Etudes Morales, p
hédonistes le conçoivent Dans la plupart de celles-ci on ne peut rien voir qu'un ingénieux badinage l .
D'abord on peut s'en prendre à M. Bradley et à M. Green pour supposer que sur la doctrine hédoniste nous devons sciemment viser à un courant de sensations comme au but de notre vie. L'idée de bonheur, comme j'ai cherché à l'interpréter, bien qu'elle se base, sans nul doute, sur les sensations, est quelque chose de tout à fait différent en forme et en structure de cette série de sensations successives, sans aucun lien, dans laquelle M. Bradley cherche à la résoudre 2 .
En premier lieu, elle implique des possibilités permanentes de sensibilité, idée que notre critique hégélien semble tout à fait incapable de comprendre. Une sensation isolée de plaisir, disons celle que l'on éprouve à l'audition d'une composition musicale, est, sans doute, fugitive; mais le plaisir à l'état latent, pour ainsi dire, que l'on prend dans une oeuvre d'art, n'est pas fugitif. Il est aussi permanent que quoi que ce soit au monde, où tout change et disparaît 3 . Et c'est là ce que le philosophe hédoniste érige en but d'action.
En second lieu, même à supposer que nous soyons forcés de viser directement à des sensations de plaisir isolées, il n'est pas vrai, comme le suppose M. Bradley, que ces sensations ne peuvent rien fournir de défini et de satisfaisant. Le point qui se présenterait le premier et le plus naturellement comme but convenable pour un esprit raisonnable ainsi limité est une chaîne de sensations où les éléments de plaisir excèdent évidemment les sensations pénibles, et en nombre et en intensité.
1. C'est ce que M. Sigdwick a bien montré, dans un article sur l'hédonisme et le souverain bien, dans le Minci, janvier 1877.
2. Le lecteur ne manquera pas d'apercevoir l'analogie entre la relation du plaisir avec le bonheur telle qu'elle est conçue dans le texte et le rapport d'objets matériels permanents avec des sensations fugitives tel qu'il est présenté dans la théorie du monde extérieur de M. Mill.
3. M. Bradley érige la personnalité comme un objet de réalisation en tant qu'essentiellement permanente. Mais sûrement c'est faire là une de ces hypothèses métaphysiques dont notre auteur ne se lasse jamais d'accuser les psychologues et les moralistes anglais. Autant que nous le savons, notre être n'est pas le moins du monde plus permanent que ses séries de sensations qui, en fait, sont tout ce que nous en connaissons.
Ceci peut s'appeler le point de simple satisfaction, et l'homme parfaitement sage qui est sûr qu'il a atteint ce point, lui donnera sa propre valeur positive. Il reconnaîtra le fait qu'il a réalisé une vie qui est bonne et préférable à la non-existence. Et cette conviction ne sera pas ébranlée, même quand il réfléchira que la prépondérance de sensations agréables gui donne à cette vie sa valeur positive est une chose entièrement passée, c'est-à-dire qui n'a plus désormais d'existence réelle *.
Les autres points auxquels un hédoniste réfléchi visera ont déjà été suggérés dans notre exposition du bonheur. D'abord, l'homme qui adopte et cherche à exécuter l'idée de bonheur vise distinctement (soit sciemment ou sans le savoir, peu importe) à la plus grande somme collective de jouissance reconnue par lui au moment comme possible pour lui. Dire que ceci ne peut pas lui causer aucune satisfaction, parce qu'il est toujours possible de voir plus de plaisir au delà, c'est précisément la même chose, autant que je le puis voir, que de dire sur la supposition que l'action est un but pour elle-même, que nos actions réalisées ne peuvent nous donner aucune satisfaction, parce que nous sommes capables de concevoir d'autres actions qui ne sont pas réalisées, ou, pour parler comme M. Bradley, qu'une certaine somme de réalisation personnelle ne peut cau-
1. M. Bradley soutient que, aussitôt que l'homme a eu sa série de plaisir*, il se trouve précisément dans la même position qu'auparavant. Ceci est, je pense, pour mettre de nouveau de côté le témoignage de la simple conscience humaine. L'assurance que j'avais en une certaine somme d'expérience agréable est elle-même une source ultérieure de satisfaction permanente, c'est-à-dire de plaisir qui, si toute autre anticipation et désir étaient absents, revêtirait une condition subséquente de calme d'une certaine valeur positive. Il faut ajouter à cela qu'un bien passé a évidemment une valeur, dans le cas d'un esprit méditatif et pratique, cooimc base de souvenirs agréables. L'observation de la disposition d'esprit de* gens, quand ils approchent de la fin de leur vie, paraît confirmer la conclusion qu'une telle assurance rétrospective de bonheur peut contribuer à un élément appréciable de satisfaction présente. Le poète épicurien a donc de bonnes raisons, je pense, quand il dit :
Ille potens sui Lretusque deget, cui licel in diem Dixi9se : Vixi.
ser aucune satisfaction, parce que nous sommes toujours capables de percevoir un reste non réalisé *.
En dernier lieu, un point encore plus haut est déterminé par la conception de la somme possible de plaisir ou de la quantité de bonheur qui n'est pas jusqu'ici découverte par l'individu. Le sage vise non seulement à ce qui lui semble être la plus grande somme possible de plaisir; il prend en outre des peines pour élargir et perfectionner sa conception, en incorporant de nouveaux éléments à mesure qu'ils sont suggérés par son expérience individuelle ou dérivés de l'instruction des autres. Voici donc un but idéal plus élevé que tous les buts antérieurs et répondant à ce que nous appelons la vraie conception, pour la distinguer de la conception fausse et erronée du bonheur. Il n'y a, sans doute, rien d'absolument fixe et certain, puisqu'une réflexion encore plus large et plus exacte peut toujours découvrir un plaisir plus grand et plus élevé. En même temps, elle procure un contraste net et frappant avec l'interprétation sans aide et circonscrite de l'individu, et, comme l'enseignement de l'expérience collective, distinguée de l'expérience individuelle jusqu'au moment actuel, peut avec .une certaine propriété se nommer la véritable vue objective du bonheur 2 . Affirmer donc, comme le fait M. Bradley, que d'après la théorie hédoniste tous nous obtenons autant de plaisir que nous sommes capables d'en avoir, est évidemment une erreur. Même avec ses capacités émotionnelles existantes, l'homme est toujours capable de vivre une vie de plaisir plus grand et plus parfait que celle
1. M. Bradley, bien qu'il ne soit pas toujours consistant sur ce point, reconnaît assez nettement (Essai VI) que la réalisation en soi laisse toujours quelque chose à désirer. Cependant il semble incapable de reconnaître les éléments correspondants de satisfaction et de non-satisfaction dans le cas du plaisir et du bonheur.
2. M. Green se donne beaucoup de mal pour prouver que la distinction hédoniste entre les plaisirs vrais et faux est insoutenable, puisque chaque plaisir est également vrai pour celui qui l'éprouve. Point de doute qu'il n'en soit ainsi ; cependant, si le plaisir ne peut strictement se dire vrai ou faux, notre conception du plaisir le peut; et 1' « homme simple », auquel nos hégéliens ont l'habitude de faire allusion, n'a aucune difficulté à voir qu'il est dans l'erreur quand, ignorance ou inadvertance, il néglige le plus grand pour adopter le moindre.
que ses propres expériences isolées ne lui permettraient, et ce n'est pas tout. Le sage peut apprendre à voir qu'il est digne de son attention de se mettre avec détermination à l'œuvre, pour cultiver les capacités endormies, afin d'atteindre un plus haut plan de bonheur.
La satisfaction et le mécontentement sont donc sembiablement attachés au but hédoniste, comme de fait à tout autre but distinctement concevable d'action humaine. Toute acquisition présente satisfait; cependant l'imagination d'un territoire au delà qui n'est pas conquis doit également faire naître un certain mécontentement. Je ne m'arrête pas ici à rechercher comment le sage parfait traitera cette idée de manière à n'avoir que le minimum de mécontentement qu'elle excite, et même à en tirer profit. Il la gardera certainement présente à l'esprit, en tant qu'elle se manifestera comme une possibilité pour sa propre vie. Et dans ces limites il cherchera à s'arrêter sur cette idée comme pour acquérir le maximum d'effet stimulant avec le minimum de désappointement pénible.
Nous sommes à même maintenant d'estimer la vérité de l'afr sertion pessimiste que la jouissance ou l'acquisition comporte toujours une désillusion des espérances passées. La peinture suivante de l'effort humain tracée par la plume de Dryden estelle exacte :
Personne ne voudrait revivre ses années passées,
Et cependant tous espèrent du plaisir dans celles qui leur restent
Et de la lie de la vie pensent recevoir
Ce que le premier et vif courant n'a pu leur donner.
Il est si loin d'être invariablement vrai que l'acquisition amène moins que l'esprit ne se figurait d'avance, qu'il amène souvent davantage. Dans le cas d'un enfant paresseux et de mauvais vouloir, par exemple, l'espérance est bien au-dessous de la réalité, et nous tous avons été surpris en trouvant le résultat beaucoup plus précieux que nous ne l'avions imaginé. Point de doute, les hommes s'abandonnent à des anticipations illusoires et ainsi doivent être désappointés. Mais le sage qui place sou
bonheur dans des routes bien choisies ne doit pas nécessairement éprouver cette désillusion. Tout d'abord, il comprend qu'il a obtenu une portion de son gain dans l'action môme de poursuite. Aussi, si son effort est couronné par le succès, il sait qu'il a obtenu quelque chose qui a du prix.
On dirait, en vérité, que le pessimiste tombe dans l'erreur de confondre le besoin constant d'un renouvellement d'un effort isolé pour la stérilité de l'effort total, de supposer que le but auquel tendent nos efforts comporte une condition ultérieure permanente d'inactivité sans désir. En fait cependant, comme je viens de l'observer, l'homme qui réfléchit considérera ce besoin renouvelé d'effort, après un résultat acquis, comme étant lui-même une condition principale de bonheur qui requiert parmi les éléments les plus essentielles une série non interrompue d'activités intéressantes.
Mais après tout, dit quelque lecteur mécontent, quelle est donc la valeur de votre plan de bonheur si Ton prouvait qu'il est réalisable? Vous parlez d'objets permanents et d'intérêts comme opposés aux sensations successives et passagères du moment; et cependant que sont ces objets et ces intérêts eux-mêmes, sinon des choses passagères? Est-ce que la vie, somme toute, n'est pas une ombre passagère? et est-ce le rôle d'un homme sérieux de préférer de beaucoup une chose éphémère à une autre chose, quand même elle semblerait par comparaison jQxe et durable? Le pessimiste nous a familiarisés avec cette manière de parler. Les écrivains anciens et modernes ont également soutenu que la vie n'avait aucun prix, à cause de sa durée limitée. Qu'y a-t-il à dire à cela?
Je n'ai pas le moins du monde l'intention de faire voir en rose ce plan de* bonheur comme quelque chose qui réponde aux aspirations les plus brillantes de l'homme. Je connais parfaitement bien l'avidité de la nature humaine, et c'est ma ferme conviction que le pessimisme a raison tant qu'il nie la possibilité du bonheur conçu tel que nos cœurs avides sont enclins à l'imaginer, aux premiers jours de la vie, comme une condition ininterrompue d'excitation délicieuse. Je suis de plus vive-
ment sensible au fait que notre plan de bonheur individuel, même pris comme comprenant le bien des autres maintenant vivants ou à naître, n'est pas une substitution parfaite pour l'idée de bonheur éternel présentée par la religion . Personne, je pense, ne contesterait sérieusement que les buts de notre existence terrestre limitée, même quand notre imagination embrasse les générations futures, sont d'une nature aussi inspiratrice que les objets que nous présente la religion. La conception de la vie présente comme occasion de jeter les fondements de notre éternelle béatitude et d'aider à assurer ce bonheur incommensurable aux âmes de nos semblables a, sans aucun doute, sa valeur unique en tant que stimulation de l'effort humain. Je n'entrerai pas dans la réalité de ces croyances religieuses. Je voudrais dire seulement que, si les hommes doivent abandonner tout espoir d'une vie future, la perte sous le rapport d'une influence réconfortante et agréable sera très grande, et qu'elle ne pourra le combler, autant que je peux le voir, par aucune nouvelle idée de services envers l'humanité collective. Mais c'est une chose différente que de voir les limites d'un objet et que de lui refuser sa propre grandeur. Après tout, cette vie terrestre peut être notre seul lot, et il est bon de ne pas l'écarter de nos yeux avec trop de dédain. La vie est sans doute éphémère, en ce sens qu'elle est limitée par la plus grande durée concevable ; mais ce fait de nature éphémère doit-il nous Ja faire mépriser comme quelque chose tout à fait indigne de l'attention des gens sérieux?
En premier lieu, il peut être bon de remarquer que ce n'est pas d'un pessimiste d'ajouter le fait de la brièveté de la vie à celui de son manque de paix; au contraire, si la vie est un excès de misère et si mauvaise, le fait de sa brièveté doit être regardé comme un des caractères qui rachètent ses défauts. Employer le fait de la brièveté de la vie comme motif de 1 « condamner présuppose que nous accordons une valeur positive à sa qualité. En d'autres termes, on peut accorder que la vie n'est qu'une faible somme de bonheur, mais soutenir que cette somme est d'une valeur infinitésimale à cause de son caractère fugitif.
Eu second lieu, on peut nier que le sage méprise la vie à cause de sa courte durée. Même si elle est limitée, elle a sa valeur déterminée par ces limites; et ce n'est point l'affaire d'une personne raisonnable que de négliger une bonne chose parce que c'est une petite quantité, spécialement s'il y a lieu de douter qu'il y en ait une plus grande à préférer à la petite. Et il ne voudra pas, à cause delà durée bornée de la vie en masse, omettre d'estimer à leur juste valeur les différences de quantité comprises dans ces limites. Ce n'est rien qu'une erreur que de soutenir que, parce que la vie n'est composée que de brèves années, un être raisonnable ne doit pas préférer des sources permanentes de plaisir à de simples jouissances passagères. Les intérêts humains les plus élevés, tels que l'art, la politique, et ainsi de suite, ont une permanence et une stabilité relative, et l'homme sage reconnaîtra ces rapports. Le poète épicurien dont la devise est : « Carpe diem, » ou vivez pour le moment présent, a, comme je le montrerai tout à l'heure, une certaine somme de raison de son côté. Jusqu'ici cependant, comme sa philosophie pratique signifie : « Ne mettez pas des buts permanents au-dessus de buts passagers, ne travaillez pas pour l'année éloignée, mais pour le moment présent, » elle n'a pas, autant que je puis le voir, le moindre fondement de raison dans le fait de la brièveté. Au contraire, comme j'espère le montrer tout à Theure, le fait de la durée limitée de la vie mènerait plutôt un homme réfléchi à mettre plus de soin dans la distinction du plus grand d'avec le plus petit ' .
Le fait de la durée limitée de la vie n'aveugle pas l'homme sage, quant à la propre valeur de l'existence; mais on peut dire, en un sens, qu'elle sert à rehausser cette valeur. Considérée
1. L'abandon aux plaisirs sensuels immédiats, qui est recommandé par Horace, aussi bien que par l'astronome poète Omar Khayyam, peut, bien entendu, avec une raison plus plausible, se baser sur l'incertitude de la vie. Si l'année prochaine est totalement incertaine, alors c'est une portion de la sagesse que de jouir du moment présent. Il est probable que les philosophes qui prêchent le « Carpe diem » ont confondu la brièveté avec l'incertitude de la vie, comme si c'était une seule et même chose, sans voir que les deux faits peuvent conduire en pratique à des corollaires très dissemblables.
comme un tout, la valeur de la vie dépend, bien entendu, de sa durée, et, plus elle est courte, moins elle a de valeur d'ensemble. Mais, considérée dans ses parties successives, il en est autrement. D'abord, la pensée même que la vie a une fin, quoique triste en elle-même, pourvu que la vie soit heureuse, tend à rendre plus intense la réalité présente. Nous faisons attention aux choses et en devenons plus complètement conscients quand elles sont mises en contraste avec d'autres choses. Ainsi, par exemple, un touriste comprend la réalité des Alpes qui l'entourent et n'en jouit que davantage, après s'être formé une vivante image de la ville chaude et poussiéreuse qu'il a récemment quittée. De même, une source présente de joie est rendue plus réelle, a une plus puissante action sur notre conscience, quand elle est opposée au sombre arrière-plan de la perte future de l'objet. Ce n'est pas tout. Toute valeur est relative et est augmentée ou diminuée suivant que les relations de la chose avec d'autres choses sont altérées. Maintenant, plus une totalité est grande, moindre est la valeur relative de chacune de ses parties. Plus longue est notre vie, moins importante devient chaque jouissance successive de bien. Ceci est assez clairement démontré, dans nos manières ordinaires de juger. Nous pensons moins à une joie qui est manquée aujourd'hui en réfléchissant que d'autres joies semblables suivront demain, tandis que nous ressentons une telle perte d'autant plus vivement, quand nous réfléchissons qu'elle peut bien ne pas se représenter. C'est ainsi que le chrétien qui mesure sa vit terrestre d'après une existence infinie au delà du tombeau apprend à considérer la première comme une chose insignifiante. D'un autre côté, là où toute la durée est limitée, chaque partie successive devient plus précieuse. Ceci est parfaitement démontré dans la jalouse contemplation de son jour de fête par Pippa, dans le charmant poème de M. Browning, Pippa passes ;
O jour ! si je gaspille une seule de tes petites vagues, Un atome de mon trésor de douze heures.
11 s'ensuit donc que la réalisation de la brièveté du chemin de
la vie sert plutôt à rehausser qu'à diminuer la valeur de chaque fleur qui croît sur ses bords.
Ceci est, je pense, l'élément rationnel dans l'avide poursuite de la jouissance de la vie recommandée par le Romain et aussi par le Persan, pourvu qu'il soit interprété, comme Horace et Omar ne l'ont certainement pas fait, comme une sage poursuite du plus grand bonheur qui se puisse atteindre. La réflexion que la vie passe rapidement, que tout au delà est incertain, est propre à nous exciter à nous saisir de la vie avec ténacité comme d'une réalité présente *.
Mais, objectera-t-on, cet enseignement est en conflit avec la doctrine stoïcienne que la brièveté de la vie doit nous rendre indifférents et à ses douleurs et à ses séductions. Voyons jusqu'à quel point cette déduction pratique est solide. En ce qui concerne les maux de la vie, il n'y a point de difficulté. En tant que la vie est une souffrance, la pensée d'une cessation finale et d'un repos est évidemment propre à nous fortifier. Ainsi la réflexion qui élève la valeur de notre bien présent augmente la valeur de notre mal présent, c'est-à-dire, le diminue comme mal.
Mais comment en sera-t-il de l'autre point de la croyance stoïcienne, le peu de valeur de tous les buts et de toutes les ambitions de la vie? D'un côté, sans doute, cette conclusion est juste. Nous sommes tous aptes à penser que ce qui est continuera toujours à être ainsi, et, dans la chaleur d'un effort ambitieux, il est facile de tomber dans l'illusion que le trésor que nous cherchons à amasser restera avec nous pour toujours. Jusqu'ici donc, comme la réflexion sur la brièveté de la vie signifie une reconnaissance de la courte durée de tout bien
1 . Dans le Rubaiyat d'Omar Khayyam, la brièveté de la vie et l'incertitude de l'avenir sont invoqués à tour de rôle comme motifs pour s'occuper de la jouissance. Comparez les vers XXI et XXI V.
Ah ! ma bien-année ! remplis la coupe qui débarrasse
Aujourd'hui du regret passé et des larmes de l'avenir.
Demain? eh bien, demain je puis être
Moi-même avec les sept mille ans d'hier.
Ah ! lirons le plus grand parti de ce que nous pouvons encore dépenser
Avant que nous aussi retournions à la poussière, etc.
particulier auquel on vise, elle est faite, sans aucun doute, pour modérer l'ardeur de notre poursuite * .
Mais, aussitôt que nous comprenons dans cette réflexion le caractère éphémère de la vie comme un tout, l'effet est différent. Si bientôt toutes nos chances de bonheur doivent nous être ravies, c'est évidemment, comme je l'ai déjà dit, une raison pour tirer le plus grand parti possible de chaque possibilité de bonheur telle qu'elle se présente 2 .
On peut ajouter que la reconnaissance du caractère fugitif de la vie est la base d'un sentiment particulier à son égard. Ce sentiment, dans un certain sens, en aurait pour nous la valeur. Elle éveille en nous cette disposition élégiaque qui, tout en renfermant un élément de tristesse, n'est pas, somme toute, une situation pénible de l'esprit. La pensée du prompt départ du bonheur de la vie place, pour ainsi dire, ce bien dans un cadre noir qui ne sert qu'à mettre dans une plus vive lumière sa beauté et sa valeur. Nous pensons combien tôt ceux qui nous sont chers, nos livres, nos paysages favoris n'existeront plus pour nous, et nous revenons de cette pensée qui donne le frisson pour n'en saisir et n'en chérir qu'avec plus de ténacité la réalité qui est encore à nous. Dans ces réflexions, nous nous plaçons aussi en imagination à la fin de la vie; et de ce point nous semblons regarder en arrière et dire adieu à notre séjour tourmenté et cependant toujours bien-aimé. — De là le sentiment d'attendrissement que causent ces réflexions et qui, se mêlant avec notre passion instinctive qu'il implique pour la vie, en tant qu'elle est heureuse, la rend encore plus précieuse en y ajoutant un caractère sacré de la sainteté.
1. On peut ajouter que, lorsque les gens cherchent à modérer en euxmêmes ou chez les autres une ardeur trop intense pour des intérêts passagers, par la réflexion que dans cent ans il en sera de même, qu'ils gagnent ou qu'ils perdent la course, ils semblent avoir recours aux deux arguments indiqués dans ce paragraphe et dans le précédent.
2. Il est évident que la réflexion sur la fin de la vie est faite pour engendrer Thabitude de se concevoir comme destiné à s'en séparer, et de celt** manière à se préparer actuellement à la quitter à l'heure fixée. Cependant ce résultat précieux ne comprend pas, je pense, un relâchement dan> notre étreinte de la vie, aussi longtemps qu'elle continue à nous êliv offerte comme une chose parfaitement certaine.
Il paraîtrait donc que la pleine connaissance de la brièveté de la vie ne la dépouille en rien de sa valeur, mais rehausse plutôt de différentes manières la valeur de chacuùe de ses phases successives. Il est bon d'ajouter que, même si la brièveté de la vie individuelle doit, en supposant la foi en un état futur qui manquerait, continuer à exercer une influence attristante, ce mauvais effet peut être grandement réduit par cette identification des buts personnels avec les buts collectifs de Thumanité auxquels nous avons déjà fait référence. Bien que j'aie admis que la pensée d'une succession infinie de vies courtes n'est pas faite pour prendre la place, au point de vue d'un point d'appui, de la conception d'existences individuelles éternelles, je ne veux aucunement assigner un rang méprisable à la première de ces idées. Au contraire, même si son influence sur l'esprit humain pouvait avoir été exagérée durant la première phase enthousiaste de sa défense, je conçois que c'est une pensée grande, qui élève et qui est hautement consolante . Cultiver l'intérêt le plus large et le plus complet dans toutes les lignes d'une noble activité humaine, nous accoutumer aux anticipations les plus vastes du bonheur humain, faire du bonheur croissant de la succession innombrable des générations humaines un objet d'aspiration et autant que possible même d'effort individuel, c'est, je le conçois, un des moyens les plus sûrs de s'élever au-dessus de cet état de dépression dans lequel la pensée de la fin de la vie individuelle est apte à nous jeter. De cette manière, la conscience de notre rôle passager dans le drame du monde s'affaiblit, notre étroite prison s'élargit et nos volontés trouvent une ample satisfaction quand le désir et le but idéal arrivent aux limites complètes de notre imagination.
C'est plus spécialement cette fusion des buts individuels avec les grands buts collectifs de l'espèce qui serviront à soutenir notre intérêt dans le monde, alors que notre propre vie individuelle s'affaiblit graduellement. L'homme qui limite ses vues à son propre, bien personnel doit évidemment perdre beaucoup de son goût pour la vie, à mesure que sa fin approche, même
Sully. — Pessimisme. 20
^g le passons»»
& a appris à rechercher certes objets, comme Vart, par L^mpte comme <te5 bute en eux-mêmes. Cependant, s'il ne tes !ZLfi*ement «attachés au bonheur des autres, d sera porte à re^cbeTsl étreinte, à mesure qu'il réfléchira qu'il* cesserorfbientôt d'ester pour lui. D'un autre côté l'homme qu. M accoutumé penser au bien d'a«trui et à le des*er con- •JÏZLm et Lnche cette portion ***-*'*£ mômeqoand son rôle individuel dans ces buts ioMta»k«ta. Jeteimamtenaat un coup ffo* en arrière: afi* de va* **cm'où nous nous sommes déjà avancé* dan* notre «edterche Lt soit peu détournée. Nous avons trouve^* litt» de Zheur cemme une chose dan» laquelle le sage- se- décade ÏÏÏÏT-SE efforts volontaires un but dont il fait son idéal Z bien de la vie doit être «.«sidérée comme tendant fc un ^rplus déplaisir évident et considérable, Et, cela étant ainsi, no^ prenL problème est tout à fait changé- H n'est ptaa désormais question d'ua nombre donné de capacités avec un nombre tout à feit indéfini de stimulations externe*; «nus n'avon* pins désormais à calculer la valeur nette d uae séné indéterminée d'éléments qtf on ne peut ^^V»^^^ surer qui se produisent noua ne savons avec quelle fréquence ou dans q«el ordre; il est question de savoù, si> par un e&rt volontaire, nous somme* capable» de traaBformer notre , monde primitif ou l'arrangement de» choses au nubeu. ^àhs l'accident de notre naissance nous, a placé», en sohsfatuant pour cet ordre non déské un, nouvel ordre de drconsumees et de rapports, externes' et internes, portant l'empreinte évidente d'une valeur positive. En d'autres, terme»,, notre problème actuel est : Jusqu'à quel point sommes-nous capable de dominer les conditions primitives de notre expérience, émotionnelle, de manière à retirer des possibilités variées delà vie un bien mfldétté, sioan m. stëhe trésor*
L'idée du honneur comme fends durable de jouissance positive s'est, je pense, montrée comme idée intelligible et logique. Ce résultat nous a déjà entraîné loin du pessimisme,, «pi &» du bonheur une chose à laquelle on ne peut penser en- identi-
fiant la misère avec la vokmté. Et ici, par parenthèse, il est bon peut-être de noter le fait curieux que, tandis que le pessimiste trouve que la misère du monde est enracinée dans la volonté, cette même volonté nous fournit la seule base possible d'une conception nette et logique d'une vie qui doit satisfaire, par une sûre prépondérance du plaisir. Cependant ce n'est pas assez de se former une idée intelligible d'une vie qui comprend le bonheur. Nous devons rechercher si une telle idée est propre à se réaliser actuellement. Nous procéderons à ce nouveau pas de notre recherche dans le chapitre suivant.