DIFFÉRENCE SPÉCIFIQUE ENTRE LES PLAISIRS
Des différences de qualité du plaisir. Les différences de qualité' du- plaisir peuvent, dit-on, être attestées par la conscience. — Argumenta d'Aria* tôt» pour les différences qualitatives. — Comment, on en est venu à penser que le plaisir diffère en qualité. — Les plaisirs les plus élevés surpassent probablement les plaisirs plus grossiers en quantité même pour le sujet lui-même. — Les point» de supériorité quantitative des jouissances les plus raffinées considérés comme rivalisant avec les plaisirs sensuels dans leur volume maximum pour la principale place dans notre bonheur total. — Termes plus élevés et plus bas appliqués au plaisir, désignant un rapport éloigné avec le bonheur d'autrui.
Il est peut-être bon de signaler le rapport de notre idée du bonheur avec celle qui repose* sur la différence spécifique entre les plaisirs. Saivant cette idée, certains plaisirs sont tellement supérieurs a d'antres qu'aucune quantité d'un ordre inférieur ne peut se prendre' comme équivalent. On peut citer Hutcheson, qui insiste sur cette idée : « Nous avons un sentiment immédiat de la dignité, de la perfection, de l'aptitude» au bonheur dans certaines espèces (de plaisirs), qu'aucune intensité des espèces inférieures ne peut égaler, quand même elles seraient aussi durables que nous Le pouvons désirer *. » L'autorité pour déterminer ce point consiste dans les meilleurs juges qui ont une expérience complète de leurs goûts, de leurs sentiments et de leurs appétits, dans un état naturel et sain.
1. Système de philosophie morale, liv. I, ch. VIII.. Mill semble avoir suivi Hutcheson dans la manière de présenter son idée des différences de qualité dans le plaisir.
Comme par Hutcheson, de même en général par les philosophes modernes qui soutiennent ses principes, l'idée de la différence de qualité ou espèce dans les plaisirs semble être basée sur le verdict im- ' médiat de la conscience. Les seuls autres arguments en sa faveur que je connaisse sont ceux d'Aristote (Morale à Nicomaque, livre X, ch. V) '. Ces arguments reposent sur la conception particulière que se faisait Arîstote du plaisir, comme la perfection d'une fonction active *. Cette conception semble comprendre l'identification partielle des deux faces, mais comme faces différentes d'une seule et même réalité 5 . S'il est admis que le plaisir est le complément de l'acte et que les choses ne peuvent être complétées et rendues parfaites que par d'autres choses homogènes avec elles, il s'ensuit, bien entendu, que le perfectionnement de différentes fonctions, telles que la sensibilité et l'intelligence, s'effectue à l'ordre de sensations, différant en qualité. Aussitôt cependant que la nature identique d'une fonction vitale et du plaisir qui l'accompagne est usée, cette argumentation semble perdre de sa force. Quant au reste, il est évident que, si le terme parfait est employé dans un sens populaire large, l'argumentation tombe, puisque deux choses dissemblables peuvent être accomplies par un seul et même acte, par exemple un pique-nique d'un jour et l'ouvrage d'un blanchisseur au soleil. II y a une grande apparence de force pour un esprit moderne dans la considération qu'Aristote nous met sous les, yeux : les plaisirs doivent différer en genre, parce qu'ils augmentent leurs activités propres, tandis qu'ils arrêtent d'autres activités hétérogènes. 11 semble d'accord avec les idées modernes que des effets dissemblables doivent être précédés de causes dissemblables, et aussi que le plaisir exerce une influence réflexe sur l'activité qu'il accompagne. Néanmoins, c'est une idée familière dans la théorie moderne de causation que les différences quantitatives dans une cause doivent être suivies de différences qualitatives dans l'effet. Il paraîtrait ainsi que les arguments d' Arîstote ne peuvent pas facilement être présentés sous une forme moderne qui revêtirait un semblant de rigueur absolue.
Il me semble que la distinction qualitative des plaisirs repose sur une fausse interprétation de la nature psychologique du phénomène. Le plaisir n'est pas un état mental indépendant, séparé et complet, mais c est toujours un élément simple ou l'aspect d'un tel état. Concevoir le plaisir à part de quelques-unes des qualités dans lesquelles il
\. Les arguments sont classés par sir Alexandre Grant (vol. H, p. 328 .
2. Sir A. Grant remarque que la fonction active (evlpyeta), ici parfaite contrairement à la coutume d'Aristote, est considérée comme purement objective (op. cité, I, 244).
3. Le plaisir coïncide dans le temps avec l'acte et de sa propre nature est incapable de s'en distinguer.
s'incorpore est donc impossible, et cette circonstance, comme nous l'avons vu, met en lumière le fait que, dans nos volitions, nous ne visons pas au plaisir comme à quelque chose de distinct et d'abstrait, mais à d'agréables impressions ou à des activités agréables (4)&a et non jjâoviq). Or cette fusion du plaisir avec toute la masse du sentir, ayant ses autres traits carractéristiques individuels, opère avec une telle force sur nos conceptions du plaisir que, lorsque nous essayons par la pensée de séparer cet élément de ses entourages, inévitablement nous lui communiquons sans y penser quelques-uns des traits mêmes de ces entourages. Par exemple, nous sommes enclins à distinguer le plaisir d'une prise de tabac, et celle du murmure de la mer comme un plaisir vif et volumineux. Est-ce que c'est absolument juste, ou n'est-il pas plus exact de dire que la vivacité et le volume appartiennent en tout cas à toute la sensation ou émotion dont le plaisir n'est qu'une simple phase? Ou si la différence dans l'étendue du sentir es regardée comme celle de l'intensité, comme une différence de pure quantité et, par conséquent, comme enveloppant l'accompagnement agréable d'un état de conscience, c'est assurément une vague manière de s'exprimer que de parler, par exemple, du raffinement d'une impression esthétique comme d'un qualité du plaisir qui appartient à cette impression. Je pense que de même chez Aristote la transmission de la qualité de perfection des plaisirs intellectuels produite par l'activité intellectuelle dans son rapport avec nos fonctions dans leur ensemble avec ce qui n'est qu'un accessoire de cette activité est une erreur psychologique.
L'hédoniste n'a rien à craindre, je pense, en rejetant toute la supériorité des plaisirs « lès plus élevés », en tant que leur valeur est estimée par rapport au sujet lui-même, sur de certaines particularités quantitatives *.
Bien que plusieurs des jouissances qui se rattachent à l'étude de l'art, à l'activité sociale, etc., soient moins intenses que ce qu'on appelle les plaisirs des sens, ils ont une supériorité bien marquée sous d'autres rapports. Les plaisirs intellectuels peuvent être indéfiniment prolongés, tandis que les plaisirs plus excitants d'une vie de dissipation sont par leur nature même promptement épuisés et éphémères. De plus, ces plaisirs de l'ordre le plus élevé admettent la prolongation, non seule-
1. Il est curieux' de noter combien Hutcheson accorde à plusieurs reprises la supériorité des plaisirs les plus élevés quand on les estime en quantité.
Ainsi il s'attarde sur le caractère éphémère des plaisirs sensuels aussi bien que sur leur amoindrissement amené par la sollicitation et le désir. Ainsi il affirme que les plaisirs du savoir et des arts libéraux dépassent en durée les plaisirs sensuels. Platon n'était pas non plus insensible aux différences quantitatives entre les plaisirs de l'ordre le plus élevé et ceux de Tordre le plus bas.
ment parce qu'ils s'épuisent difficilement, mais parce qu'ils se rattachent a une large variété d'impressions et d'activités mentales. Les activités qui forment la base des plaisirs intenses de l'homme sensuel n'admettant que peu de variété. L'homme qui choisit les excitations du vin pour son plaisir favori a bientôt parcouru l'échelle complète des impressions variées. D'an autre côté, un amant des arts ou des sciences ne trouve aucune limite matérielle au champ des variétés qui s'ouvrent .a sa contemplation et pour sa jouissance. De même que les plaisirs de l'ordre le plus élevé peuvent être grandement prolongés en tout temps, de même ils peuvent être fréquemment renouvelés, et pour les mêmes raisons. La personne qui recherche le plaisir dans son abandon aux sens doit nécessairement attendre que l'effet «épuisant de l'excitation ait disparu, tandis que celui qui préfère les sources plus pures déplaisir ne connaît point cette nécessité.
D'un «utre côté, les plaisirs les plus élevés, se rattachant beaucoup à la représentation idéale et à l'activité intellectuelle, peuvent être beaucoup plus promptement ressuscites par une suggestion idéale que les plaisirs les plus bas. -Comme il. Bain l'a démontré, les impressions des sensations les plus élevées, comme les couleurs, les sons, sont beaucoup plus facilement évoqués par la mémoire que les sensations du boire et du manger, etc. L'homme sensuel gagne seulement une somme très limitée de plaisir idéal dans les images poétiques on les idées internes spontanées de son propre esprit ; d'un autre côté, la personne qui recherche le plaisir à quelque source raffinée, comme par exemple dans les aspects esthétiques de la nature, est mis à même oV recueillir une jouissance considérable et variée de la simple imagination des objets qui le charment.
On doit en outre se souvenir que le plaisir intellectuel raffiné reçoit un renfort des sources variées dont les plaisirs les plus bas sont exclus. L'homme sensuel ne peut, si ce n'est dans de très étroites limites, prendre sa part de plaisir avec d'autres et obtenir ainsi une addition de plaisir en recevant des marques de leur sympathie, et de prendre part en même temps à leurs plaisirs, grâoe à une sympathie réciproque. Celui qui aime la littérature et l'art ou l'homme intéressé dans les progrès pratiques de son temps reçoit une large addition à ses plaisirs par ces canaux de sympathie. Puis il y a d'autres choses qui viennent supporter ces plaisirs plus élevés. Un homme qui aime mieux trouver son plaisir dans des poursuites intellectuelles ou d'autres buts louables gagne l'estime, peut-être même l'admiration d'autrui. Ce sentiment de dignité, prenant la forme de la satisfaction et du respect de soi-même, se mêle aux plaisirs et les . perfectionne. Comme un doux courant inférieur de satisfaction, cette conscience de dignité accroît d'une manière appréciable le volume du plaisir.
PLMSÏR OT HONHEUR SlÉ
Tandis que les plaisirs les plus élevés surpassent ainsi ceux d'un ordre moins élevé, et par leur étendue dans la durée, et par le volume additionnel qui peut se dériver de certains éléments externes, ils ne les surpassent pas moins par leur exemption d'une peine qui les accompagne nu les suit. D'abord, il est certain que, quand la nature morale de l'homme m'est pas estèèreiBeni endormie, un abandon sans frein aux plaisirs les plus bas sera accompagné, au moment même, ou immédiatement après, d'un sentiment accablant d'indignité, de démérite et môme de honte. Et l'on doit présumer que peu d'hommes sont BntièPBment privés de la •capacité de reaevoir du plaisir ou de la peine par la conscience de mérite ou dedéaaaénifce. Quoi qu'il -en soit, il est certain que l'abandon aux sens est en tout cas .apte à .blaser et que la période d'<épmse2Hent est accompagnée d'un sentiment maladif de satiété. .Je die (dis pas qu'un homme habile ne puisse téviter cet obstacle jusque un certain point; mais tout libre abandon à. ces plaisirs (et c'est d'un tel abandon {que je parle) est sûr d'être suivi par le dégoût et la (fatigua. D'un autre côté, les plaisirs raffinés de l'ait, etc., ne laissent après eux aucun de ces effets désagréables»
L'homme 'qui érige les plaisirs sensuels en un facteur principal du bonheur de la we -peut difficilement échapper aux tourments d'un appétit qui n'test point satisfait. 11 est évident, en premier dieu, qu'il doit fréquemment se trouver dans des circonstances où une réalisation immédiate de ses désirs est impossible. «Cependant ce n'est pas là Ja principale «raison pour qu'il soit particulièrement exposé à ces peines. Les plus basses jouissances sensuelles se rattachent à des modes énergiques d'action (action instinctive, appétits). De là il suit que, lorsqu'ils se présentent à l'imagination, ils éveillent aussitôt de puissantes activités d'impulsion. Ges impulsions qui, grâce aux circonstances présentes, doivent tclairament demeurer sans réalisation, jointes au sentiment «de trouble qui naît ainsi, semblent réagir sur •l'imagination des plaisirs, la rendant 'persistante, en dépit de tout effort volitionnel pour l'écarter, en ajoutant un élément d'excitation émotionnel ou d'agitation intense. De là la prolongation pénible de l'état «de désir. A ceci on peut ajouter peut-être que l'agitation ou malaise est accru par la circonstance que le plaisir idéal qui naît de l'imagination est, comme je l'ai observé, insignifiant, si on Je compare avec celui que l'on peut dériver de la représentation de jouissances plus raffinées. Il n'y a donc point de satisfaction présente adéquate à l'extinction de l'excitation pénible. Au contraire, il est probable que le sentiment de l'infériorité du plaisir imaginé avec le' plaisir actuel peut coopérer à accroître encore davantage l'excitation du mécontentement et du désir..
D'un autre côté, celui qui préfère les plaisirs les plus raffinés est comparativement exempt de ces modes plus intenses de désir. En pre-
niier lieu, beaucoup de ces plaisirs sont toujours prêts à se réaliser. Cependant, même quand les circonstances ne permettent pas cette réalisation présente, l'homme qui préfère ces plaisirs ne sera guère exposé vraisemblablement à souffrir des degrés les plus cuisants du désir. D'un autre côté, il est capable de se figurer la réalité si distinctement qu'il tire un plaisir présent appréciable qui est propre à exclure le désir de quoi que ce soit au delà. D'un autre côté, cette imagination, bien que vive et distincte, ne pénètre pas de force dans la conscience, avec la même obstination que l'imagination des plaisirs sensuels. Et ainsi il est beaucoup plus facile pour la volonté de contrôler et, s'il est nécessaire, de bannir la pensée de la réalité absente.
Ces considérations servent à montrer, je pense, en quoi les plaisirs sociaux et intellectuels les plus raffinés dépassent les plaisirs sensuels les plus bas, quand c'est le sujet lui-même qui les estime. Je ne veux pas rabaisser l'intensité de ces derniers. Comme sensations isolées, ils peuvent être de beaucoup préférables à d'autres plaisirs plus raffinés, bien que ceux-ci comprennent aussi, je le conçois, des joies intenses (exemple : celles d'un paysage nouveau et de la musique). Il faut aussi admettre que, lorsqu'on s'y livre avec modération, ils peuvent, par une habile direction, être amenés à fournir une somme considérable de plaisir. Néanmoins, quand nous prenons les deux classes dans leur plus parfaite mesure, et que nous les comparons l'une à l'autre, comme rivalisant pour le rang de facteur principal du bonheur, il n'y a, je crois, pas grand doute, quant à celle que le sage préférera.
Mais, quand nous appelons ces plaisirs raffinés « élevés », nous avons à l'esprit quelque chose de plus qu'une différence de valeur pour le sujet lui-même. Les termes : élevés, dignes, nobles, etc., appliqués à certains ordres de plaisir, dénotent évidemment un jugement prononcé par les autres. Nous désirons d'après des motifs moraux que d'autres personnes choisissent certaines sources de plaisir platonique, et nous trouvons que les plaisirs raffinés sont un spectacle plus agréable que les plaisirs plus grossiers. C'est dire que nous estimons la valeur des plaisirs, par rapport au rang moral ou esthétique des activités qu'ils accompagnent. L'homme qui préfère les jouissances intellectuelles aux plaisirs des sens a plus de dignité comme objet, et pour notre appréciation morale et pour notre contemplation esthétique. De là, l'hédoniste n'est pas tenu de prouver que les plaisirs les plus élevés sont supérieurs en quantité aux plaisirs les plus bas pour le sujet luimême, car il est capable de justifier le rang suprême qu'il leur accorde par la considération qu'ils sont les accompagnements et les indices, pour ainsi dire, des qualités mentales et morales qui ont une importance vitale par rapport au bonheur d'autrui.