Le docteur et le saint
2. Rubbaiyat d'Omar Khayyam, le poète astronome de Perse, traduit en vers anglais (Bernard Quantele 1872, v. XXVIII et XXIX).
au nom de la théologie ou de la philosophie, et nous aurons à en parler dans le chapitre suivant. Ici, il suffira de donner quelques exemples de ces expressions non raisonnées.
Gomme exemple frappant de ce pessimisme purement personnel et qui n'a rien de spéculatif, je puis citer les lettres de Diderot à sa maîtresse Sophie Voland. A l'époque où l'écrivain composait ces lettres, il traversait une curieuse phase d'esprit dont l'issue était une conception de la vie entièrement désolée, a Exister, dit-il, au sein de la douleur et des larmes, jouet de l'incertitude, de l'erreur, du besoin, de la maladie, de la méchanceté et des passions, — chaque pas, depuis le moment où nous apprenons à balbutier jusqu'au moment du départ où notre voix chevrotte ; vivre parmi des fripons et des charlatans de toutes sortes ; s'en aller entre l'un qui vous tâte le pouls et l'autre qui vous terrifie ; ignorer d'où nous venons, pourquoi nous sommes venus, où nous allons : voilà ce qu'on appelle le don le plus important de nos parents et de la nature : la vie. »
Le nom de Voltaire se rencontrera, avec plus d'à-propos, parmi les manifestations de l'optimisme et du pessimisme raisonnés.
Il suffit de mentionner ici ces écrivains du siècle dernier qui, moins par suite d'une conviction raisonnée que de leur tempérament et d'une impulsion instinctive, se sont écartés de l'optimisme théologique qui prévalait de leur temps. Gomme exemple de ce tempérament d'esprit, je pourrai choisir Mandeville, qui est un type frappant de cette variété du cynisme le plus léger, du pessimisme qui s'attache à la nature humaine comme à son objet spécial. Mais, puisque le cynisme de Mandeville est, en apparence du moins, une croyance raisonnée, il sera mieux d'en faire mention au prochain chapitre. Bien différente est la profonde, l'amère misanthropie d'un autre adversaire de l'optimisme dominant : j'ai nommé Jonathan Swift. Cet optimisme, se fondant sur ce que la raison humain est capable de résoudre le problème de l'existence, a excité la plus profonde aversion chez Swift. Citons l'admirable histoire de cette époque qu'a retracée M. Stephen Leslie : « Swift
dit, avec une force incomparable, que l'homme de la nature n'est pas, comme les théoriciens le veulent soutenir, un animal raisonnable et vertueux, mais, pour la plupart du temps, un coquin et un fou *. » Il serait à peine possible, on s'en doute, d'exprimer le mépris de l'humanité dans un langage plus caustique que celui que l'on rencontre dans le discours de Jupiter, dans le Jour du jugement, commençant ainsi :
Race extravagante des humains, Que la nature, le savoir, la raison aveuglent. Vous qui par faiblesse vous êtes retirés à l'écart, Et qui n'avez jamais faibli, par orgueil, etc., etc.
Nous devons maintenant passer à une branche plus récente de la littérature, c'est-à-dire à la poésie contemporaine. Ici, nous tomberons sur de nombreuses expressions d'un sentiment qui absorbe tout : les peines de la vie. Plus particulièrement, les écrivains qui vivaient au commencement de ce siècle adoptent ce ton. Dans la littérature anglaise, il apparaît comme une influence calme et cependant contagieuse dans les récits de Schelley, qui, bien qu'il s'attachât à une vue tout idéaliste de la vie, tend à se plonger de temps à autre dans une théorie désespérée des choses humaines. Ses pensées sur la religion, telles qu'il les expose dans la Reine Màb, ont cette profonde amertume du tempérament pessimiste, et ceci n'est pas suffisamment corrigé par l'introduction d'une image d'un esprit de la nature, d'un pouvoir suffisant à tout, nommé Nécessité, qui considère tout ce que le vaste monde contient comme étant ses instruments passifs, dont sa nature ne peut sentir ni la joie ni la peine, parce qu'il n'a aucun sentiment humain. Les accents pessimistes s'entendent aussi avec une netteté qu'on ne peut méconnaître dans ses poèmes, comme la Misère et la Mutabilité. On se demande si la triste doctrine des pessimistes pouvait se manifester dans un langage plus expressif que dans ces vers :
1. Histoire de la langue anglaise au xvnie siècle, vol. II, page 371.
La fleur qui sourit aujourd'hui
Meurt demain ;
Tout ce que nous désirons voir rester
Nous tente, puis s'évanouit;
Quel est donc le charme de cette vie?
C'est un éclair qui se rit de la nuit,
Aussi bref qu'il est brillant.
Dans Byron, le pessimisme a une teinte plus sombre encore, n'étant que peu relevé par cette aspiration irrésistible vers un idéal divin de beauté et vers un esprit ordonnateur du monde qui se manifeste dans Schelley. La conclusion du pessimiste se révèle d'elle-même sans aucune réserve dans les vers si connus :
Compte les heures de joie que tu as vues;
Compte les jours exempts d'angoisse,
Et sache, quoi que tu aies été,
Qu'il est quelque chose de mieux : ne pas être.
Dans une amère protestation contre les conditions de la vie, il écrit dans un autre endroit :
Notre vie est une fausse nature. Elle n'est pas
Dans l'harmonie des choses, — ce dur décret,
Cette souillure ineffaçable du péché,
Cet upas immense, cet arbre entièrement foudroyé,
Dont la racine est la terre, dont les feuilles et les branches sont
Les cieux, qui font pleuvoir leurs fléaux sur les hommes, comme une rosée,
Maladies, mort, esclavage, — tous les maux que nous voyons.
Et pis encore, les maux que nous ne voyons pas, qui s'élancent à travers
L'âme sans remède avec un déchirement toujours nouveau.
Dans la poésie allemande, cet esprit est représenté par Ileinrich Heine et Nikolas Lenau. A travers les œuvres de chacun d'eux soupire, pour ainsi dire, une voix de mélancolie intense. Heine est comme le chantre des « peines du monde » (Weltschmerz), la forte tristesse qui s'élève dans l'âme en contemplant la nature passagère et décevante de tout bien terrestre. Bien que l'on puisse trouver dans sa poésie une source d'espérance idéale, son cours est constamment traversé ou
arrêté par le torrent bourbeux du doute et du désespoir. Le là le caractère fantastique et contradictoire de ses écrits, la satisfaction méphistophélique de bâtir, seulement pour le démolir, un édifice illusoire et fantastique. D'ordinaire, Heine représente la plus simple forme du pessimisme où la vie individuelle, celle d'une nature poétique impressionnable apparaît, comme pleine de trouble; cependant en quelques endroits il étend ses vues à la vie humaine en général. On rencontre un exemple frappant de ce mépris triomphant de la vie dans son ensemble, dans les lignes suivantes :
Je vois à travers les dores surfaces de pierre
Les demeures des hommes et les cœurs des hommes, [et la misère.
Et je vois dans les unes comme dans les autres le mensonge, l'imposture
Sur les visages je lis des pensées
Très méchantes. Sous la pudeur de la jeune femme
Je vois frissonner en secret la lascive concupiscence ;
Sur la tête du jeune homme fier et exalté
Je vois le bonnet joyeux et bariolé de la folie ;
Et maintenant ce sont les caricatures et les ombres infinies
Que je vois sur cette terre, et je ne sais pas
Si c'est une maison de fous ou un hôpital.
Ich schaue durch die Steinern harten Rinden Der Menschenhauser und der Menschenherzen, Und schau'in beiden Lug und Trug und El end.
Àuf den Gesichtern les' Ide die Gedanken Viel schlimmer. In der Jungfrau Schamerrothen Seh' ich geheime Lust begehrlich Zittern, Auf dem begeistert stolzen Jûnglingshaupt Seh' ich die lachend bunte Schellenkappe ; Und Fratzenbilder nur und siecbe Schatten Seh' ich auf dieser Erde, und ich weiss nicht. Ist sie ein Tollhaus oder Krankenhaus.
Dans la poésie de Lenau règne un air semblable de découragement. Cette humeur est très puissamment exprimée dans le poème intitulé Die Zweifler (L'homme qui doute, le sceptique) :
Instabilité ! comme tes vagues roulent Et s'écoulent bruyamment à travers le labyrinthe de la vie. A tes tourbillons viennent aboutir toutes les sources, Nulle digue protectrice ne s'oppose à toiï
Mais sur ta riva sont des fous joyeux
Perdus dans leur rêve : \ immortalité !
Sur ta rive? — Non? tes eaux pénètrent Dans leur cours le fond le plus intime de toute créature : Dans le battement fougueux de mon cœur mugit, Instabilité I ta bruyante cataracte !
Verganglichkeit ! wie rauschen dune Wellen
Dahin durcbs Lebenslabyrinth so laut !
In deine Wirbel flûchten aile Quellen,
Kein Damn, kein Schutz sich dir entgegenbaut!
Doch stehn an deinem Ufer frohe Thoren,
In ihren Traum « Unsterblichkeit » verloren.
Am Ufer? — Nein ! est ist von deinem Bronnen. Tief innerst jede Kreatur durchronnen :
Es braust in meines Herzens wildem Tact Verganglichkeit, dein lauter Katarakt!
Comme un dernier exemple de ce mouvement pessimiste dans la poésie moderne, on peut nommer les écrits du comte Giacomo Léopardi. Chez ce poète, le désespoir de la vie, soit au point de vue de la poursuite du bonheur individuel, soit comme effort social, semble s'élever au plus haut degré, se manifestant par des cris perçants. Un des exemples les plus frappants de l'humeur de Léopardi peut se trouver dans les vers qui ont pour titre : A se stesso (To himself).
(0 mon cœur) repose-toi pour toujours, tu as assez
Palpité. Aucune chose ne mérite
Tes battements, et de tes soupirs n'est point digne
La terre. Amère et sombre
Est la vie, d'ailleurs toujours un néant; le monde est une fange;
Calme-toi maintenant. Désespère.
A jamais. Notre espèce, le destin
Ne lui accorde que la mort. Maintenant dédaigne
Toi-même, la nature, et ce brutal
Pouvoir qui, caché, impose un mal commun
Et l'infinie vanité de tout.
... Posa per semprc. Assai
Palpitasti. Non val cosa nessuna
I moti tuoi, ne di sospiri è degna
La terra. Amara e noia
La vita, altro mai nulla : e fango è il mondo.
T'acqueta ornai. Dispera
L'ultima volta. Al gêner nostro il fato
Non donô che il morire. Ornai disprezza
Te, la natura, il brutto
Potter che, ascoso, a commun damno impera,
El* infinita vanita del tutto.
Dans une lettre à Giordani, ce poète nous dit qu'il trouve un plaisir positif dans son pessimisme : « Je me réjouis de découvrir de plus en plus la misère des hommes et des choses, de les toucher de la main, et d'être saisi d'un frisson glacé, à mesure que je fouille les secrets maudits et terribles de la vie *. » Ailleurs il écrit : c Tout, autour de nous, passe ; une chose seulement est certaine : c'est que la douleur persiste. > Et, dans un autre endroit, il répète la terrible conclusion de l'antiquité:
Mai non veder la lace Era, credo, il miglior 2 .
Mais ne pas voir la lumière Serait, je crois, le meilleur.
La littérature poétique de la France n'est point dépourvue de pessimisme et de plaintes d'un caractère identique. Comme exemple, je citerai A. de Lamartine qui, tandis qu'il cherche un remède anodin contre les peines de la vie dans la résignation chrétienne, éclate de temps à autre en lamentations des plus amères. Dans la 7 e Méditation, le Désespoir, il écrit :
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître? L'insensible néant t'a-t-il demandé l'Etre
Ou Ta-t-il accepté?
Sommes-nous, ô hasard, l'œuvre de tes caprices? Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
Pour ta félicité?
Comme dernier exemple de ce que j'ai appelé la forme spontanée de pessimisme, je citerai les Nachtwachen (Le* veillées) de Schelling, qui, bien que l'œuvre d'un des plus abstrus métaphysiciens, ne sont que légèrement colorés de principes philosophiques. C'est essentiellement l'expression immédiate de ce pessimisme spontané largement répandu que