Réhabilitation de la jouissance
La jouissance ! Faut-il en être réduit à la réhabiliter ! Par quelles mains indignes a-t-elle donc été flétrie, pour que ce goût du bien^divin ne soit
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désire qu'avec défiance et tremblement par les âmes pures I
Du premier regard intérieur, on reconnaît le courant magnétique tourné iiivinciblement vers la jouissance. Nous ne sommes occupés qu'à l'extraire de tout objet. C'est la pensée, l'œuvre humaine.
Les écrivains tirent des événements tout ce qui peut en alimenter le désir, ils cherchent le côté qui la montrent. La dififérence unique entre les hommes est de ceux qui jouissent de suite, facileraentet grossièrement, et deceux qui ne veulent que ce qui est pur et vrai, de ceux qui se précipitent et de ceux qui attendent. Le martyr sur le <îhevalet, le moine dans sa cellule sont des forcenés de jouissance.
Ce n'est pas assez de l'avoir souillée; on veut nous faire honte de la chercher, on nous reproche de pratiquer la vertu en vue du bonheur. Quelle délicatesse ! Saint Laurent sur son gril n'en apas fait assez : ceux qui se privent, toute leur vie, à côté des sollicitations de la fortune, de la beauté des femmes, pour jouir plus tard de la récompense divine, sont, paraît-il, lâches et intéressés.
La vertu, sans la récompense, suppose l'homme, non d'une perfection au-dessus de ses forces, mais d'une sottise au-dessous de toute expression*
Il y a réellement en chaque femme un attrait qui nous appelle avec raison, une beauté particu-
lière à laquelle il faut renoncer. Le mariageést un acte de renoncement ; moyennant une petite part tombée sur une seule femme de la beauté disséminée sur toutes, on fait abandon du reste. Tout acte de vertu nous fait perdre un avantage, soit la fortune, soit même la vie. Il serait absurde de tout jeter dans Tabîme du temps et d'arriver nu à la mort, si ce n'est en vue d'un bien supérieur dans une autre existence éternelle.
Qu'on ne soit pas dupe de ces exagérations de gens qui, ne pratiquant pas la vertu ordinaire, se dédommagent en propos et en imagination, en demandant des choses extraordinaires, de ces outranciers de la guerre au mal, lesquels restent dans leurs foyers *.
1. L'horreur de Schopenhauer pour la jouissance l'aamené à louer toutes les théories qui lui sont hostiles, lesquelles sont fort diverses et tendent à un but opposé à celui qu'il envisage. II n'y a qu'un rapport très éloigné entre Kant, Madame Guyon et Saint François d'Assise, Saint Philippe de Néri, l'abbé de Rancé, Sainte Elisabeth de Hongrie. Les saints cherchent le bien, c'est-à-dire brûlent de l'amour de Dieu et des hommes^ des pauvres, des inflrmes. II n'y a pas d'amour sans jouissance, même quand on baise les ulcères des mendiants, comme Sainte Elisabeth.
« On ne peut admirer assez l'accord, la parfaite unanimité des sentiments que l'on remarque, si on lit la vie d'un saint ou d'un pénitent chrétien et celle d'un hindou... Tant d'accord entre des peuples si différents, c'est là une preuve qu'il ne s'agit pas ici, comme l'avancent avec tact de complaisance les plats optimistes, d'une aberration, d'un égarement de l'esprit et des sens : tout au contraire, c'est un côté essentiel de la nature humaine, un admirable côté qui rarement se fait jour et qui s'exprime dans cet ascétisme. » Les ascètes de l'Inde pratiquent l'amour du prochain et même des animaux, la bienfaisance»
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Le bonheur n'est pas une chose en soi, isolée, indépendante : ilaccompagne la chose en soi, le bien. Lorsqu'on aime le bien, lorsqu'on le fait, on cherche la chose en soi principalement, mais ce n'est pas une raison pour se priver de sa qualité, pour refuser sa conséquence. En vérité, il serait trop étrange que la perfection intellectuelle et morale ne fût pas accompagnée de satisfaction, que le bien etla félicité aient divorcé. La jouissance doitelle observer la neutralité entre le mal à gauche et le bien à droite, ou appartient-il aux méchants seuls d'être heureux et aux bons d'être malheureux?
Le bonheur et le bien ne peuvent être arrachés Tun de Tautre : pour l'épreuve, ils sont un peu écartés momentanément. Si le bien eût été uni
la mansuétude, comme le reconnaît Schopenhauer, ce qui rend peut-être douteux que ce qui les pousse soit la constatation de l'illusion du princijo/Mm indiuiditationis, et que le but où ils vont soit l'anéantissement général, qui comprendrait ceux qu'ils aiment. Quant aux chrétiens, « l'esprit intime de l'ascétismôen ■ général c'est que l'on se sent digne et capable d'une existence « meilleure et que l'on veut fortifier cette conviction par le mô- « pris de toutes les vaincs jouissances de ce monde. » (Pensées de Schopenhauer, p 491, 487.)
Les ascètes voient mieuxlemal et le bien, détestent et aiment davantage.
Pour jouir du bien, d'autant qu'ils souffrent plus pour lui, ils sacrifient tout ce qui n'est pas lui. L'erreur de Schopenhauer est donc grande. Ne plus voir le bien, ne plus le distinguer du mal amène, non pas l'ascétisme, mais l'indifférence, et celle-ci amène la jouissance grossière. Moins vaut le plaisir, plus il en faut.
Le pessimisme tourne le dosa l'ascétisme.
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i70 LE PESSIMISME
au bonheur, on n'aurait pas pu faire autre chose que le bien : cependant, il faut mériter. Voilà pourquoi Dieu a désuni pour un temps ces deux choses inséparables. Ainsi est résolu le problème.
0 raffinés, nous avons ici-bas l'injustice, la persécution, la calomnie, la pauvreté, la souflFrance, la mort : contentez-vous en. Le bien est séparé du bonheur, en ce moment : voilà pour vous. Il y sera réuni plus tard : voilà pour nous. Souhaitons que vous ne dédaigniez pas d'entrer au séjour de la félicité et de tremper dans la coupe vos lèvres altérées de la seule vertu.
Nous sommes bien à notre aise pour faire réloge de la jouissance, car il n'y en a pas icibas : nous ne craignons pas de scandaliser. Son royaume n'est pas de ce monde. C'est l'hommage de fidélité à une reine légitime exilée au ciel.
D'abord, nous excluons la sensation. Ce n'est pas d'elle que nous faisons le panégyrique. Il faut bien que le corps qui est à la peine ait sa part de jouissance. Il est donc invité au banquet de la vie, mais on lui sert sa ration sur le bout de la table, et encore c'est l'esprit qui prend cette pitance en son nom, s'il n'est pas dégoûté. La jouissance sensuelle doit être prise avec dédain, froideur, pour ce qu'elle vaut, comme utile, non nécessaire, ni importante. Y donner plus d'attention qu'il ne faut provoque justement le sourire
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du mépris. Dans la république morale, la sensation est bonne pour le peuple.
Les bêtes n'ont pas l'idée delà grandeur. Toute jouissance matérielle les comble, parce qu'elles ne conçoivent pas de mieux, et qu'elles n'ont rien de plus à désirer. Notre idée de grandeur cause notrebonheur et notre tourment: elle nousfait désirer une félicité qu'on ne peut avoir et mépriser la basse jouissance qui a l'eflFronterie de la remplacer.Les libertins, comme les bêtes, sont satisfaits.
La moindre jouissance spirituelle est supérieure à la plus forte des matérielles. Le sentiment n'est pas susceptible de mesure, car son objet véritable €st l'infini, maisilpeut, à la vérité, rester incomplet: lasensation étant physique a une limite, et elle est très courte. Quand la corde a fini de vibrer, il n'y a plus rien. L'agrément qui l'accompagne vient surtout del'idéequi^commelaboîteàmusique, renforce le son : le peu qui survit est sauvé par l'esprit. Le souvenir d'une jouissance matérielle est un phénomène spirituel, le regret do ce qui n'existe plus. Au contraire, la moindre jouissance spirituelle, par exemple la satisfaction d'avoir réussi à faire une chose quelconque, en constatant notre pouvoir, notre capacité, est durable et contribue, d'une façon définitive, au jugement qu'on fait sur soi, à la bonne opinion de soi-même, qui est un élément fondamental de la jouissance.