que possible du fait qu'elle est passée. Cette nouvelle création idéale du passé peut être suivie par un arrière-sentiment de désir et de regret. Cependant, aussi longtemps que l'esprit est absorbé dans l'imagination même, la condition est une condition de plaisir. Et une volonté idéale parfaite assurerait ce plaisir au prix minime d'un tel regret.

De même que ce contrôle positif de la pensée atteint au contenu de la mémoire, de même il enferme les régions de Ja prévision. En prévoyant tranquillement l'avenir, il y a une ample place pour choisir des probabilités et des possibilités brillantes et réjouissantes, sans risque de tomber dans une sotte étourderie pratique. Après que toutes ces précautions pratiques ont été prises, il reste pour les heures de loisir un vaste champ pour cette prévision sélective d'un bien futur. A

ces moments, le sage cherchera non seulement à bannir les tristes prévisions, mais aussi à maintenir et à retenir les images d'un bien futur. Il laissera son œil prévoyant s'attarder sur les chaudes lumières qui, par-ci par-là, jettent leurs clartés du sein de ténèbres impénétrables. En un sens, il jouira ainsi d'avance de moments de bonheur dont il n'aurait jamais joui sans cette anticipation. Il s'attardera plus spécialement par la pensée sur ces possibilités futures de jouissances qui sont largement garanties par ses propres efforts de volonté. De cette manière, l'aiguillon du désir qui naît d'une impulsion active désordonnée se changera en joie d'anticipation, si l'action impulsive est formée à se mouvoir dans des sentiers libres et accessibles et se consolide dans une volition soutenue et de grande portée.

Enfin, cette direction de processus mentaux internes s'étendra à la région de l'imagination, dans le sens étroit du mot, c'est-àdire la représentation mentale des objets et des événements qui ne sont conçus ni comme passés ni comme futurs, mais simplement comme des possibilités vagues et tout à fait sans mesure. Soit sous la conduite de quelque voix poétique, soit au milieu des inspirations excitantes d'un paysage ou d'une manière tout à fait spontanée dans le jeu d'une imagination intime, nous pouvons sagement viser à étendre notre monde actuel aux régions illimitées de la beauté et de la joie idéales. C'est se créer ainsi une nouvelle source de joie, qui, bien que formée des éléments de l'expérience, l'élève au-dessus de l'expérience et la complète. Là où nous sommes certains que tout est et que tout doit rester inconnu, nous pouvons sagement chercher à combler les espaces vides, à l'aide de formes magnifiques et d'heureuses probabilités, avec la conviction que par ce moyen nous atteignons tout au moins un bien présent dans l'acte même de la seule imagination. Il est vrai, sans doute, que cette activité de l'imagination, source de plaisir pour nous, à moins d'être contrôlée par une ferme volonté, a une tendance à devenir trop exubérante, sinon tout à fait excessive, et engendre alors des conceptions illusoires du monde actuel. Cependant le sage découvrira ces limites et cherchera à diriger

son imagination jusqu'au point où le plaisir dépassera tous les résultats nuisibles qui pourraient en résulter, et seulement jusque-là.

Je pense donc qu'il est évident que, dans ces directions internes de la pensée et de la réflexion, l'esprit possède un moyen de modifier très matériellement les éléments de plaisir et de peine que la vie extérieure causera probablement, si bien qu'elle puisse être guidée et contrôlée par la volition l .

Ces opérations internes de l'esprit, en même temps que la régularisation externe de l'attention dont nous avons déjà parlé, constituent, en fait, l'élément suprême du bonheur : c'est la réaction spontanée de l'esprit sur son fonds de biens et de maux, l'élévation d'un esprit énergique qui ne veut pas se contenter de ce qu'il reçoit du dehors, mais qui est déterminé à donner en dernier lieu sa propre mesure et sa propre valeur à tous les biens contingents de la vie. C'est plus spécialement de cette disposition intime du sujet que nous venons de mettre en lumière que l'on peut dire qu'elle est l'affirmation énergique de la nature de l'esprit en partie indépendante de la réalité extérieure. C'est quelque chose qui peut s'accomplir, quelles que soient les circonstances externes du moment, quels que soient les résultats de nos efforts et de notre prévoyance. C'est par excellence la création du bonheur par l'individu luimême 2 .

1. C'est là, à mon sens, un argument qui répond en grande partie à l'objection faite contre J. S. Mill en faveur d'une direction agTéable de l'imagination religieuse. On peut à peine soutenir que cette sélection Imaginative, à quelque degré que ce soit, soit nuisible au strict respect de la vérité; et cette assertion est difficile même pour ceux qui voudraient aller plus loin que Platon et bannir toute fiction, bonne ou mauvaise, comme nuisible à la morale. Le problème réel, c'est de savoir jusqu'où l'on peut porter sans faiblesse la satisfaction pour ces représentations agréables, sans émousser la sensibilité de l'esprit pour la vérité. Mil! soutient que dans le cas d'une vie future, qui par sa nature se trouve au delà de notre connaissance, on peut porter l'imagination d'un bien possible jusqu'à l'aspiration et même l'espérance, sans affecter le sentiment du vrai. Mal* c'est, sans nul doute, un problème difficile que de déterminer jusqu'à quel point cela est vrai pour la moyenne des intelligences.

2. Il est bon d'ajouter que l'ébauche précédente n'est pas, dans notre intention, un exposé complet des conditions du bonheur. II y a d'autre» modes d'accroître notre trésor de bonheur, par exemple, par une juste

Pour conclure cette esquisse imparfaite du bonheur, il n'est pas inutile de rechercher dans quelle mesure le sage, doué de toutes les capacités requises, aimerait à faire du bonheur et du bien-être des autres un élément constitutif d'un plan mûri. Le lecteur verra que nous abordons là une question très débattue en morale : Jusqu'à quel point l'intérêt bien entendu mèneraitil l'homme dans la direction de la vertu? En même temps, il est évident que c'est là un point important pour notre dessein actuel, puisque, si l'idée du bonheur individuel comprend, à un degré quelconque, l'aide donnée aux intérêts d'autrui, tout le profit d'une poursuite de cet objet se trouve proportionnellement augmenté. Je n'ai pas l'intention de traiter complètement cette question, mais simplement de proposer à ce sujet propre à inspirer des idées une ou deux considérations principales.

On doit accorder, je pense, qu'une conception intelligente des idées du bonheur nous mènerait loin dans la voie de faire du bien à autrui. On peut soutenir peut-être que le sage vivrait de préférence dans une société civilisée et obéir aux lois soit positives soit morales de cette société. Le point semble gêné* ralement concédé.

Mais on peut raisonnablement aller plus loin que cette affirmation. Le sage doué d'une certaine dose de capacité sociale, jouissant de la compagnie des autres et du sentiment de la solidarité, pourrait bien choisir, après mûre délibération, l'entretien de relations cordiales avec les autres et s'entourer pour ainsi dire d'un cercle social intime composé d'amis à sa convenance et sympathiques. Le pessimiste soutient que nous devons toujours les perdre quand nous cultivons de telles rela-, tions, parce que, tout homme étant malheureux, nous ne pouvons qu'ajouter à notre malheur en sympathisant avec les autres. Quand même cette hypothèse serait accordée, la conclusion ne serait pas valable. Car le plaisir que nous trouvons à partager les joies d'autrui n'est qu'un des avantages qui découlent de

variété d'occupations, de manière à retirer sûrement la quantité maximum de plaisir d'un nombre donné d'objets en notre possession. Je me suis contenté d'émimérer ici ce qui m'a paru être les matériaux les plus importants pour la construction pratique du bonheur.

telles relations d'amitié. Nous recherchons la compagnie d'autrui, entre autres raisons, à cause du plaisir de recevoir la sympathie des autres, leur approbation, etc., etc. *.

Maintenant ces relations comprennent évidemment des services réciproques, et, bien qu'il se puisse qu'on ne trouve pas son avantage à interrompre la'poursuite de buts personnels, afin de faire du bien à un autre, s'il n'y avait aucun autre résultat à attendre de cet acte, il peut se faire qu'on y trouve un avantage quand cet acte est une condition nécessaire pour recevoir en retour certaines faveurs et pour maintenir des relations qui, somme toute, sont un gain pour l'individu. Dans ce dernier cas, les services ne sont pas des actes désintéressés, c'est-à-dire des actes que l'on entreprend pour le seul plaisir qui en suit immédiatement l'exécution. Par suite, ces exemples ne nous fournissent pas une réponse à la question : Jusqu'à quel point peut-il être bon pour l'individu de renfermer les plaisirs d'un acte de bienveillance dans son plan de bonheur?

Nous semblons faire un pas en avant quand nous considérons les résultats complets des buts personnels de l'homme, c'est-àdire les objets qu'il recherche, dès le début, comme éléments de bonheur pour lui-même. Il est évident que la personne qui se dévoue à l'art, à la science ou même à une des professions plus ordinaires, comme la médecine, est certaine, si elle réussit sérieusement et pleinement, de faire du bien aux autres, qu'elle le sache ou qu'elle ne le sache pas. L'accumulation même de la richesse par un individu peut avoir un effet appréciable sur la prospérité matérielle de la nation. Maintenant, puisque ces résultats ne se présentent point comme un objet spécialement visé par l'individu, mais comme un accompagnement nécessaire d'un cours d'action qui a un autre motif, il n'éprouvera évidemment aucune perte s'il fait de cette conséquence un objet de représentation consciente. S'il est constitué de manière à dériver un élément appréciable de satisfaction de la pensée

1. J'ai déjà indiqué que les sentiments sociaux sont propres, pourvu que les relations soient bien réellement heureuses, à faire pencher la balance du côté du plaisir. Le fait que la pitié n'est pas seulement une sensation pénible de sensibilité devrait être pris ici en considération.

qu'il favorise le bien-être d'autrui *, il sera évidemment assez sage pour profiter lui-même du plaisir qui lui est ici donné « gratis », pour ainsi dire. Nous voyons donc — ce qui à la vérité est tout d'abord évident de soi — que le sage peut raisonnablement chercher à servir les autres, soit lorsque son action lui assure des avantages qui font plus que le payer de la négligence temporaire de ses intérêts personnels, ou quand le service dérive comme effet concomitant d'une série d'actions qui, en tout cas, se poursuivrait, comme lui étant personnellement avantageuse. Nous avons encore à considérer jusqu'à quel point il sera prêt à sacrifier certaines portions de ses buts personnels, afin d'assurer simplement le plaisir d'exercer ses impulsions bienveillantes. Ceci dépendra beaucoup, bien entendu, de la profondeur et de l'intensité des éléments émotionnels qui sont en jeu, du degré de capacité pour trouver plaisir à faire du bien aux autres généralement *, joint à la force de l'affection personnelle en l'individu qui reçoit le bienfait, affection qui d'ordinaire détermine la direction de la bienfaisance privée. Je conçois cependant, qu'un homme d'un esprit aimant et philanthropique puisse dériver une telle quantité d'émotion agréable, de la poursuite du bien d'autrui, qu'il y trouve, une compensation pour une considérable diminution d'un autre avantage tout personnel. Le fait familier qu'hommes et femmes, qui ont échoué à réaliser leurs plans de bonheur personnel, ont trouvé plus tard une satisfaction réelle bien que modérée, dans une vie de dévouement pour les autres, semble montrer que le plaisir qui découle d'une action bienfaisante pour l'agent lui-même peut être une quantité considérable.

J'imagine donc que l'homme prévoyant pourrait être amené à regarder les intérêts des autres jusqu'à un certain point très

1. Je ne m'arrête pas à l'analyse de cette satisfaction. Il suffit de dire qu'elle renferme des éléments divers entre le plaisir instinctif d'être témoin du plaisir d'un autre, comme par exemple le sentiment de plaisir quand on obtient l'approbation d'autrui, et une agréable conscience de puissance.

2. Il y a ici évidemment place pour la satisfaction morale qui naît du sentiment de faire ce qui n'est pas seulement juste, mais ce qui est vertueux.

considérable môme comme un facteur ou une condition de son propre bonheur. Je ne m'arrête pas pour rechercher ce que peut être l'entière valeur de ces buts extrapersonnels pour l'individu. Je veux seulement remarquer que la proportion où une personne est capable de retirer du plaisir en prenant part aux intérêts d'autrui et en les favorisant, le champ de ses buts collectifs pourra, en y faisant rentrer ces buts extérieurs, s'élargir indéfiniment, et de cette manière sa vie s'enrichira par l'addition d'éléments nouveaux et variés.

En même temps, on doit concéder que l'homme parfaitement sage ne voudrait pas, s'il choisissait simplement ce qui vaut le mieux pour lui-même, préférer l'entreprise d'actes plus élevés et plus difficiles d'une abnégation bienfaisante. Gomment donc de telles actions peuvent-elles devenir psychologiquement possibles? Répondre à cette question , c'est signaler des limites qui bornent notre plan de bonheur. En déroulant le plan ci-dessus, j'ai parlé comme si nous avions affaire avec une table rase morale si l'on peut dire, avec un aspect doué d'un certain nombre de capacités émotionnelles coexistantes dans un rapport constant d'intensité, parmi lesquelles l'individu est parfaitement libre de choisir ces éléments qui prouvent la jouissance la plus pure et la plus grande. Une telle hypothèse cependant est une simple abstraction. Comme nous le verrons tout à l'heure, longtemps avant que l'individu commence à se tailler un bonheur pour lui-même, des influences ont été mises en jeu, en dehors et en dedans de la sphère de ses volitions;les influences servent à déterminer son action dans de certaines directions plutôt que dans d'autres. Elles peuvent le déterminer dans une direction qui s'écarte du plus grand bonheur personnel qu'il puisse s'être imaginé. Nous reviendrons à ce sujet dans le chapitre suivant.

Ramenons pour un instant nos pas en arrière, afin de voir quels résultats nous avons atteints. Nous avons commencé par examiner nos différentes capacités de plaisir et de peine et leurs causes d'excitation considérées ôomme des événements isolés, puis nous avons passé à l'examen de la pos-

sibilité pratique d'additionner ensemble les plaisirs et les peines, en tant qu'ils sont également connus du sujet lui-même et d'un observateur étranger. Dans chaque cas, nous avons trouvé impossible de déterminer la proportion exacte de plaisir par rapport à la peine. Sur quoi nous avons cherché à donner une nouvelle forme au problème en y introduisant l'idée de bonheur. Dans cette idée, nous avons trouvé comme contenu la direction de la vie, à la fois externe et interne pour une volonté éclairée en vue d'accumuler, de rendre permanents et d'économiser , pour ainsi dire, les éléments de plaisir dont nous sommes naturellement capables et que les conditions inaltérables de notre séjour rendent possibles.

Maintenant, personne, on le suppose, ne mettra en doute ce qu ? en vérité nous avons eu à affirmer à chaque pas : que toutes les parties de cette idée de bonheur n'aient pour contenu un excès considérable de plaisir. C'est à peine si même le pessimiste disputera cette position par rapport au contrôle des opérations les plus internes et les plus externes de l'attention. Diriger notre attention vers les choses agréables plutôt que vers les choses désagréables, cela doit, il est évident, faire pencher la balance du côté du plaisir. De môme, comme on l'imagine, le pessimiste admettrait que la culture de soi-même, autant qu'elle est possible, en ajoutant un fonds intime de sentiment agréable indépendant dans une très grande mesure de circonstances externes changeantes, est aussi une source de plaisir. Même si nous accordons, ce que nous ne devons pas faire certainement, que cette culture ajoute à nos possibilités de plaisir externe, il reste le fait que la simple possession de cette culture amène un mode permanent de satisfaction tout à fait à part de l'action des impressions externes. Il n'en est pas seulement ainsi : cette culture nous fournit des directions nouvelles et variées pour nos volitions, qui peuvent les suivre dans un choix prudent d'activité agréable.

Il reste donc à examiner les buts externes de la volonté, tels que la richesse, l'art, les relations sociales, etc., réglés, comme nous l'avons supposé, par l'intelligence pratique. Libre, bien

entendu, au pessimiste d'affirmer que ces objets sont propres à causer autant de peine que de plaisir, que les plaisirs que la richesse peut acheter, par exemple, sont neutralisés par les peines de la fatigue, de l'anxiété, etc. Cependant cette affirmation, on peut le montrer, est excessivement improbable. Tout d'abord, il y a ce fait que des gens qui ont l'air sages recherchent ces buts, et les recherchent non pas seulement comme protection contre les maux, mais aussi comme fonds de jouissance positive. Ce que les esprits méditatifs sont unanimes à estimer comme une chose de valeur positive doit, je pense, en l'absence de toute réfutation, être considéré comme possédant une valeur réelle. Si les hommes, à proportion qu'ils sont intelligents, s'accordent à attribuer une valeur suprême à la sélection et au contrôle de la volonté, ces buts essentiels externes de la vie, il y aune forte présomption tout au moins qu'ils constituent une condition principale de bonheur positif.

Mais nous n'avons pas besoin de nous borner à ce genre modeste de plaidoyer. Je pense qu'aucun esprit parfaitement impartial ne manquera de trouver, en examinant le contenu de ces buts dominants delà vie, qu'ils contiennent un excès évident du plaisir sur la peine. La richesse, par exemple, quand elle est poursuivie avec modération par un sage, comprend non seulement les moyens de diminuer les maux de la vie, mais aussi le pouvoir d'agrandir beaucoup la région du plaisir positif. Le fait que des sots estiment trop les richesses et se chargent de ce qui se trouve être plus tard peu de chose, si ce n'est une source d'anxiété rongeante, qu'ils la recherchent d'une façon inintelligente, se souciant peu ou point de ses capacités les plus élevées, tout ceci ne touche en rien à l'assertion que Ja richesse est un bien positif, assertion qui est non seulement faite par la grande majorité des hommes, mais dont la vérité est visible après une très brève inspection de la nature et des possibilités de cet objet de poursuite.

On peut encore soutenir peut-être que cette idée de bonheur contient un élément inséparable de lutte et par conséquent de

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