L'explication par F habitude est insuffisante
Un homme fait tous les jours la même promenade. Il est plus disposé à répéter l'action ; c'est l'habitude. Mais le tableau qu'il a sous les yeux pendant cette promenade, s'rQace déplus en plus : chaque objet, à force d'êtrt vu, perd son pouvoir. C'est encore Thabitude. A son retour, si un étranger le visite dans sa chambre, celui-ci y apercevra dix particularités quelc maître ne voit plus. L'habitude a doncdeux effets contraires, elle fait, elle défait. Elle favorise l'acte du corps ou do l'âme, Tactionou lapensée; elle nuit au sentiment: les exemples abondent, habitude de la marche, d'un métier pour le corps, du calcul, pour l'esprit.
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Quant à Tacte, elle ne donne pas seulement l'habileté résultant de Texorcice, mais encore la disposition, l'entraînement à recommencer ce qu'on a déjà fait, ce que font les autres. Elle remplit, pour l'acte, le rôle de l'opinion pour la pensée. Ce que nous faisons par habitude, nous le faisons pour imiter ; il faut moins d'effort pour recommencer que pour commencer, pour répéter que pour imaginer. Elle vient de l'inertie : on prend les actions et les idées des autres, parce que l'imitation est plus facile que l'invention.
La conformité aux idées du grand nombre procure la sécurité d'esprit, et la conformité à ses actes, la tranquillité : il y a sans doute une- loi du niveau de l'opinion dans les cerveaux, comme celle des liquides dans les vases communiquants.
On expliquerai t la plus grande partie de l'homme, , de l'histoire, de l'humanité, par l'habitude et l'opinion : les premiers hommes ont pris au hasard une voie : tout le reste a suivi.
L'habitude a deux effets contraires : voyons s'il faut lui faire honneur d'être utile à l'acte, et un crime d'être nuisible au sentiment. L'inertie l'a déjà dépouillée de l'initiative, quant à la propension à recommencer les actes : quant à la facilité à les faire qu'on attribue à l'habitude, elle est due à la répétition de l'acte, à l'exercice, c'est-à-dire, en définitive, à l'inertie encore, qui
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fait que toute activité prend plus facilement un chemin déjà suivi, des ornières creusées.
Ainsi Pinertie ôte à Thabitude ce qu'on lui a donné avec trop de générosité.
Autre dépossession pour les actes de l'esprit. Quelques psychologues ont été jusqu'à dire que la mémoire est une habitude. Mais répéter pour mieux savoir, c'est exercer une faculté : si la faculté de retenir n'existait pas, elle ne se perfectionnerait pas par l'habitude : cet acte, comme tous ceux de l'esprit et du corps, estl'usage d'une puissance : l'acte du bras suppose une force des muscles que l'exercice perfectionne, mais ne produit pas.
Gardons-nous de confondre Thabitude avec Taltention.
Si nous considérons le résultat, la facilité obtenue par l'exercice pour les actes, du corps et de Tesprit, nous verrons qu'elle est en raison inverse de l'attention. Quand on a acquis une certaine aisance à faire un acte, l'on n'a plus à s'en occuper : Ton a d'autant moins d'attention à donner qu'on a plus d'habitude, c'est-à-dire que l'inertie a plus enrayé l'activité dans une ornière*.
1. Il ne faut pas confondre l'instinct avec ce que nous appelons rhabitude. L'instinct la devance et il est infaillible. Dieu nous a dispensés, pour les choses de l'instinct, de l'exercice du corps et de Tattention de l'esprit. M. de Hartmann s'appuie sur cette infaillibilité pour attribuer l'instinct à l'Inconscient.
i.'tO LE PESSIMISME
L'attention retient volontairement la pensée que nous désirons regarder; l'habitude rimmobiliso, malgré nous, quand nous aurions intérêt à nous en débarrasser.
Du reste, l'attention n'a pas la puissance qu'on croit : elle ne renouvelle pas les idées, elle n'en introduit pas, elle se borne à mieux considérer celles qui passent. C'est ainsi que l'œil regarde les aiguilles d'un cadran, mais ne les fait pas tourner. La circulation des idées dans notre cerveau ressemble à la circulation du sang dans notre corps. Le corps est bien à nous, mais le sang circule sans nous : on peut l'activer, mais indirectement, par l'exercice, le saut. Pour introduire des idées neuves, il faut se remuer, les provoquer par la sensation, la lecture, la vue, la conversation.
Dans cette rotation d'idées, l'attention arrête le plus qu'elle peut celles qu'elle veut retenir : c'est, elle qui a le soin de perfectionner la mémoire. Ainsi, lorsqu'elle a aidé à former un jugement, el'e abandonne les notions qui lui ont servi, comnr.e des matériaux inutiles, et ne livre que celui-ci à la mémoire. Comme nous tâtonnons sans cesse, comme nous refaisons nos appréciations sur la sécurité, sur le bonheur, sur les êtres qui sont dans le cercle de notre vie, c'est surtout des jugements que nous conGbns à la mémoire, et nous les lui
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retirons presque aussitôt pour lui en donner d'autres. Tout ce travail est trop personnel pour qu'on puisse l'attribuer à l'habitude.
Mais si l'attention ne renouvelle pas la pensée, 1 habitude l'empêche de se renouveler.
L'on accuse l'habitude de nuire au sentiment. On fait le même reproche au temps, et peut-être les confond-on tous les deux. Comment le temps peut-il détruire ? Comment la durée peut-elle effacer ? Le temps a-t-il vraiment une faux ?
Nous distinguerons la sensation du sentiment, et, pour la première, nous accorderons à l'habitude plus qu'on ne lui donne.
II y a des choses qui, à l'origine, indifférentes, deviennent par l'habitude agréables , indispensables, et montent au rang do besoins factices : tel est le tabac. Qui sait si un bon nombre de nos sensations, et des plus célèbres, n'ont pas eu cette humble origine ? On s'expliquerait ainsi la différence des goûts pour les aliments ^
Mais comme le sort de l'habitude est d'avoir des
1 . On expliquerait de cette manière la différence des goûts particuliers, des répugnances, noais non le goût spécial des alinients, car, acquis coname on vient de le dire, celui-ci serait uniforme pour tous les hommes et on ne voit pas comment ils se seraient entendus pour distinguer les saveurs si variées, et conviendraient qu'un même objet est salé ou sucré. Les idéalistes, à un autre point de vue, auraient bien dû examiner cette question. Mais on se rendra compte très bien comme quoi les uns aiment, d'autres n'aiment pas un certain aliment.
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effets contraires, ce qui prouve bien qu'on se trompe sur la cause véritable, elle émousse les sensations les plus importantes : c*est un phénomène bien connu.
Elle produit les petites sensations, elle détruit les grandes. Son rôle est de ramener à la médiocrité qui lui convient, la sensation.
Le vice qui n'écoute pas l'avertissement se pu nit lui-même en affaiblissant- sa jouissance *.
Ici encore on attribue à l'habitude ce qui est dû à l'esprit : pour les petites sensations, c'est une association d'idées erronée; pour les grandes, c'est le désenchantement, une partie de la science.
En ce qui concerne le sentiment, nous sommes décidés à retirer toute influence à l'habitude. En somme, elle n'est pas ce grand agent qu'on croit. Elle n'est qu'un état, un résultat: ce n'est que pour être plus aisément compris que nous lui avons conservé son titre et ses dignités, en commençant ce chapitre. Tous ses effets doivent être rapportés à d'autres causes. On les met à tort sur le compte de cet auteur apocryphe. Elle n'existe pas.
15. — Explication par le sentiment. — Théorie du sentiment, — V intelligence et le sentiment. Nous sommes en état maintenant de résoudre
i. Les aliments fades, le pain sont ceux dont on se lasse le moins. — Comparer ce que dit M. de Hartmann sur la souffrance produite parla durée de la sensation du plaisir.
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la question : « Pourquoi le sentiment n'est-il pas durable?»
Nous avons vu déjà que notre intelligence est fragmentée en pensées, notre puissance en actes. Le motif, nous l'avons appris; pour mériter, pour user de la liberté en bien et en mal, il est nécessaire qu'il y ait à choisir, qu'il y ait des alternatives, plusieurs questions à l'examen, beaucoup de réponses à faire, de résolutions à prendre, d'actions à exécuter. Le moyen, nous l'avons constaté. C'est la multiplicité des objets. Dieu les a faits pour disséminer nos pensées, nos affections de tous les côtés.
Le sentiment n'est pas durable: cette intermittence équivaut à une fragmentation. Notre intelligence aurait dû tout savoir, notre puissance tout pouvoir, notre sentiment tout sentir. Nous savons par parties, nous pouvons par saccades, nous sentons par intervalles. C'est aussi la nécessité de l'épreuve qui en est cause. En effet, si le sentiment avait été durable, nous aurions été heureux. Or, quoi de plus incompatible avec l'épreuve? Possédant le prix, nous n'aurions pu rien faire pour l'acquérir avec effort.
Rappelons-nous nos principes. Dieu a créé la matière pour se montrer et se cacher : lui, qui est le Bien et Beau, ne se découvre pas; mais il a disséminé entre les innombrables objets de la ma-
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tière, des parts finies de ses qualités inGnies. Nous voyons Tlnfini en énigme, comme dans un miroir brisé en morceau.
Les rapports de Finfini au fini, du nécessaire au contingent, sont l'intelligible. L'intelligible n'est donc pas l'infini, mais ses rapports au fini.
L'Infini reste incompréhensible, au-dessus de rintelligence. — Qui le voit ? Le sentiment : il dépasse l'intelligence; aussi il ne comprend pas ce qu'il sent. Il faut voir Dieu et ne pas le voir, il faut le connaître, et ne pas le comprendre, lui, le Bien, le bonheur, pour que l'épreuve soitpossible.
Or, si la matière, qui montre l'intelligible, le rapport de la qualité infinie au fini, ne contient pas le rapport, comment contiendrait-elle la qualité infinie elle-même !
Aurons-nous de la peine à expliquer maintenant pourquoi le sentiment, impression du Bien et du Beau, n'est pas durable ?
Les êtres créés montrent le Bien et le Beau, mais ne les possèdent pas. L'impression, le sentiment est donc incomplet, insuffisant, délicieux et douloureux, et il ne dure pas : nous apprenons bientôt que l'objet ne contient rien, qu'il n'est qu'un signe. Ce que nous attribuons à l'habitude est le résultat de notre science : alors nous savons si bien l'objet que nous reconnaissons qu'il n'y a ri^n à en attendre.
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Les qualités sont disséminées entre les innom- 1) râbles êtres et objets que Dieu a façonnés avec la matière : ce que nous demandons à chacun, c'est tout ; ce qu'il a, ce n'est presque rien.
Ce peu, Ta-t-il ? Non : il le montre et ne le possède pas. La goutte de rosée suspendue à chaque feuille, à chaque brin d'horbe, montre en son léger miroir le monde, le ciel bleu, la terre verdoyante. Possède-t-elle le monde? Un mur réfléchît la lumière, maisn'apasla lumière ; les créatures renvoient à nos yeux la beauté qui n'appartient qu'à Dieu, l'homme comme une muraille de pierres brutes, la femme comme un mtir blanc et poli qui éblouit. Cependant ils l'ont réellement, puisque Dieu les a choisis pour les montrer ; la beauté les désigne comme l'eau désigne le ruisseau et le fleuve. S'ils ont véritablement les qualités, il n'en ont qu'une véritablement à eux et venant d'eux, c'est le mérite.
La science consiste à savoir les qualités d'un objet, c'est-à-dire qu'il en possède peu. Le sentiment et l'intelligence cherchent côte à côte; quand la curiosité de l'intelligence est satisfaite, le sentiment a une déception.
Lorsqu'on sait, c'est-à-dire lorsqu'on a l'habitude, on est désenchanté. Tout ce que touche la science se flétrit : au rebours de Midas, elle change l'or en plomb .
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130 Li: PESSIMISME
Faul-il se Jamenter? Non, il faut se réjouir. Nous le sentirons plus lard ce Bien, ce Beau; il est aussi grand que possible, infini, absolu. Dieu. Ne méprisons pas ces objets, parce qu'ils ne l'ont pas. Honorons-les, parce qu'ils le montrent, le promettent. Heureuse déception qui nous révèle que le bon est trop bon pour être compris, que le bonbeur est trop grand pour être embrassé.
Si Dieu, qui ne se fait que connaître seulement se laissait comprendre, notre nature ne supporterait pas sa gloire : le sentiment, cette fois encore, ne serait pas durable, parce que nous serions dévorés par le feu ; c'est ainsi que si nous respirions une atmospbère d'oxygène pur, notre corps serait consumé. L'habitude est comme l'azote, sans vertu, qui, étant délayé dans l'oxygène, le tempère et lui permet d'entretenir la vie.
Quelle relation y a-t-il donc entre l'intelligence et le sentiment? Il entre jusqu'au plus intime de notre âme, il y est comme ce qu'elle a de plus cher, de plus profond, et nous essayons en vain d'en approcher la lumière. Il est obscur, impénétrable à l'intelligence.
Notre volonté, elle, n'est pas inconnue de notre intelligence. Nous voulons : nous avons une idée très claire du fait, des motifs, du phénomène et de ses circonstances, de sa nature. Nous sentons : voilà une chose d'un ordre nouveau
dans Tàme, qui ne ressemble en rien au reste.
Qu'une chose spirituelle soit étrangère à Tintelligence, et que ce soit la meilleure, le sentiment, voilà ce qui confond. L'intelligence ne le règle pas, ne le précède pas, ne l'accompagne pas : elle n'est pas sa condition pour être, elle ne sait pas quelle est sa manière d'être, ce qu'il est. Elle ne sait rien sur lui et il est inutile de l'interroger. Il se révèle lui-même à nous, ou plutôt en nous, et il est la seule chose qui n'ait pas besoin dépasser par l'intelligence pour arriver à nous.
Si, au heu d'examiner leur nature, nous considérons les faits dans la conscience, nous voyons que leur action réciproque, si elle existe, est un mystère : le sentiment n'en traîne pas l'intelligence par son mouvement, colle-ci ne le convainc pas par sa lumière. Quelquefois, quand le sentiment s'exalte, l'intelligence reste froide : quand celleci découvre un ciel radieux et veut s'élancer, le sentiment commence une tempête de tristesse. Qui ne sait, par expérience, que l'une plaide avec passion une cause bonne ou mauvaise, s'épuise pour entraîner le sentiment qui demeure ferme et ne l'écoute même pas, comme s'il voyait des choses qui restent invisibles à l'autre ? Qui n'a entendu dire que l'homme fortement épris, le sentiment bien gonflé d'amour, est sourd à la raison? Nous les éprouvons tous les jours, les
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joies sans m )tif, les tristesses sans cause, la visite inconvenante d'une gaieté inconnue au milieu d'une réalité douloureuse : nous sommes les témoins et la victime des querelles de ces deux parts de nous, ce couple d'époux qui grondent, boudent, se parlent avec ironie et ne désirent que vivre unis.
Nous nous expliquons bien qu'ils diffèrent d'effet, mais non de nature, que l'impression du vrai ne soit pas celle du bien, mais non que ce qui les ressent ne soit pas le même ; qu'il y ait une région bonne et raisonnable où l'intelligence ne puisse accéder, c'est une pensée à laquelle on ne peut se faire. Il manque quelque chose au sentiment s'il n'est pas en même temps intelligence. Le bien, non seulement nous ne pouvons l'atteindre, le posséder, mais encore l'intelligence ne peut le comprendre, et il est pourtan t la seule cause de notre bonheur : c'est de quoi nous désespérer.
Toutefois, ne confondons pas l'intelligence avec la conscience : le sentiment n'est pas un nouvel Inconscient. Nous sentons que nous sentons.
En outre, nous avons autant de certitude du bien par le sentiment, que du vrai par l'intelligence'.
Après les avoir trouvés dilïérents, nous commençons à reconnaître qu'ils se ressemblent : tous les deux connaissent.
L'intelligence a-t-elle cette prérogative d'uni-
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vcrsalité qu'on lui attribue ? Elle doit s'étendre partout, et tout ce qu'elle n'alteint pas est frappé de suspicion. Comment expliquer ce besoin ?
D'autre part, le sentiment n'a-t-il pas le droit de revendiquer la suprématie ? L'intelligence n'est qu'un moyen de comprendre pour jouir : étant moyen, elle est donc secondaire, car c'est le but qui est le principal : elle ne ferait que conduire au sentiment : elle ne serait que le degré de l'escalier. Encore plus bas, l'être n'est qu'un moyen, car ce qui importe n'est pas d'être, mais la manière d'être. Être sans qualités ne vaudrait pas mieux que le néant. Nous, hommes, nous avons l'être comme moyen d'avoir Tintelligonce. Mais savoir sans jouir serait un supplice. L'intelligence ne serait à son tour que le moyen du sentiment, et cette fois on ne peut monter plus haut.
Ne serait-elle pas plutôt la même chose que le sentiment au lieu d'être sa servante ou sa compagne?
Tous les deux nous révèlent ce qui est. L'intelligence, si Ton examine bien son pouvoir, ne va pas loin, ne pénètre jusqu'au fond de rien : elle ne se meut que dans le vide qui est entre les choses, elle ne nous fait connaître que leurs rapports. Elle aide le sentiment, elle l'a même éveillé la première fois, mais depuis il connaît le bien par lui-même et n'emprunte pas ses yeux.
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Elle n'est donc pas aussi étendue que le sentiment : si on mesure leur longueur, elle est plus courte.
La lumière a des rayons lumineux que nous voyons s'étager dans le spectre; et elle a des rayons calorifiques, qui sont invisibles.
Il y a une seule lumière pour l'âme : elle a des rayons lumineux qui sont Tintelligence; et elle a d es rayons calorifiques qui sont le sentiment. Ceuxci sont invisibles : on sent, on ne comprend pas.
11 y a une seule connaissance, à savoir, des rapports de rinfini au fini parTintelligencç, de Tinfini par le sentiment. L'infini est incompréhensible parce qu'il n'a pas de formes, c'est-à-dire de limites, et que comprendre un objet, c'est distinguer ses limites, le peu qu'il a parmi ce qu'ont les autres et ce qu'il peut avoir. Mais s'il n'a pas de limites, on le connaît tout, tout l'infini I
Tout objet étant compris par le rapport à l'infini lait voir l'infini et celui-ci se voit tout entier.
Et c'est parce qu'on le connaît, qu'on comprend son rapport à l'objet, qu'on perçoit l'objet.
Rien ne se comprend que par son rapport à l'infini : s'il n'y avait que du fini, rien ne serait visible. Sans Dieu, l'âme n'apercevrait pas un grain de poussière.
Et c'est parce qu'on connaît l'infini entier, le nécessaire, ce qui doit être, qu'on sait comment chaque objet qui est doit être, qu'on suit les con-
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séquences logiques et morales. C'est une erreur de croire qu'on n'aperçoit du monde qu'un point, d'où l'on voyage successivement vers d'autres : il a apparu soudain à Tâme dans toute son étendue et avec sa profondeur. Notre âme a vu aussitôt tout le nécessaire. La lumière éternelle qui vient de Dieu, plus rapide que celle qui vient des astres, a inondé l'espace du monde de la pensée. Sans doute l'âme n'aura pas assez de toute notre vie pour observer les détails du milieu borné où est le corps, pour apprendre par l'expérience comment Dieu a arrangé arbitrairement sa matière, mais elle connaît tout, sauf à comprendre, quoique mille et mille ans ne doivent pas suffire pour le comprendre.
L'intelligence et le sentiment sont-ils une chose unique? Non, si l'on entendait par là qu'on n'a lo sentiment que de ce dont on a l'intelligence; ce serait méconnaître, nier le premier; oui, en ce sens que l'âme est une, qu'elle n'a pas plusieurs facultés mais une faculté unique; c'est la diversité des objets qui produit celle des impressions.
Nous ne voulons pas les confondre, mais les unir; nous ne nions pas le sentiment, nousl'augmentons; nous lui ajoutons la connaissance.
Au lieu de l'en priver, de les séparer, de lui maintenir sa fausse situation d'Inconscient, nous établissons comme une vérité qu'il importe de dé-
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gager, d'affermir, qu'il ne peut exister sans connaissance, qu'on ne sent que parce que Ton voit, dans une seule vibration. Le sentiment est un moyen de perception sûr, une cause légitime d'action, qui n'a rien à envier à cette autre division de la connaissance appelée l'intelligence : le goût du bien est le principal agent de la liberté et duniérite. Nous savons pourquoi Dieu a morcelé nos pensées, nos actes, nos sentiments. A leur tour, l'intelligence, la volonté, le sentiment ne sont que k fragmentation d'une faculté unique qui est unique en Dieu, qui le sera en nous. Le bien ne sera pas toujours incompréhensible : le connaissable se manifestera, s'ouvrira le premier jour de l'autre vie. Alors l'objet devenu de même sorte, compréhensible, produira une impression de même sorte en l'âme devenue une. Nous n'aurons plus une intelligence et un sentiment : celui-ci comprendra et sera compris, deviendra intelligence ; celle-là sentira parce qu'il n'y aura plus d'autre objet que le Bien sans voile, qui se fera sentir en même temps que comprendre, qui nous donnera toute la science et toute la félicité *-2.
1. s. Bonavenluro a dit que la science s'obtient non par le développement de Tintelligence, mais par un cœur pur.
Vauvenargues : « Les grandes pensées viennent du cœur. • M Ravaisson : « Qu'est-ce qui juge le bien, sinon ce qui est fait pour lui, sinon le cœur? Et pourquoi ne dirait-on pas, avec Pascal, que c'est le cœur qui juge les principes? » Le cœur« est-ce autre chose que le sentiment ?