CHAPITRE III
Traits caractéristiques des formes raisonnées. — Variétés au point de vue du sujet. — Au point de vue des arguments employés. — Moyens de se débarrasser des maux du monde. — Revue historique. — La théologie des Hébreux. — La philosophie indienne. — La pensée religieuse chez les Grecs. — Spéculations premières des Grecs. — Les sceptiques. — Les moralistes. — La métaphysique de Platon, d'Aristote, etc. — La philosophie alexandrine. — Doctrine chrétienne de la vie. — Les Pères. — Libre arbitre et prédestination. — Les scolastiques, Giordano Rruno. — Spinoza.
— Théodicée de Leibnitz. — Ecrivains du xvm* siècle. — L'optimisme dans les controverses théologiques. — Shaftesbury et Pope. — Ees moralistes : Hartley, Tucker, Sinith, etc — Mandeville. — David Hume.
— Littérature française : Voltaire et Rousseau. — Argument téléologique. — Philosophie allemande moderne : Kant, Fichte, Schelling, Hegel.
— La doctrine du progrès : Condorcet, Godwin, etc. — Progrès et évolution.
Dans les développements de l'optimisme et du pessinisme que nous avons passés en revue dans le dernier chapitre, on ne trouve que le minimum de l'observation exacte et du calcul rationnel. La conclusion que le monde, en dépit de ses myriades de maux, est beau ou bon, ou bien qu'il est atteint jusqu'au cœur de hideuses maladies, se présente la plupart du temps comme une conviction ou une intuition certaine et immédiate. Voilà pourquoi j'ai appelé cette forme de théories opposées la forme spontanée. Il y a, à la vérité, dans presque tous les cas, quelque chose qui ressemble à un appel aux faits et, dans quelques cas même, une apparence d'induction. Mais un moment de réflexion nous montre qu'il n'y a rien de véritablement
scientifique dans ces opérations. Quelques faits seulement, ayant un même aspect et propres à frapper l'imagination d'une manière toute particulière, sont groupés ensemble sans aucune tentative d'observation exacte ou sans effort pour comparer soigneusement les considérations opposées.
Le pessimisme toutefois, aussi bien que le système opposé, ne se manifeste pas toujours aussi simplement comme le produit d'une spontanéité sans guide. Il cherche à prendre une forme scientifique ou philosophique et à se donner l'aspect d'une vérité raisonnée et vérifiée. Il y a deux traits caractéristiques principaux qui mettent en contraste cette forme ava celle dont nous venons de traiter. En premier lieu, le problème prend une plus grande précision. Les éléments en conflit de la vie, le bien et le mal, la joie et la douleur, sont tous affirmés, et par ceux qui inclinent vers une solution favorable, et par ceux qui en acceptent une défavorable. Non pas que la question soit toujours résolue dans le sens d'une prépondérance de bien sur le mal ou de mal sur le bien. Un calcul exact n'entre point dans toutes les variétés raisonnées d'optimisme et de pessimisme. Et cependant la supériorité de l'un des facteurs est toujours explicitement ou implicitement affirmée, même lorsqu'on ne fait aucune tentative pour la mesurer exactement. Ainsi, par exemple, j'appelle optimisme raisonné la doctrine qui appuie emphatiquement sur un idéal de vie que l'on regarde non seulement comme possible, mais encore comme dépendant de conditions qui sont principalement, sinon exclusivement, dans les limites du pouvoir humain. Il n'est pas besoin de soulever la question de savoir si l'étendue du bonheur présent excède la misère; l'optimisme consiste souvent dans l'exagération d'un idéal de bonheur, et sa définition se trouve dans l'assertion que cet idéal peut devenir une réalité et donner ainsi à la vie son caractère prédominant. C'est encore ainsi qu'il y a un degré de précision dans cette forme de la doctrine optimiste, qui, tout en admettant le mal de l'existence présente, le déclare éphémère et la fait envisager comme devant atteindre sa perfection dans l'avenir, soit par la pro-
longation de là vie individuelle, soit par l'absorption dans la source commune de l'existence.
En second lieu, l'optimisme et le pessimisme que nous devons maintenant considérer revêtent invariablement la forme de vérités raisonnées. Les croyances ne se présentent plus désormais sous la forme d'intuitions spontanées, mais prennent l'aspect d'affirmations froides et étudiées. Il se peut sans doute qu'il y ait quelque petite difficulté à dire exactement à quel moment la forme non raisonnée passe à la forme raisonnée, puisque même la spontanéité peut s'incorporer dans un commencement de système raisonné. Cependant les deux classes sont suffisamment distinctes au fond, et les doctrines que nous devons maintenant examiner ne comprendront que celles qui offrent clairement des faits et des arguments à l'appui de leurs affirmations.
Et maintenant jetons, pour un instant ou deux, un coup d'œil sur les variétés d'optimisme et de pessimisme raisonnes. En premier lieu, ces croyances, comme leurs prototypes non raisonnés, diffèrent quant au fond ou au contenu. Et, tout d'abord, nous devons nous attendre à trouver des différences dans l'étendue des intérêts qui y sont engagés. Bien que l'optimisme individuel, aussi bien que la théorie corrélative, trouve à peine sa place parmi les doctrines raisonnées, il y a un vaste champ pour d'autres différences. Ainsi l'optimisme peut prendre l'aspect d'une croyance nationale, comme chez les Juifs. C'est encore ainsi que les formes raisonnées peuvent s'étendre à l'humanité seule ou à toutes les créatures douées de sentiment. En même temps, il n'y a pas de différence importante impliquée dans cette distinction. Il semble généralement accordé que les sensibilités et les intérêts humains l'emportent tellement sur ceux des animaux inférieurs qu'ils sont un facteur prépondérant dans notre estimation de la vie consciente ; ou, tout au moins, qu'il y a un accord si étroit entre la condition générale de la vie de l'homme et des êtres inférieurs que notre estimation de la première, qui seule peut être faite sûrement, doit être prise comme représentant le tout.
D'un autre côté, les formes raisonnées de l'optimisme et du pessimisme comprennent, on s'en apercevra, des doctrines qui traitent de différents aspects de la vie et de différentes manières de l'apprécier. Par exemple, les écrivains ont maintenu des vues tout à fait opposées en ce qui touche la valeur de la nature humaine et de ses attributs considérés comme objet d'une appréciation morale ou esthétique. Comme exemple de ce contraste, je puis signaler les doctrines de la corruption humaine et de la bonté innées chez l'homme. Puis, nous verrons que l'activité humaine, sous quelques-uns de ses aspects variés, a formé le sujet de ces jugements contradictoires. Que ce soit la capacité de l'homme individuel en ce qui touche la découverte de la vérité, ou ses facultés de propre perfectionnement moral, ou enfin les forces que l'humanité possède collectivement pour l'élévation graduelle de sa condition physique et morale, des vues tout à fait distinctes viendront s'affirmer, comme on le verra. Nous aurons une fois encore à observer le jeu de ces tendances antagonistes de la pensée par rapport à la valeur de la nature externe et de l'ordre des événements du monde en tant que s'étendant au delà ou comme condition de l'activité humaine. Ainsi, on a fait l'éloge de la nature, au point de vue théologique, comme un entourage bien approprié pour l'homme et les autres êtres sensibles, ou comme manifefr tation d'un plan harmonieux dont la vie consciente n'est qu'une partie. D'un autre côté, elle a été condamnée comme fautive et mal conçue, comme désordonnée et sans but. C'est encore ainsi que l'ordre successif des événements du monde, comprenant la succession des événements de la vie humaine et de l'histoire, a été grandi d'un côté, comme la manifestation progressive d'une idée pleine de valeur, ou, sous un aspect légèrement différent, comme l'affirmation d'un ordre moral; tandis que, de l'autre côté, le mouvement cosmique a été regardé comme suivant aveuglément une route funeste et détestable, et comme entièrement indifférent aux réclamations du droit et de la justice. Enfin le prix de la vie qui divise ainsi l'opinion humaine en jugements d'un frappant contraste peut être la vie consciente
elle-même, comprenant, les possibilités qui lui sont inhérentes et ses conditions externes. C'est cette forme de la discussion que le pessimisme moderne met en avant, et le suprême intérêt qui s'y attache justifie l'attention que nous donnerons surtout à cette recherche.
En second lieu, les variétés raisonnées de l'optimisme et du pessimisme diffèrent quant au mode d'argumentation employé.
Généralement parlant, il y a trois sortes de preuves employées. D'abord vient la preuve empirique, qui consiste dans l'emploi de l'induction et du calcul par rapport aux faits observés de la vie. En second lieu, il y a la preuve scientifique, qui raisonne d'après les vérités de la nature humaine, telles que la constitution de la volonté et les conditions du bonheur, etc. Enfin, nous avons la preuve transcendante, qui émane de quelque idée théologique ou métaphysique et par là cherche à établir à priori la valeur de la vie.
Dans le cas de l'optimisme raisonné, nous avons à noter une méthode très différente. Jusqu'ici , nous avons parlé seulement de la vie humaine présente et comme objet d'estimation. Si l'on peut démontrer qu'elle est bonne, somme toute, l'optimiste a médiocrement établi sa thèse. D'un autre côté, si cette vie est reconnue comme profondément atteinte par le mal, il semble qu'il doive s'ensuivre une conclusion pessimiste. Mais l'optimiste a certains moyens d'échapper à cette conclusion. Considérant le mal comme douteux sinon certain et comme un trait caractéristique de la vie totale que nous pouvons observer, il se peut qu'il continue à chercher à prouver la prédominance du bien sur le mal.
Il y a deux modes bien distincts de parvenir à ce résultat. Tout d'abord, il peut admettre la réalité du mal, mais le présenter comme une chose passagère en le soumettant à quelque vaste conception idéale des choses. Ainsi, par exemple, le mal de notre vie terrestre peut être considéré comme subordonné à une autre existence transformée après la mort, ou bien la réalité du mal de ce monde peut être accordée, mais sa grandeur effacée par la conception de notre globe comme un simple Sully. — Pessimisme. 3
point dans l'univers, qui dans son ensemble est plein d'harmonie et de bonheur. Ou, finalement, la souffrance présente de l'humanité peut être considérée comme une phase temporaire dans l'évolution des êtres conscients. Cette doctrine coïncide assez bien avec celle du progrès humain. Il y a lieu de remarquer que cette idée du perfectionnement humain prend fréquemment la forme plus vague de l'affirmation d'une vie idéale, individuelle et sociale, qui est considérée comme possible et réalisable. On trouvera que les écrivains qui sont disposés à être pessimistes, par rapport aux faits évidents, se retranchent fréquemment derrière une telle conception idéale. Par exemple, les moralistes qui sont disposés à avoir en maigre estime la moyenne de la condition morale du genre humain, telle qu'elle se présente actuellement, trouvent un dissolvant, pour cette vue décourageante des choses, dans l'idée d'une régénération morale et d'une élévation qui s'offre clairement à la portée humaine.
En second lieu, le mal qui est admis tout au moins comme un élément considérable dans le monde présent est enlevé discrètement pour ainsi dire à l'aide de quelque subtilité métaphysique. Ce qui nous semble maintenant un mal, par exemple la douleur, n'est qu'un mal apparent. En réalité, c'est une partie de la juste et bonne ordonnance des choses. Les exemples de cette méthode de résoudre le problème du mal forment un curieux chapitre dans l'histoire de l'optimisme. Nous pouvons peut-être appeler méthode d'observation directe le mode de raisonnement optimiste qui se borne aux faits accessibles de la vie ; méthode de substitution idéale, celle qui cherche à noyer le mal dans une plus large quantité de bien; et méthode de résolution transcendante, celle qui réduit le mal à une apparence illusoire.
Il pourrait, logiquement parlant, exister des méthodes semblables dans le raisonnement pessimiste. Un pessimiste pourrait, par exemple, accorder le bien apparent du monde, mais le réduire à un élément passager et illusoire. Mais, en fait, le pessimisme s'est contenté de constater le résultat d'après laphysio-
nomie apparente des choses. Il s'est soucié seulement de montrer que le monde connu est mauvais. En même temps, il s'est efforcé de tenir compte de ce mai découvert empiriquement au moyen de certaines conceptions ontologiques.
Avant de commencer la revue historique des systèmes, je rappellerai au lecteur que, dans notre coup d'œil rétrospectif, tandis que nous nous occuperons spécialement de ces théories, qui inclinent clairement vers l'approbation ou la condamnation de l'existence, nous embrasserons, à l'occasion, les doctrines qui sont larges dans leur critique ou neutres dans leur caractère. Nous aurons plus particulièrement à noter les objections que l'on oppose aux formes les plus extravagantes du pessimisme.
Afin de suivre complètement l'histoire des formes variées de " ces doctrines opposées, il serait nécessaire de toucher à la marche tout entière de la pensée théologique et philosophique, car il y a à peine un seul développement de cette pensée qui n'ait trait à l'une des croyances rivales. Il est évidemment impossible de le faire dans cet ouvrage, et nous devons nous contenter de tracer quelques-uns des traits essentiels de cette histoire.
Si nous remontons aux plus anciennes littératures, nous trouvons des traces d'optimisme et de pessimisme, doctrines moitié religieuses et moitié métaphysiques. On peut dire que toutes les théories sur les êtres divins ont une portée optimiste, en tant que ces êtres sont conçus comme accessibles à l'homme et susceptibles d'être influencés par ses prières. Cependant la conception de dieux se complaisant dans le mal et d'une nature à exciter la terreur semble plutôt se relier à ces impulsions qui donnent naissance aux formes les plus crues du pessimisme. D'un autre côté, la doctrine que le monde est l'œuvre d'un Etre sage et juste conduit évidemment à une solution optimiste de la question.
La théologie du Vieux Testament peut être considérée comme fournissant, la première de toutes, un optimisme universel se rapportant à Tordre moral. Elle annonce que le bien doit fina-
lement prévaloir sur le mal ; secondement, un optimisme particulier, circonscrit et national, en ce qui touche à la valeur hédonistique de la vie, c'est-à-dire à l'idée que le Créateur règle toutes choses pour le bonheur particulier de son peuple favori. On doit confesser que cet optimiste a de la peine à être aussi brillant que celui plus récent de la théologie chrétienne. Pour l'humanité en masse, la perspective est assez triste. Il ne s'ensuit pas de là que tous les écrivains de l'Ancien Testament soient nécessairement optimistes. Le fait déjà noté qu'ils tombent fréquemment dans une suite d'idées pessimistes montrent simplement que les individus ne sont pas toujours sous l'influence de leur croyance théologique reconnue.
Si dans la théologie de la race sémitique nous avons une base à priori d'optimisme limité, dans les idées métaphysiques et religieuses des Aryas de l'Inde nous trouvons une base évidente de pessimisme. « Le sentiment que la vie est un rêve ou un fardeau, dit le professeur Max Muller, est une idée que le bouddhisme partage avec tout philosophe indien *. » Dans le brahmanisme orthodoxe, comme dans le bouddhisme, un vif sentiment de la misère humaine forme le point de départ. Cependant la solution du sombre mystère est très différente dans les deux cas. Suivant la philosophie brahmane, bien que le monde créé soit un regrettable accident, ses effets peuvent être neutralisés. Et ceci s'effectue par l'absorption de l'âme humaine dans l'esprit universel ou Brahma, véritable source de l'existence de la pensée, du bonheur 2 . Ainsi un mode d'existence permanente et satisfaisante est assuré, et un Weltauschanung (conception du inonde) optimiste se substitue finalement à la croyance pessimiste.
Dans le bouddhisme, au contraire, comme M. Max Muller le signale très bien, la conception pessimiste de la vie ne reçoit
i. Copeaux dun atelier allemand, vol. I, p. 226.
2. Kapila, qui passe pour le fondateur du système sankhya de philosophie brahmane, considérait l'univers comme le produit de deux principe?, un esprit absolu et la nature, le produit étant une réflexion de la natmv dans le miroir de 1 esprit absolu.
aucune solution favorable, et l'on doit regarder cette philosophie comme un pessimisme pur et simple et comme l'ancêtre direct des systèmes du pessimisme allemand moderne. Bouddha, ou ses disciples, nient non seulement l'existence d'un créateur, mais encore celle d'un Être absolu. Il n'y a nulle part de réalité, ni dans le passé ni dans le futur. « La véritable sagesse consiste dans la perception du néant de toutes choses et dans le désir dé devenir néant, d'être anéanti d'un souffle, d'entrer dans le Nirvana, » c'est-à-dire dans l'extinction *.
Le but final de cette condition s'atteindrait seulement par la mort. Cependant, même pendant la vie, une anticipation partielle de ce but peut s'obtenir, à savoir : dans la condition d'un esprit affranchi de tout désir et de tout sentiment *.
Si nous passons aux théories des Grecs, nous trouvons, somme toute, que leurs idées conduisent à l'optimisme plutôt qu'au pessimisme. Le polythéisme des Grecs était, en somme, brillant et réconfortant ; il menait à l'assurance d'une protection amicale et d'un traitement juste. L'idée d'un principe qui embrasse tout, le destin (f*oîp«), par lequel les dieux aussi bien que les hommes étaient enchaînés, peut sembler un élément tout pessimiste dans la théologie reçue, puisque toute limitation de la volonté est une diminution du bien que la volonté peut atteindre. On affirme que cette sombre théorie est souvent contenue dans la tragédie grecque. Ainsi Schlegel définit l'idée prédominante de cette tragédie un sentiment d'une destinée qui opprime, un destin contre lequel la volonté de l'homme se précipite aveuglément et en vain. Cependant, comme M. J. A. Symonds l'a signalé, la notion prédominante de la tragédie grecque est « non le destin, mais Némésis, profond
1 . Le contraste entre le pessimisme profond de cette doctrine et la solution pleine d'espoir du brahmanisme est bien mise en évidence dans la réponse de Kapila à l'éloge de l'annihilation bouddhiste. Voyez Max Muller, ouvrage cité, p. 231-232.
2. Pour un compte rendu intéressant de la nature de cet idéal ascétique relativement à son côté moral, et de ses*rapports avec l'anéantissement actuel, voir un article de M. T. W. Rhys Davids sur la doctrine bouddhiste du Nirvana, dans la Revue contemporaine, janvier 1877.
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sentiment do gouveniement du monde par la divinité, mystérieux idéal, presqaejuif, de la divinité couronnée 1 . * Aussi, loin que la limitation de Faction humaine et divine soit dne à là suprématie d'un principe de justice, elle est clairement en faveur de l'optimisme, à supposer que les fins de la justice soient bonnes.
Avant de passer des courants les plus populaires de la pensée grecque à ses progrès spéculatifs, nous devons faire allusion à une théorie du monde classique qui est distinctement empreinte du sceau du pessimisme. Je veux dire la croyance de la dégénérescence humaine, dans un déclin graduel de l'humanité, d'un état primitif de félicité. l'âge d'or, à travers des phases successives, telles que l'âge d'argent, Fâge d'airain et l'âge de fer. L'idée d'une condition primitive de bonheur ne se borne pas aux mythologîes classiques, mais parait distinctement dans les croyances des peuples orientaux, comme, par exemple, sous la forme du jardin de l'Eden, dans le Vieux Testament. Le contraste entre cette idée de décadence et l'idée moderne du progrès est remarquable et fait réellement pencher la balance du côté du pessimisme, car autrement il distinguerait la pensée moderne de celle de l'antiquité. D est évident que, bien que l'idéal d'un âge d'or puisse fournir une satisfaction imaginaire aux aspirations humaines, la projection de cet idéal dans un passé éloigné équivaut à le nier dans la réalité. On peut soulever la question de savoir jusqu'à quel point cette idée a réellement déteint sur les sentiments du monde classique.
Ses instincts profondément optimistes s'affirmaient dans la croyance que l'âge d'or reviendrait quelque jour , et ce fait semble montrer que l'idée de la décadence humaine, bien que formant un argument pour la tournure d'esprit pessimiste, n'a pas exercé toute l'influence décourageante dont elle était capable.
1. Etudes des poètes grecs (première série., p. 196, 191. L'idée d'uue just»distribution de bien et de mal, suivant le mérite, est franchement exprima à la fin de Y Ion d'Euripide.
Si nous passons à la pensée la plus spéculative des Grecs, nous trouverons que, dans ses phases les plus anciennes, elle offre des idées qui ont une tendance plus ou moins optimiste ou plus ou moins pessimiste. La question de la certitude du savoir, qui a agité quelques-uns des premiers penseurs, comme Xénophane, Parménide , Heraclite et Anaxagore, a son côté optimiste et son côté pessimiste. Il y a un profond sentiment de la vanité de la recherche humaine dans ces vers attribués à Xénophane :
Assurément, il n'a jamais existé, il n'existera jamais un mortel Qui connaisse bien à la fois les dieux et le Tout dont nous étudions la nature; Car, si par hasard il peut parfois connaître la vérité et la perfection, Il ne le sait pas, il est inconscient; car Terreur est répandue sur toutes
[choses *.
Et cette conviction doit, on le suppose, avoir donné une teinte sombre à la conception delà vie, dans l'esprit de ces penseurs. En même temps, ils ne sont pas tombés dans un scepticisme absolu, mais ils ont maintenu que, en quelque sorte par une marche difficile, on pouvait atteindre à la vérité. Cet élément consolant dans leur enseignement a été fortifié par une reconnaissance générale de Tordre et de l'harmonie dans l'univers qui sont attribués tantôt à un principe intellectuel dominant (vouç), comme chez Anaxagore, tantôt à chacune des forces en conflit, comme chez Heraclite, quelquefois à un principe créateur bienfaisant, l'amour, comme chez Empédocle, et de cette manière on aboutit en quelque sorte à une solution finale optimiste.
Nous tournant maintenant vers la période classique de la philosophie grecque, nous voyons que la question de l'optimisme et du pessimisme est directement modifiée, si l'on met
1. Lewes, Histoire de la philosophie. Cf. les vers d'un pathétique exquis tT Empédocle :
Semblable à la fumée chassée par le vent, on est emporté en avant, en arrière, Chacun ne se fiant à rien, si ce n'est à ce que son expérience garantit, Tiraillé de tous côtés, cependant désireux de découvrir toute la vérité, Mais en vain, etc.
en première ligne, dans la discussion, des considérations morales. En premier lieu, cette concentration de la pensée sur la nature humaine a eu pour cause un découragement qui a fait abandonner la recherche du vrai absolu. Ce désespoir, qui a atteint son apogée chez les sceptiques, était, comme je l'ai observé, pessimiste par son essence. Cependant, en tant qu'aboutissant à cette voie de la pensée, il a soulevé de nouveau la question de savoir si la vie était réellement un bien. Car le savoir n'est qu'une partie de ce qui est désirable, et même, si cette partie est à jamais impossible à atteindre dans sa pureté, les buts pratiques de la vie, guidés par un savoir relatif (l'opinion), peuvent fournir une satisfaction raisonnable au sage. En second lieu, Socrate et ses disciples, en tournant leur attention vers la propre nature intime de l'homme, ont préparé la voie pour une forme mieux déterminée du conflit entre l'optimisme et le pessimisme. Connaître précisément en quoi consiste le bien suprême fut un préliminaire nécessaire à la question de savoir si le bien se peut atteindre et si la félicité est quelque chose de plus qu'un songe; et de là vient que l'optimisme et le pessimisme ont tiré parti de ces recherches psychologiques.
Les moralistes les plus célèbres, comme Socrate, Platon et Àristote, aussi bien que les écoles rivales des Cyrénaïques et des Cyniques, des Épicuriens et des Stoïciens, semblent avoir tacitement présupposé que le bien sous une forme quelconque se trouve à la portée de l'homme. Tout au moins ils ont considéré le souverain bien comme quelque chose qui peut s'atteindre par la volonté et l'effort humains. En théorie donc, ils penchent tous également par un type modéré d'optimisme; et, en tout cas, ils rencontrent implicitement un aspect de pessimisme !
1. Ce correctif moral du pessimisme peut se trouver dans des écrivains grecs plus populaires ; ainsi dans les vers de Pindare :
Aeï tav itofffcv ovxa TcapaTpe'/6|j^ôa {idtxaiot xsivo iro6o0vTs; ouep jiaxpbv aitu>9sv Ë?v.
Cf. les vers bien connus de Goethe :
« Willst du imnier weiter Schweifen Sien das Gâte liegt so nah. »
en signalant ce qu'ils regardent comme les sources réelles du bonheur, en les distinguant des sources illusoires et en exposant à la vue les causes de la misère humaine qui se trouvent dans leurs propres cœurs.
On peut même aller plus loin et maintenir que, en somme, les moralistes grecs encourageaient une conception consolante et heureuse de la vie, en appuyant sur une certaine possibilité d'acquérir le bien qu'ils avaient donné pour but à l'homme. Ceci peut se voir en comparant l'enseignement des Stoïciens et celui d'Épicure. Les premiers, en plaçant le but idéal dans une vie vertueuse, donnent à l'homme le sentiment orgueilleux de sa supériorité sur les circonstances externes. Ils l'encourageaient à penser que le bien lui est assuré par ses propres ressources internes, et que, en conséquence, tous les hommes sont également bien partagés en ce qui concerne les conditions du véritable bonheur. D'un autre côté, Épicure ne prend pas moins d'intérêt à mettre son idéal de la vie de plaisir à la portée de tous. Ceci se reconnaît facilement à l'importance attachée à la simple absence de douleur comme première condition de bonheur, à l'importance attachée à la suppression de tous désirs non nécessaires, à la supériorité des plaisirs de l'esprit (y compris ceux de la mémoire) sur ceux du corps, et enfin à ce qu'il signale comme les causes des misères de la vie, les espérances illusoires et exagérées.
Cependant, bien qu'en somme l'enseignement moral des Grecs présente ainsi une conception heureuse et encourageante de la vie et de ses promesses, on doit admettre que l'ascétisme commun aux Cyniques et aux Stoïciens se manifeste comme incompatible avec une conception heureuse et favorable de la vie, et, comme nous l'avons vu, les Stoïciens avaient jne tendance à s'abandonner aux idées les plus désolées du pessimisme. La croyance à un idéal de bonheur, où aucun des simples plaisirs ordinaires n'avait de droit à être admis et •echerché, se trouve être trop difficile pour être maintenue l'une manière logique, et le résultat pratique fut le déses- >oir du bonheur, sous quelque forme que ce fût.
Puis, tandis que les doctrines morales de Socrate et de Platon sont une preuve, dans leur ensemble, en faveur de l'optimisme, ces maîtres sont enclins à des idées d'un caractère clairement pessimiste. Parmi celles-ci, je voudrais faire ressortir la doctrine que le plaisir, tout au moins dans la plupart des cas, présuppose un état de peine '. Cette supposition, comme nous le verrons par la suite, a été reprise et mise bien en évidence dans les systèmes modernes du pessimisme.
L'optimisme que nous trouvons ainsi prédominant dans les moralistes grecs réapparaît dans les idées cosmologiques et théologiques des mêmes penseurs. Chez Platon spécialement, qui était optimiste jusqu'au fond de l'âme, ces traits sont très fortement accentués. On peut les découvrir dans sa conception de Dieu et dans ses rapports avec les idées, dans sa conception du mal comme borné au monde phénoménal et comme provenant de l'imperfection du monde en tant que copie des idées, dans sa théorie que la création du monde a été effectuée par l'intelligence persuadant à la nécessité de se laisser façonner d'après un type de perfection 2 , et dans sa notion d'une condition future et parfaite de l'âme. On peut dire, en fait, que ces idées constituent un système d'optimisme qui a été à peine surpassé même par les plus favorables interprétations de là théologie chrétienne.
Dans Aristote, qui est de beaucoup moins imagroatif et poétique que son prédécesseur, les traits optimistes sont moins vifs et moins brillants; cependant ils sont bien saisissables Nous trouvons, par exemple, nettement mise en avant l'idée que le monde est l'œuvre d'une intelligence agissant sur la matière. De même aussi, nous rencontrons la notion de des-
1. Dans le Philèbe, les sensations les plus intenses du plaisir, noui dit-on, sont ainsi conditionnées; dans la République, c'est le plaisir intellectuel du philosophe seul qui n'a pas la peine pour condition (voye Zeller : Platon et Vancienne Académie, p. 186 et suiv.).
2. Platon nous dit distinctement que le créateur (le démiurge) était exempt d'envie (qualité communément attribuée aux dieux), et que, étant bon, I avait voulu que le monde lui devînt aussi semblable que possible («av-i on [làXiora éêoyXTjOr, yvtMan irapa«Xr,<xia £ocutô>, Timmis, p. 29, E).
sein dans le monde ', et la conception du monde terrestre comme une hiérarchie d'êtres vivants chez lesquels la matière est de plus en plus dominée par la forme. Il faut ajouter que chez Aristote l'âme, ou du moins la partie rationnelle de l'âme, est conçue comme immortelle 2 . Enfin, dans la théologie des Stoïciens, nous trouvons une base théorique d'optimisme non moins distincte. Le gouvernement suprême du monde est dans les mains d'un Dieu bon et sage. Suivant Epictète, Dieu est même le père des hommes. Le mystère de l'existence du mal dans cette théorie est distinctement reconnu et traité. Ainsi il est prouvé que Dieu est l'auteur de toutes choses, excepté du mal, et que la nature même du bien suppose un mal qui fasse contraste, et que, après tout, ce que nous appelons le mal pourrait bien ne pas être un mal. La véritable vie doit se chercher en confondant dans l'ordre universel qui est l'harmonie parfaite. Bien que les Stoïciens soient un peu indécis quant à l'immortalité individuelle de l'âme, ils enseignent, tout au moins, qu'elle persistera absorbée dans l'essence divine, idée qui, je l'ai observé, est propre à donner un attribut final de valeur et de perfection à l'existence humaine.
Dans les développements plus récents de la philosophie grecque à Alexandrie, nous trouvons des traces plus distinctes d'une conception pessimiste dû monde. Les recherches séparées, quant à la certitude de la croyance humaine, aboutissent au scepticisme. De plus, dans bien des intelligences grecques, 3t des meilleures, le bonheur est devenu tellement lié à l'exercice de l'intelligence dans la contemplation de la vérité que 3et abandon sceptique de la recherche de la vérité absolue
1. r5 Ô6oç xol Y) çufft; ouôèv (xaTY)v irotoOatv (De cœlo, 1, 4). — L'action du ipontané et de l'accidentel, xb avxo|xaxov (dont r\ xvx*) est une espèce), joue in rôle trop secondaire pour affecter le caractère général du Weltantchauung d' Aristote.
2. Strictement parlant, c'est seulement le voOç wotyjtixôç, en tant que disingué du voOç iraÔrjTixoç, qui possède une existence substantielle et éterîelle. Cette idée est vaguement définie, et, comme Ueberweg le signale, il r a un vaste champ pour l'interprétation la plus naturaliste et panthéisti- [ue et l'interprétation la plus spiritualiste et la plus théiste qui ont été donlées depuis.
tendit naturellement à une conception pessimiste de l'existence. Ce mode de pensée atteint une expression définie dan* les doctrines des écoles néo-platoniciennes et néo-pythagoriciennes. Suivant cet enseignement mystique, la vérité est totalement impossible à atteindre par la raison. Elle ne peut qu'être faiblement connue par intuition, dans des états extraordinaires et momentanés de ravissement ou d'extase spirituelle où Fâme individuelle perd sa personnalité et s'absorbe dans l'esprit infini. Le bonheur ne peut être réalisé dans cette vie présente; on peut jouir seulement de faibles éclairs dans h courts moments de l'extase. On l'atteindra, toutefois, complètement après la mort, alors que l'âme quittera cette individualité fragile et pitoyable pour s'absorber dans l'Être infini '. Mourir est donc non une perte, mais un pur gain. C'est le corn mencement de la véritable vie, et Plotin mourant répondit. dit-on, aux questions de ses amis en s'écriant : « Je lutte pour délivrer la divinité qui est en moi. »
Ici donc, nous avons, comme dans la philosophie indienne un ascétisme distinct, ou, pour nous servir des expressions dt M. Lewes, « un suicide moral comme issue du dogme spéculatif. » Au point de vue de la vie présente, cette doctrine e> profondément pessimiste. Elle déclare le bien terrestre uni illusion et conseille à l'homme de renoncer à toute poursuitt du bonheur présent. Cependant, si on la compare à la forme moderne du pessimisme, on verra qu'elle contient égalemer/. un élément optimiste. Non seulement elle sauve les homme du désespoir absolu, mais elle excite en eux un espoir intense et passionné de s'unir un jour avec la divinité. Si tragique qu'elle paraisse, elle mène à une pacification finale. Si elle e?: moins joyeuse que l'optimisme qui embrasse la vie présente. elle se manifeste comme un triomphe final d'une foi heureux contre le pessimisme qui nie la possibilité du bonheur et pou le présent et pour l'avenir.
Laissant décote la philosophie romaine, qui n'est guère autr: