CHAPITRE XII
LaJ possibilité de notre doctrine du bonheur est-elle affectée par la diversité des sentiments et des goûts humains? — Des influences déterminant
£ l'action dans certaines vies antérieurement au choix individuel. — Jusqu'à quel point des tendances spéciales héréditaires et des habitudes formées ,de bonne heure peuvent empêcher la réalition du bonheur. — La poursuite effective du bonheur présuppose une volonté disciplinée. — Problème de la limitation des pouvoirs humains. — La valeur, au point de vue du plaisir, des dispositions fixes du monde, ne peut être vérifiée que d'une manière rudimentaire. — Le problème essentiel concerne l'étendue par lequel l'effort humain domine actuellement les conditions de la vie. — La réalité du bonheur est affirmée par le témoignage individuel. — L'estimation que l'on fait de la vie en lui disant adieu est excellemment digne de foi. — Estimation individuelle de la vie. — Moyenne prédominante. — Jusqu'à quel point des préventions permanentes interviennent avec une juste idée de la vie. — Influence de l'instinct de conservation. — Nos jugements concernant sa valeur. — La réalité du bonheur est jusqu'à un point un sujet d'observation externe. — Le malheur est une réalité non moins que le bonheur. — Certaines conditions présupposées dans toute poursuite du Donneur. — Poursuite rendue vaine par des accidents impossibles à prévoir. — Obstacle causé par le tempérament malheureux. — Revue de l'argumentation.
Afin de déterminer si notre plan idéal de bonheur est réalisable, il est nécessaire, en premier lieu, de noter les limites auxquelles il paraît être soumis par la nature même de l'esprit humain. En esquissant ce plan, j'ai supposé que tous les hcunmee sont propres à dériver du plaisir des mêmes objets et des mêmes poursuites, et que toutes les personnes ayant un égal degré d'intelligence poseront,' étant données des circonstances antérieures semblables, les fondements de leur bonheur sur le
même terrain. Cependant, on peut dire que ces hypothèses sont loin d'être exactes. En vérité, différents hommes ne trouvent pas une jouissance dans les mêmes activités, mais diffèrent beaucoup dans leurs goûts et leurs idées de ce qui constitue le bonheur.
Je suis disposé à admettre qu'il y a une grande diversité dans les jugements des hommes sur le plaisir et le bonheur. Nos organismes sont diversement constitués; nos suceptibilités émotionnelles, naturelles ou acquises varient, et les choses qui font plaisir à une personne peuvent en blesser une autre. Cependant cette diversité de goût n'affecte pas, je pense, mon allégation que tout homme sage cherchera le bonheur de sa vie idans les objets permanents et de permanentes activités. Toirt ce que le Mt de la diversité des goûts peut prouver, c'est que les hommes ne donnent pas précisément la même valeur à aucun facteur donné du bonheur de la vie. En d'autres termes, ce fait parle contre une hâtive prescription d'une seule forme de bonheur comme uniformément applicable; il ne dît rien contre la vérité générale que tous les gens sensés lieront des sources permanentes du plaisir, l'objet de leur poursuite plutôt que des plaisirs successifs et passagers. En fait, cependant, fl est facile d'exagérer cette diversité des goûts humains. Les hommes échouent souvent quand ils cherchent à dériver du plaisir des oibjets, parce que la capacité appropriée n'a pas été développée; il ne s'ensuit pas que la capacité n'est pas k l'état latent et possible à développer; comme fait certain, on est aussi bien d'accord quant aux meilleures sources de bonheur. Quelles que soient les excentricités du sentiment humain, nous n'entendrons jamais, ou bden rarement, les gênas nier la valeur de la santé, une certaine quantité de richesse, on J'amitié, comme condition d'une vie heureuse.
Mais on peut dire que, si même on est bien d'accord 1900- la direction d'un «âge effort après le bonheur, on n'est pas en réalité libre, pour ainsi dire, de choisir parmi tous les sentie** concevables. Longtemps avatft qu'on ait commencé à se former aucune conception systématique des'ceraéïfciOTS du bon-
heur, beaucoup de lignes à poursuivre ont été tracées indépendamment de nos volitions. Tout d'abord, il y a l'inclination d'esprit héréditaire qui non seulement comprend certaines tendances émotionnelles, mais aussi certaines dispositions actives. Nous remarquons chez de très jeunes enfants une inclination définie vers une ligne particulière d'activité, par exemple l'art de l'imitation et les inventions ^mécaniques. Et l'on ne doit pas supposer qu'à cet âge précoce l'enfant choisit tel ou tel emploi particulier, parce qu'il recherche sciemment le plus grand plaisir qu'il connaisse, car il peut y avoir une tendance héréditaire à agir dans tce sens particulier tout à fait indépendante du plaisir spécial que cause l'activité. C'est de cette manière que la carrière d'un artiste, par exemple, peut jusqu'à un certain point être prédéterminée, indépendamment de la réflexion et du choix de l'individu.
Cette limitation du choix de l'individu, par rapport à la forme du bonheur de sa vie, se rencontre encore plus nettement dans l'influence des premières habitudes. Lorsque Faction a une fois continué à «couler dans de certains canaux, une nouvelle force est engendrée qui rétrécit directement le champ de la volition et (des choix. Dans les premières années de l'impulsion irréfléchie, les fondations d'une habitude fixe peuvent être posées, et en -ce cas le choix subséquent que fait la volonté des conditions du bonheur est visiblement circonscrit. Ces lignes fixes d'action peuvent, bien entendu, courir parallèlement à d'autres buts; d'un autre côté, elles peuvent s'en écarter, et l'habitude peut «nsi être une .force distinctement en conflit avec la ^volition.
Parmi les limites ainsi imposées de bonne heure à une poursuite réfléchie du bonheur une classe mérite une mention spéciale. Je veux dire les effets de la discipline morale. Par l'emploi de .punitions aussi bien que de récompenses matérielles, l'action de l'enfant est amenée artificiellement, pour ainsi dire, dans un .sentier qu'elle ne suivrait pas -autrement. De cette manière, il acquerra la pratique non seulement .de limiter ses propres désirs, par obéissance aux justes réclama-
tions d'autrui, mais aussi de suivre une conduite vertueuse et recommandable. La force de l'habitude vient maintenant fixer l'action dans ces voies. Et, de cette manière, le jeune homme qui atteint l'âge de la réflexion et commence à examiner le champ inexploré de la vie, afin de choisir son sentier, se trouve avec des émotions impulsives aussi bien que des habitudes actives définies et contractées qui l'attachent, pour ainsi dire, à une certaine ligne de conduite juste et bienveillante.
Ce rapide coup d'œil sur les effets d'une détermination précoce d'action dans des directions définies suffira, je pense, à montrer que, bien qu'ils puissent tendre à rétrécir le champ du bonheur, ils peuvent difficilement arriver, dans la plupart des cas, à être une influence sérieusement capable de causer du trouble. Il peut y avoir, sans doute, une forte tendance héréditaire à une conduite injuste ou vicieuse, et un enfant négligé n'est que trop capable de développer les germes de ces habitudes fatales. Pourvu cependant que l'enfant soit justement surveillé et élevé, les risques d'une perte permanente du bonheur ne sont pas très grands. Lorsque les habitudes ainsi contractées ne sont pas d'une nature pernicieuse, mais émanent seulement d'impulsions qui sont susceptibles de se développer en actions permanentes de la vie, comme dans le cas d'un artiste ou d'un mécanicien précoce, elles affectent k peine le bonheur, puisque le développement précoce de ces actions signale assez nettement le fait que l'individu réalisera une partie principale de son bonheur dans cette direction particulière. Enfin, les efforts d'une discipline morale commencée de bonne heure peuvent, jusqu'à un certain point, en tant qu'ils nous prédisposent à un effort désintéressé, influer sur la plus grande somme de plaisir individuel. Il est effectivement manifeste que, dans les limites où le jeune homme a fortement marqué ses impulsions sympathiques, soit naturellement ou comme résultat d'influences externes, il sera exposé à nuire fréquemment à son bonheur personnel, car, bien que la participation au bonheur des plaisirs d'autrui soit un plaisir, et bien que le plaisir de soulager les besoins d'autrui puissent, en cer-
tains cas, plus que compenser la peine momentanée que l'on a eue en étant témoin de leurs besoins, cependant les efforts plus nobles et plus pénibles pour le soulagement des souffrances d'autrui ne peuvent pas, on le suppose, apporter à l'individu leur récompense adéquate. L'homme y gagnerait certainement s'il ne sympathisait pas dans ces cas, ou si sa sympathie était de cette faible espèce dont on se débarrasse par une diversion volontaire de l'attention à l'objet pénible. Mais, malheureusement pour lui, l'homme aux sympathies profondes et puissantes ne peut pas réprimer ainsi ses meilleures impulsions, de sorte que la sympathie devient une force nettement opposée aux opérations de la volition proprement dite , c'est-àdire au choix de la plus grande somme de plaisir personnel '. Il est évident toutefois que, dans ce cas, il y a un gain positif pour les autres, sinon pour l'individu lui-même, de sorte que le bonheur de la société en masse est accru. Et cette considération peut suffire pour nos desseins actuels puisque nous ne nous occupons pas du bonheur d'une personne quelconque en particulier, mais du bonheur des hommes et des femmes en général 3 .
1. Ce point de sentiment désintéressé a été fort bien élucidé par M. Bain.
2. Cette prédétermination de Faction dans certaines lignes par les circonstances extérieures parait un mal moindre, quand on réfléchit que la situation de la personne qui a de nombreux sentiers parmi lesquels elle peut choisir est accompagnée de cet obstacle caractéristique. Le fait suivant nous est familier à tous : une personne peut posséder un champ de sélection trop riche; une nature à plusieurs faces peut se trouver déterminée à un état d'équilibre et d'inaction plutôt que d'action par le jeu rapide et alternatif de ses impulsions variées. La direction du courant d'action dans un canal défini causée par une pression externe peut être un bien positif, quand il délivre l'homme des peines de l'indécision ou d'une impulsion entravée. Daniel Deronda, dans la première phase de ses aspirations vagues et diffuses, est moins heureux que Daniel Deronda, déterminé à une entreprise nationale absorbante sous les influences combinées d'une affinité de race nouvellement découverte d'amitié et d'amour. Ce n'est pas un des moindres avantages d'un contrôle moral de la vie qu'il nous prouve un plan d'action Ûxe et irréversible, nous délivrant dans une vaste région de vie consciente du mal et de la perte d'une position aussi peu enviable que celle que nous venons de décrire. Bien entendu, cet avantage est plus grand dansle cas d'une volonté paresseuse et fluctuante que dans celle d'une volonté vive et énergique. Cependant il équivaut à quelque chose même dans ce dernier cas.
3t8 LE PESSIMISME
Mais, bien que la limitation de la volonté par ées habitudes de sentir ou d'agir héritées ou acquises de bonheur ne mette pas eu danger sérieux les chance» de bonheur que Ton possède, on peut dire peut-être qu'un obstacle réel à l'accomplissement de ee but se présente dans le fait de la nature déterminée de la volition elle-même. Si toute volition suit certains antécédents définis, il semblerait alors que le bonheur peut seulement se réaliser là où les conditions du vouloir sont présentes. C'est parfaitement vrai, mais à quoi cela revient-il? Simplement à ceci :. que l'homme ne recherchera pas une forme rationnelle de bonheur jusqu'à ce qu'il soit capable de se le représenter à Lui-même et jusqu'à ce qu'il le sente désirable. Là qû le savoir et la capacité émotionnelle qui aide à déterminer ce savoir font défaut, il ne peut, cela- va. sans dire, exister aucune aspiration vers, un but donné. Si, d'un autre côté, l'idée de bonheur est propre à se recommander aussitôt que les capacités requises et le pouvoir mental sont possédés, nous avons sûrement tout ce qu'on peut désirer. La doctrine de la détermination nous dit simplement qu'on ne visera pas à une chose jusqu'à ce qu'on ressente les motifs appropriés, en d'autres termes, jusqu'à ce qu'on commence à souhaiter de la posséder. Elle ne met pas le plus léger obstacle sur la route de quiconque posséda le désir voulu *.
Jusqu'ici, effectivement,, Iqin que cette doctrine soit opposée à l'acquisition du bonheur, elle la favorise clairement en nous montrant comment nous devons pousser les autres à viser. S'il n'y avait aucune relation définie- entre Faction et le motif, je ne vois pas comment nous pourrions jamais être assurés d'exciter les hommes à une sage recherche du bonheur. Mais, puisqu'il existe un tel rapport, nous savons que ce que nous avons tous
1. Ùn peut dire, il est vrai, que, puisqu'un antécédent déterminant de la volition est l'énergie active, l'absence de celle-ci peut rendre quelquefois l'effort après le bonheur impossible, menu quand le bot présenté est apprécié et souhaité. Dans cette limite donc, la doctrine du canoter» déterminé de la volition peut avoir un effet décourageant. Cette condition d'activé énergie est nettement comprise dans la volonté disciptinée dont on va parler immédiatement.
LA RÉALTEÊ D© BONHEUR 3M
à faire est de développer dans les personnes particulières la sensibilité nécessaire et de le» instruire sur les plus sûrs moyens d'atteindre le. but désiré.
liais, bien que la doctrine de la détermination de La volonté ne parle point contre la possibilité du bonheur, on ne peut trop souvent répéter qu'une volonté disciplinée est une de ses premières conditions. Ceci était déjà impliqué dans notre esquisse précédente du bonheur. Il est peut-être bon de redire que le plus grand ennemi du bonheur, plus grand probablement qu'un tempérament malheureux,, c'est le manque d'un pouvoir voJâtiûnaeli très élevé de contrainte personnelle. Les hommes se rendent eux-mêmes misérables, comme le pesaimiàte nous, le dit souvent, par ira vain désir r et c'est, comme je l'ai remarqué, la phis haute fonction d'une volonté disciplinée que de restreindre ce désir. La folie naturelle des gens, en désirant ce qu'un moment de réflexion leur montrera comme étant impossible à avoir, peut se représenter peut-être par l'ardeur des Anglais coureurs de concerts, à bisser un délicieux morceau de musique qu'ils viennent d'entendre. Ce qu'ils désirent et ce qu'ils s'imaginent follement pouvoir obtenir est le renouvellement du plaisir qui a accompagné la première audition du morceau de musique. En fait cependant, la seconde audition, si elle suit immédiatement la première, cause un plaisir grandement diminué, et ainsi l'impression parfaite de la première audhtion est obscurcie, si elle n'est pas effacée. U en est de même des grandes choses que d'une petite; on peut manquer le plaisir réel pour ne pas savoir reconnaître et réprimer de futiles désira.
Mais d'un autre côté, peut-on dire, n'y a-t-il rien dans, le fait de pouvoirs humains qui rendent la réalité plus ou moins douteuse? Ceci nous amène à la question de savoir jusqu'à quel point V effort humain individuel réussit à mouler et & refaire les principaux facteurs de la vie, tels qu'on les a supposés dans le dernier chapitre, ou, pour parler en d'autres termes, quelles limites sont imposées par la constitution fixe du monde, aux actives aspirations de l'homme vers ce bonheur le plus élevé*
Laissant pour le moment de côté la question de savoir dans quelles limites les circonstances qui à présent semblent être les conditions fixes de la vie peuvent être dans l'avenir modifiées par l'effort humain, on peut concéder qu'il y a des limites définies et constantes à notre activité. La constitution et les lois du monde physique, la structure innée et les tendances de notre organisme, la succession des saisons, les variations du climat, les dangers de maladie et de la mort, les relations et les obligations comprises dans notre naissance, les lois fixes de la nature humaine, telles qu'elles se manifestent dans la structure de la société, voilà les exemples que l'on peut signaler parmi les conditions permanentes en apparence.
En tant que ces conditions sont constantes et ne peuvent se modifier, il s'élève deux questions touchant leur portée sur le bonheur : 1° Quelle est leur valeur nette par rapport aux possibilités du bonheur? 2° Jusqu'à quel point les maux qui semblent être inséparables de ces conditions militent-ils contre notre plan de bonheur ?
En ce qui touche la valeur hédonistique des circonstances fixes de notre entourage, il serait visiblement insensé de tenter d'atteindre un résultat exact. Il est, sans doute, plus facile de mesurer la valeur d'un groupe de circonstances externes par rapport à une idée définie, comme celle de bonheur, que par rapport à un nombre indéfini de capacités pour le plaisir et la peine. Cependant le premier problème est suffisamment difficile, et je ne puis essayer de discuter ce point à fond. En premier lieu, on peut dire que nous ne savons que trop peu de choses des relations d'une grande partie de notre entourage avec notre bonheur et notre misère. Pour ne donner qu'un seul exemple, l'influence des conditions météorologiques variables sur notre ton mental, spécialement dans un climat aussi changeant que le notre, est encore une quantité qu'il est presque impossible de fixer.
Le seul moyen d'arriver à une conclusion approximative touchant la valeur des circonstances externes fixes serait d'examiner de larges groupes de ces facteurs, en vue d'établir la
balance autant que possible entre leurs aspects favorables et défavorables. De cette manière, une estimation imparfaite de quelques provinces de notre entourage pourrait peut-être s'atteindre. On pourrait, par exemple, conclure avec raison que l'effet mental direct de l'entourage naturel d'une personne, y compris sa valeur comme paysage pour la vue, comme stimulant de l'imagination, et aussi comme influence efficace sur nos dispositions variées, est une somme positive de joie. Au moins, il semblerait qu'il en est ainsi dans des conditions climatériques passablement favorables, et dans le cas d'une personne très sensible à tous les charmes variés de la nature, d'une personne capable de puiser un rafraîchissement intellectuel et émotionnel d'un certain genre de plaisir intellectuel, dans les sites les plus sombres et les plus tristes de la terre et des cieux, aussi bien que de trouver un charme délicieux dans le jeu sans fin de la lumière et de la couleur et le flot continu de sons inspirateurs qui composent le côté le plus beau de la nature.
On devrait avoir une considération présente à l'esprit en cherchant à arriver à cette estimation de notre séjour terrestre. Il ne suit pas de ce qu'une branche fixe de ces conditions agit plus pour éveiller un effort de résistance que pour inspirer la joie et la gaîté, que sa valeur soit une valeur simplement négative. Car si les forces antagonistes ne sont pas trop formidables, mais excitent seulement l'esprit à un effort modéré, cette excitation môme des énergies de protection de soimême peut, suivant la conception de l'activité déjà exposée, être un excès de plaisir sur la peine. Si, par exemple, les éléments de tempête et de froid qui assiègent un piéton ne sont pas trop forts, l'emploi de l'énergie dans une action défensive de sa part peut devenir une joie positive, enrichie qu'elle est par l'heureux sentiment du pouvoir et d'un vif avant-goût de l'aise et du repos subséquents. De même aussi, la hardie discipline corporelle à laquelle l'homme s'endurcit afin d'éviter les attaques insidieuses de la maladie peut devenir un exercice agréable. Ainsi donc, l'existence même d'un mal à dé-
Solly. — Pessimisme. 21
tourner sert quelquefois de point de départ à un plaisir positif. On doit se souvenir aussi, comme on l'a déjà remarqué, que, lorsque ces conditions contraires ne sont pas d'elles-mêmes susceptibles d'être écartées, nous sommes libres de choisir pour notre contemplation habituelle ces aspects qui sont faits pour nous inspirer et nous soutenir, tandis que Ton fait autant que possible abstraction des éléments les plus décourageants et les plus tourmentants. Et c'est ainsi, à supposer que nous ne puissions pas éviter le mal, que nous pouvons du moins diminuer sa force, en lui donnant aussi peu de place que possible dans nos pensées.
Ces considérations sembleraient favoriser la conclusion que, étant données certaines conditions de culture mentale, comprenant la capacité d'un sage règlement de l'action volontaire la plus élevée, le composé de circonstances externes fixe est même jusqu'à un certain point favorable à notre bonheur.
Cependant on peut repousser cette conclusion, sans aucune crainte de tomber dans le bourbier du pessimisme. Qu'importe si les vifs ouragans soufflent plus fréquemment sur nous que les doux et rafraîchissants zéphyrs de ces régions périphériques qui limitent notre existence, pourvu que dans les région? les plus intimes de notre création rayonne une chaleur centrale plus grande? Si notre plan de bonheur est lui-même réalisable, si nous sommes réellement capables de former notre propre monde de belles possessions et de joyeux événements, il doit importer bien peu assurément que cet espace extérieur auquel notre volonté ne peut toucher soit un léger excès de mal sur le bien.
Ce que nous avons à nous demander, c'est si ce bonheur est vraiment réalisé, et, s'il en est ainsi, dans quelle mesure il est réalisé.
• En premier lieu donc, on peut en toute sécurité maintenir que l'idée de bonheur développé ci-dessus est, comme matière d'expérience individuelle et d'observation, réalisée actuelle ment par une certaine portion de l'humanité à différents degrés de perfection et d'excellence.
Consultons le témoignage individuel. Les pessimistes disent qu'invariablement les hommes, en jetant un regard en arrière sur leur vie, pensent qu'elle est vide et sans valeur, et ils étalent de nombreux témoignages pour prouver que les hommes ne voudraient pas recommencer leur vie. Il est peut-être digne de remarque que la répugnance des hommes pour recommencer la vie n'est pas une preuve de sa non-valeur. En s'imaginant qu'on recommence de nouveau sa vie, on ne peut que la concevoir comme dépouillée de sa fraîcheur et de sa nouveauté. Puis on se conçoit comme sachant d'avance le cours des événements de la vie et perdant ain s il 'intérêt que l'incertitude donne à l'effort actif.
Quoi qu'il en soit, il est simplement faux que les hommes aient en général une pensée mauvaise de la vie en la quittant. La voix de la mûre réflexion fait entendre plus souvent la note d'un contentement calme et modéré. La peinture que fait Gicéron de la vieillesse, avec la mémoire d'une vie bien employée, et les nombreux échos répétant les joies rationnelles ! , semble, tout au moins, être aussi vraie que celle de l'homme qui quitte la vie dégoûté et avec un sentiment plein d'amertume.
Beaucoup d'hommes qui avaient semblé s'affliger à différentes phases de leur condition ont été capables, dans ce dernier et calme coup d'oeil rétrospectif, de s'assurer que leur vie, somme toute, avait été bonne et digne de possession. Et ce jugement n'émane pas d'une attache instinctive à la vie, puisqu'il se manifeste très distinctement chez ceux qui sont tout disposés à rendre le don si souvent méprisé. C'est, en vérité, le sentiment même d'avoir eu sa part des biens de ce monde, d'avoir réalisé un degré modéré de bonheur, qui aide à tranquilliser l'esprit de l'homme, quand il est appelé à dire adieu à sa demeure terrestre.
Mais quelle est, peut-on demander, cette expression finale du jugement humain sur une vie réellement précieuse ? Ne sera-t-il pas vraisemblablement influencé par le désir de penser
1. Nec me vixisse pœnitet, guoniam ita vixi ut frustra me natum non existimem (paroles attribuées à Caton dans le De senectute).
bien de ce qui s'échappe si promptement de son étreinte? Et, de plus, est-il possible pour aucun homme de passer ainsi en revue tous les principaux événements et les circonstances de sa vie de manière à arriver à une opinion digne de confiance sur cette question ?
Quant à l'existence d'une influence exercée sur l'esprit, on peut accorder que, lorsqu'on passe en revue sa vie passée, dans la maturité de l'âge, on est naturellement disposé à en entretenir une conception favorable. Cependant, d'un autre côté, il semble qu'il y ait un obstacle à cette disposition ; dans le fait, c'est seulement quand la perspective de la perte de la vie devient vive que nous apprenons à apprécier beaucoup des éléments de sa beauté et de sa valeur. En tout cas, une vue rétrospective calme doit, on le suppose, être plus exempte de l'influence des penchants émotionnels de nature à troubler, qu'une estimation formée sous les pressions diverses de l'action de la vie elle-même, et on peut dire en sûreté que cette réflexion mûre et calme est exempte de nombre d'influences qui troublent et qui dominent notre jugement tantôt trop avancé dans la région positive et tantôt trop en arrière dans la région négative. J'aurai à parler tout à l'heure de ces influences. Pour l'instant, il suffit de dire que l'examen de sa vie passée, dans l'âge contemplatif de la vieillesse, est beaucoup moins susceptible d'inexactitude qu'aucune estimation isolée formée parmi les entourages changeants et les inspirations de la vie active.
Quant à la seconde difficulté, celle d'arriver à un sommaire approximativement complet et suffisamment juste des traits principaux de la vie, je pense que le lecteur sera d'accord avec moi que ce n'est pas une difficulté insurmontable. Bien qu'il soit impossible de faire un calcul même imparfait des expériences successives de plaisir et de peine dont se compose notre vie, il n'est pas impossible de recueillir en une seule vue compréhensive autant de circonstances principales et d'expériences prolongées qu'il en faut pour une estimation approximative de sa valeur. C'est un tel calcul que tous nous avons à faire quand nous songeons à entrer dans une nouvelle sphère
d'activité, et ce que la plupart sont. disposés à faire quand ils sortent de cette sphère; et ces jugements sont considérés comme suffisamment exacts.
Si donc, un nombre de personnes intelligentes et dignes de foi s'accordent, d'après un examen rétrospectif de la vie, à dire qu'elle a été en masse plutôt gaie que triste, je pense que cette unanimité d'opinion doit être regardée comme une partie importante de preuve en faveur de la proposition que le bonheur dans une mesure appréciable est une réalité.
Mais nous ne devons nullement nous borner à ces estimation finales. Si, d'un côté, elles sont exemptes des causes déviatrices qui opèrent pendant l'agitation de la vie active , elles sont exposées à se montrer peu satisfaisantes, à cause des erreurs de mémoire et de l'effet dénaturant que la fonction sélective de la mémoire est sujette à produire. Il se peut, comme certaines personnes l'affirment , que l'esprit retienne plus facilement ses plaisirs que ses peines, ou vice versa, bien que je croie que ce fait n'a jamais été établi d'une manière satisfaisante. Ce qui semble la vérité à ce sujet, c'est que les hommes, suivant leur tempérament, sont disposés à s'attarder plutôt sur un côté de leur vie passée que sur l'autre ; et, comme nous l'avons vu, une sage direction des procédés internes de réflexion conduit à un choix des scènes et des événements les plus heureux du passé. De cette manière, il arrive probablement que les derniers souvenirs de la vie, qui doivent tant à de longues habitudes d'examen rétrospectif, ne représentent pas exactement le caractère moyen de notre expérience. Ces expressions dernières, cet adieu suprême doivent donc être confirmés par les jugements d'hommes et de femmes au milieu des intérêts de la vie. Le problème prend maintenant une autre forme : Le jugement moyen et dominant d'un nombre quelconque de personnes réfléchies et compétentes, en ce qui touche la valeur de la vie, est-il un jugement favorable ?
Je suppose ici, ce que j'espère démontrer plus tard, qu'il y a des influences dominant les hommes, soit dans la direction pessimiste, soit dans le sens optimiste. Quelquefois cette
influence semble être enracinée et fixée dans le tempérament. En ce cas, il donne sa couleur à la conception moyenne et prédominante. Dans le cas le plus ordinaire, cependant, la prédisposition est une influence changeante, variant avec l'humeur temporaire et les circonstances physiques de la personne. Dans ces cas-là, son effet dérangeant peut jusqu'à un certain point être éliminé. Un homme sent qu'il est enclin, à un moment, à voir la vie sous un jour trop brillant ; à un autre moment, à la déprécier trop légèrement. Entre ces deux extrêmes , il est visible qu'il existe une sorte de jugement autour duquel son esprit gravite, somme toute, dans ses moments les plus calmes, quand il est capable de retracer ses pas, pour ainsi dire, et d'examiner le champ adjacent de l'expérience avec quelque désintéressement objectif. Or je maintiens que cette opinion dominante est dans un grand nombre de cas une opinion favorable * .
L'auteur est convaincu que c'est là son cas personnel, bien qu'il ait conscience que les deux influences dérangeantes agissent follement sur lui. Un grand nombre de ses plus Joyaux, affectueux et judicieux amis l'assurent qu'il en est de même pour eux.
Le pessimiste objectera, sans nul doute, que dans ce jugement nous ne nous débarrassons pas du facteur constant personnel du tempérament. Un désir naturel de penser que la vie est bonne continue à colorer le jugement de l'homme, même dans ses moments les plus calmes. A ceci je répondrais que c'est une simple hypothèse que les hommes réfléchis qui s'accordent ainsi à approuver la vie souffrent l'influence de l'optimisme. On peut, au contraire, affirmer que parmi ceux qui donnent ainsi un verdict favorable, dans leurs moments les plus calmes, se trouvent des personnes qui sont naturellement disposées à une dépression d'esprit. Ce que nous devons cher-
1. Ou peut affirmer ceci sans tomber dans l'extrême de l'optimisme, comme par exemple Hartiey, qui écrit : « (Test l'opinion générale de l'humanité que la beauté, Tordre, le plaisir, le bonheur excèdent le désordre la peine, et ceci est uue preuve Je la cliose en soi. >» [Observations sur t homme, part. Il, prop. 4.)
cher à obtenir, c'est le plus grand nombre de témoignages de personnes de l'esprit le plus sagace et du jugement le plus froid, et, en ce cas, toute erreur légère provenant du tempérament peut se corriger certainement d'elle-même.
Une autre réponse à cette objection peut se trouver dans le fait que le tempérament, même s'il influence le jugement, affecte la qualité de l'expérience même, de sorte que l'erreur n'est pas si grande qu'elle le paraît tout d'abord. Nous aurons à insister sur ce point plus complètement tout à l'heure.
Il faut faire allusion ici à un argument des pessimistes, en ce qui concerne la tendance naturelle de l'esprit à l'erreur, quand il juge la valeur de la vie. Tous par instinct nous nous attachons à la vie. C'est ce qui fait, disent Schopenhauer et Hartmann, que nous pensons mieux d'elle que nous ne le ferions autrement comme êtres raisonnables. J'admets l'attachement instinctif à la vie, mais je nie qu'il exerce invariablement l'influence qui lui est ici attribuée.
L'instinct de la vie est, je pense, une sorte de répugnance réflexe pour toutes les circonstances, les excitations et les actions destructrices, soit présentées actuellement à notre vue ou simplement inspirées à l'idée. C'est cette idée qui , en partie du moins, fait reculer les hommes devant le suicide.
Maintenant, cet instinct peut être intact, et cependant la conception de la vie peut la condamner entièrement. Plus d'un homme misérable, probablement, est certain que sa vie est totalement sans valeur, et cependant il craint de se détruire. Il semble clair que l'instinct n'exerce aucune influence sur le jugement en ce cas.
Prenons maintenant un autre exemple. Le Caton de Gicéron approuve la vie (d'un certain genre). Cependant l'instinct de vivre a cessé d'exercer chez lui aucune influence que l'on puisse découvrir. Il ne s'attache plus à la vie, s'il ne recule pas devant l'acte de s'en séparer.
Nous avons ici une conception de la vie entièrement défavorable lorsque l'instinct est à son minimum au milieu des infirmités de la vieillesse. Parler donc, comme le font les pessi-
mistes, de l'instinct de la vie prêtant universellement son coloris à la conception que nous en avons, c'est faire assurément une hypothèse gratuite, et une hypothèse qui est contraire aux faits. Que l'instinct puisse devenir le point de départ d'une nouvelle croyance dans les possibilités du bonheur de la vie, je ne le nie point. Mais ni la réflexion interne ni l'observation externe ne peuvent me dire que cet instinct entre habituellement dans notre conscience quand nous songeons à la valeur de la vie *.
Il me semble donc que l'accord d'un certain nombre de jugements, émanant de personnes réfléchies, augmentés de ceux de gens qui, dans leur vieillesse, affirment que la vie est un bienfait, constitue, en dépit de toutes les erreurs variables, une base tout à fait suffisante de témoignage pour le fait que la vie est parfois, et jusqu'à un certain degré, un bien positif.
Ce n'est pas tout. Bien que j'attache, et de beaucoup, la plus grande importance à ce témoignage personnel, je pense que ses expressions doivent être, jusqu'à un certain degré, confirmées par l'observation exacte de ceux qui font profession de réaliser une certaine somme de bonheur. Faisant une concession en faveur de toutes les sources de joies cachées ou de misère, on peut, dans le cas de beaucoup de ses amis et de ses connaissances, en savoir assez des circonstances dominantes des activités et des buts de la vie pour dire qu'ils constituent, somme toute, un degré appréciable de bonheur. Quand tous les pires maux de la vie, tels que la maladie, le deuil, etc., sont écartés, quand les conditions de larges plans d'activité agréable sont présents, quand la personne que l'on considère manifeste un intérêt habituel et agréable dans les événements
1. En un sens, l'instinct de la vie colore incontestablement notre conception de cet objet, quand on le considère comme une conscience de la vie et de l'énergie. Avec chaque accroissement dans le degré d'énergie vitale, notre estimation des possibilités de la vie devient plus favorable. A proportion du nombre et de la force de nos impulsions conscientes, et de la quantité de nos énergies actives, notre conception de la vie s'élève. Mais nous arrivons ici à un élément variable de tempérament, et, de plus, à une influence qui affecte non seulement le jugement, mais aussi la qualité de la chose jugée.
du monde qui l'entoure immédiatement, et quand la vie tout entière est celle d'un dévouement tranquille et inaltérable, en général, de buts inspirateurs et cependant raisonnables, on peut dire que nous avons une perspective suffisante et sans ambiguïté du bonheur de la vie. En vérité, nous nous sentons si confiants quand nous observons un tel type d'existence, que nous prenons sur nous-mêmes d'assurer la personne qu'elle est et qu'elle doit être heureuse aux moments où, sous quelque influence temporaire de découragement, elle est disposée à douter du fait.
Si donc nos arguments sont valables, étant aussi concluants qu'aucun raisonnement sur un thème essentiellement vague comme celui-ci, nous sommes sûrs que le bonheur a été et est maintenant réalisé. Par ce fait seul, l'idée fondamentale du pessimisme moderne est amplement réfutée. Si le bonheur n'est pas seulement concevable, mais est pour quelques-uns une réalité présente, ce doit être sûrement, une fois pour toutes, la fin de ces condamnations assez fatigantes de la vie in toto que les pessimistes sont habitués à nous servir.
Jusqu'ici, cependant, nous n'avons rien de sûr quant à la qualité ou au degré de bonheur ainsi atteint, ou quant au nombre de personnes qui peuvent être regardées, avec une certaine probabilité, comme en possession, après tout, d'une certaine somme de bonheur.
Je suis tout à fait disposé à admettre que la qualité du bonheur atteint par la plupart de ceux qui sont sans aucun doute dignes d'être appelés heureux, en un sens, n'est pas très élevée, si on la mesure d'après notre type idéal, c'est-à-dire ce qui nous fait concevoir qu'un homme parfaitement sage, dans l'état existant de nos 'connaissances, préfère choisir comme type d'une heureuse expérience de la vie.
Ensuite, je suis disposé à admettre qu'il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas, en concédant la plus large part de probabilités, être déclarés heureux. Le suicide prouverait cela suffisamment; car c'est à peu près la même chose si l'abandon volontaire de la vie est exécuté avec une intention parfaitement
raisonnée ou résulte d'un égarement temporaire de l'esprit, qui lui-même est amené par un chagrin inconsolable et par le désespoir. Mais, à part ceci, le témoignage de ceux que nous connaissons capables d'observer nous prouve surabondamment que le malheur est aussi bien une réalité que le bonheur. Nous avons tous probablement rencontré des gens qui se plaignent habituellement que la vie leur est à charge, qu'ils sont en proie à F ennui, qu'une lutte pénible avec le besoin et les difficultés les épuise sans apporter aucun plaisir positif. Tout ceci est trop familier pour avoir besoin d'être élucidé ; et ce témoignage de la misère de la vie n'est pas borné à un seul échelon de la vie. On dit que les pauvres sont les c grognards * par excellence. Cependant beaucoup de gens bien pourvus des biens externes de la vie sont incapables de réaliser ces conditions dont dépendent, comme nous l'avons vu, tous bonheurs réels. Quelquefois, c'est un tempérament triste qui semble nous rendre incapables d'accepter aucun des dons agréables de la vie. Plus souvent, c'est une faiblesse de l'activité et de la volonté qui exclut la personne de ces champs d'occupation agréable qui sont la seule garantie d'un bonheur durable.
Je ne suis pas assez présomptueux pour chercher à déterminer (à la manière de certains optimistes du siècle dernier), bien qu'imparfaitement, la proportion des heureux et des malheureux dans le monde passé ou actuel. Il est douteux, à la vérité, que les statistiques les plus soignées, basées sur le témoignage individuel, puissent nous servir jamais. On doit tout au moins accorder qu'il semble y avoir un nombre effrayant de malheureux.
Il existe des conditions évidentes qui doivent être satisfaites avant qu'aucune pensée de bonheur puisse naître. L'homme cloué sur un lit de souffrance et en proie à de cruelles douleurs physiques ne peut pas espérer beaucoup au delà d'heures intermittentes de soulagement et de repos. Cependant fixer le point exact où commence le bonheur n'est pas aisé. Il a été dit que des invalides incurables, dont la maladie n'était pas trop pénible et qui étaient capables de prendre un vif intérêt dans
les affaires personnelles et même dans les plus vastes entreprises publiques, ont déclaré eux-mêmes qu'ils étaient en possession d'un tranquille bonheur 1 .
Et on ne voit pas pourquoi cette participation purement idéale et sympathique aux activités séduisantes et captivantes ne pourrait pas apporter une quantité appréciable de satisfaction positive.
Outre l'exemption de peine, qui est la plus évidente précondition négative d'une poursuite de bonheur, d'autres conditions négatives et positives de cette poursuite échouent souvent dans la réalisation. Parmi celles-ci, quelques-unes des plus importantes sont les suivantes : un degré de culture qui offre un champ suffisant pour l'expérience de plaisirs variés; l'exemption du besoin et des travaux absorbants qui sont nécessaires pour écarter les maux physiques. Toutes ces conditions doivent être satisfaites jusqu'à un certain point avant que le bonheur soit possible. Il est évident, par exemple, que, dans le cas des enfants d'un indigent à peine capable de nourrir sa famille, il ne peut naître aucune question de choisir une ligne appropriée d'activité agréable dans la vie. Ils ont à prendre certains emplois, qu'ils les aiment ou non, et ils sont heureux s'ils ont du temps et de l'énergie de reste pour des poursuites que leurs propres goûts et leurs volitions, et non point la nécessité, déterminent chez eux.
Cependant nous devons avoir soin de ne pas placer trop haut le minimum de ces conditions. Un grossier Arabe des rues peut être très ignorant de la conception que le sage se fait du bonheur, et tout à fait impropre pour les plaisirs vastes et variés d'un esprit savant et artistisque; de plus, il n^a pas probablement choisi sa ligne de vie comme particulièrement propre à lui donner le bonheur. Cependant il saura peut-être, à sa mode rudimentaire, comment se trouver des intérêts au milieu des événements du monde affairé. Et plus d'un gamin en haillons qui est forcé de prêter la main à toute espèce d'ouvrage
1. Bien entendu, on fait ici abstraction de la croyance religieuse.
pénible dans la rue, afin de gagner son souper, s'arrange probablement de manière, grâce à quelque heureux instinct, à trouver une certaine somme d'intérêt agréable dans son champ
de travail f .
En leur attribuant nos propres sensibilités et nos goûts, nous
croyons qu'une occupation journalière qui serait affreusement
monotone pour nous, avec notre expérience et notre savoir,
doit l'être également pour ceux qui y sont actuellement
occupés. Il y a cependant une tendance évidente, dans le cas
de nombreuses personnes, à tomber dans l'erreur exactement
contraire. La supposition que les pauvres sont insensibles aux
expériences humaines plus profondes est une pensée et un
indice d'une âme essentiellement vulgaire.
Après ces conditions, qui, on doit le supposer, existent avant qu'aucune pensée d'un plan rationnel de bonheur puisse naître, il est nécessaire de tenir compte des nombreuses circonstances et des influences qui contribuent à frustrer les efforts des hommes après le bonheur, même quand il est sagement conçu. Je ne fais pas ici allusion aux obstacles qu'on aurait dû prévoir et dont on aurait pu se débarrasser par une conception plus intelligente des conditions du bonheur, aux désappointements qui sont dus aux vues téméraires et absurdes des possibilités de la vie, mais à ceux de ces hasards contre lesquels nous n'avons jusqu'ici aucun espoir de pouvoir.
Comme exemple de ces soi-disant obstacles accidentels, on peut choisir le risque d'une santé chancelante, non seulement de notre part, mais aussi de la part de parents et d'amis, qui constitue un si puissant facteur dans les circonstances déterminantes de notre bonheur; les changements qu'on ne peut prédire dans les régions sociales et industrielles qui servent souvent à dérouter les plans les mieux combinés de l'œuvre de la vie; les possibilités d'une infidélité que l'on ne soupçonnait pas chez des amis ou des gens en relation de commerce avec
1. Il me semble que nous sommes sujets à Terreur quand nous interprétons les conditions mentales de ceux qui sont beaucoup au-dessous de nous dans l'échelle de la culture intellectuelle.
vous et autres du môme genre. On doit admettre que, dans ces hasards de la vie impossibles à prédire, il y a un argument qui est un grand obstacle à la poursuite du bonheur. Cependant l'effet de ces « accidents » de notre existence, si nous devons les regarder ainsi, à cause de notre savoir borné, ne doit pas être mis trop haut dans notre estimation. Ceux qui sont réellement impossibles à prévoir sont, après tout, des phénomènes exceptionnels, et on peut à peine dire qu'ils affectent la probabilité générale du bonheur, pourvu que le plus grand soin soit pris de se mettre en garde contre tous les risques qui se peuvent découvrir.
Ce n'est pas tout ; les personnes qui souffrent de ces accidents ne perdent pas invariablement à cause d'eux leur chance de bonheur. On connaît des hommes d'une volonté ferme et indomptable qui ont fait face à ces choses inévitables et cependant n'ont pas succombé. On en connaît beaucoup aussi qui sous le premier coup d'un cruel désappointement semblent plongés dans un incurable désespoir, et qui plus tard reprennent courage et atteignent une forme réelle, encore qu'un peu diminuée, de bonheur de la vie. Car, quand bien même l'infortune se trouverait décisive, quant à la réalisation du bonheur, dans un sens particulier, par exemple dans une position sociale ou dans un mariage qui vous eût convenu, on a trouvé possible de remplir le reste de la vie avec d'autres buts et d'autres modes d'activité agréable.
J'ai réservé à dessein pour la fin une série d'influences qui semblent se trouver aussi bien dans les circonstances qui frustrent du bonheur que dans la condition de tout effort vers cet objet. Je fais allusion à ce que Ton connaît familièrement sous le nom de tempérament malheureux. Je pense que l'on doit concéder qu'il y a des personnes dont l'organisme et la disposition naturelle de l'esprit sont des obstacles décisifs à la réalisation du bonheur. De la nature de ce genre défavorable d'esprit, j'aurai à parler tout à l'heure. Pour le présent, il suffît de noter le fait que bien des gens sont constitués de manière à être incapables de prendre du bon côté les faits de
la vie. Ils sont sensitifs sans raison et irritables , paraissant ressentir la peine beaucoup plus vivement que le plaisir; ils sont aussi sombres et disposés à insister sur les risques et les désappointements de la vie plutôt que sur ses possibilités de bonheur. Quand on a un tempérament découragé il est difficile de stimuler l'esprit vers aucune conception du bonheur comme une possibilité encourageante; et même, si l'effort est fait pour réaliser la possibilité, la sensibilité particulière à toutes les espèces d'impression pénible agit comme un sérieux obstacle à la jouissance de l'objet.
Déterminer jusqu'à quel point ces particularités du tempérament empêchent réellement l'acquisition du bonheur n'est pas une tâche facile. On a dit avec une raison assez plausible que le bonheur est beaucoup plus une affaire de tempérament que de volition et d'effort. Cependant l'importance de ce facteur peut être aisément exagérée. Une disposition mélancolique n'est pas incompatible avec une volonté énergique, et, en réalité, des gens qui se sont rendus compte de cette influence défavorable de leur disposition innée sont parvenus, à force d'une discipline attentive et d'une haute tension de la volonté, à achever de soumettre l'ennemi caché d'une joie tranquille et de satisfaction dans leur vie *.
Ce n'est donc pas tout degré de tempérament mélancolique qui fait obstacle à l'acquisition du bonheur, mais seulement les degrés les plus violents qui semblent équivaloir à un phénomène pathologique évident.
Voilà donc tout ce qu'on peut dire en toute sécurité par rapport à l'existence actuelle du bonheur, comme fait d'observation et interne et externe. Notre conclusion n'est en aucun sens optimiste. On n'affirme même pas que le bonheur se rencontre plus souvent que le malheur, bien que je pense qu'il y ait beaucoup à dire en faveur de cette proposition, pourvu que le
1. Un exemple récent d'une tentative si noble et si pleine de suce*? pour triompher d'une tendance organique au découragement peut se trouver chez une Allemande bien douée, Rahel von Varnhagen (voyez Œuvre* de M. Vaughan Jennings, Rahel, sa vie et ses lettres).
bonheur soit pris dans le sens le plus large comme enveloppant toute forme de satisfaction qui donne à la vie une simple valeur positive.
La difficulté d'arriver à une vue exacte, même approximativement, vient en partie du manque d'une collection digne de foi, et d'un nombre suffisant de témoignages personnels typiques, quant au sentiment de la valeur de la vie humaine, en partie à cause de notre ignorance de retendue où les obstacles au bonheur agissent actuellement.
Et ici nous arrivons naturellement à une autre phase de notre recherche. Dans notre classification imparfaite des faits étrangers qui peuvent être conçus comme limitant notre plan de bonheur, nous avons signalé certaines circonstances comme des conditions en apparence fixes de la vie, constantes pour tous les hommes ou de larges masses de l'humanité en tout temps. Tels sont les faits généraux dans la structure du monde physique, les lois comparativement fixes de l'organisme humain, les influences de climat se répétant régulièrement, etc. Nous avons trouvé que la valeur totale de celles-ci par rapport à notre bonheur et à notre misère n'est pas exactement déterminable, bien que le témoignage nous assure que, même si elles équivalent à un excès de mal sur le bien, cet excès peut être plus que compensé par les gains positifs d'une poursuite active de bonheur. D'un autre côté, nous nous sommes étendus sur un grand nombre de faits variables qui semblent clairement parler contre la probabilité du bonheur. Ceux-ci comprennent tout d'abord ces circonstances qui bornent la poursuite du bonheur et la rendent pour ainsi dire le luxe d'une minorité favorisée, telles que l'ignorance humaine, l'absence de culture mentale, la pression du besoin matériel, etc. En second lieu, ils comprennent ces circonstances et ces influences, qui opèrent comme forces pour nous frustrer dans notre poursuite du bonheur, telles que les hasards impossibles à prévoir des affaires, les désappointements émanant des mauvaises actions d'autrui, et, en dernier lieu, le caractère fixe et indélébile du tempérament individuel.
Jusqu'ici, l'on a rien dit de la permanence de ces conditions variables. Notre tâche a été simplement de noter leur existence et de les grouper sous un ou deux titres imparfaits. Maintenant, cependant, nous atteignons le point où cette recherche est nécessaire. Nous avons fait tout ce qui semble possible, dans le présent de nos connaissances, pour déchiffrer la valeur moyenne de la vie humaine telle qu'elle a existé jusqu'ici. C'est maintenant le moment de se demander jusqu'à quel point cette valeur est une quantité fixe pour tous les temps. Afin de répondre à cette question, nous aurons à jeter un nouveau coup d'œil sur les obstacles que nous avons vu se dresser sur le chemin du bonheur, afin de découvrir s'ils sont par euxmêmes d'une nature permanente, qui ne se peut modifier par l'effort humain collectif.
Ce nouveau point de vue donne une tout autre forme à notre problème. Nous n'avons plus à traiter ce que Hartmann appelle la première phase de l'illusion optimiste : que le bonheur est déjà atteint; mais avec ce qu'il appelle la troisième phase : que le bonheur sera un jour réalisé.
Il est évident que l'homme peut avoir des vues très sombres, en ce qui concerne la condition de la vie humaine jusqu'ici, et cependant être tout confiant quant à son caractère futur.
L'optimisme par rapport au futur est une chose toute différente de l'optimisme par rapport au présent et au passé. Nous avons maintenant à rechercher dans quelle mesure cette attitude de l'esprit est conforme à la raison.