‹ Le pessimismeChapitre 17 sur 79 · Difficultés du bilan · texte numérisé non relu

Difficultés du bilan

Dieu nous a donné la liberté, excepté pour une seule chose. Il ne nous a pas consultés pour nous appeler à l'existence : il ne nous a pas laissé la faculté d'accepter ou de refuser l'épreuve. Nous pourrions en conclure tout de suite qu'elle nous est avantageuse. Mais ce n'est pas encore résoudre la fameuse question: t Y a-t-il plus de biens que de maux? » car, partant de la bonté de Dieu, nous arrivons à la conséquence de la bonté de l'existence, pendant que le pessimiste fait la route en sens contraire ; du mal de l'existence il arrive à l'incapacité de son auteur. Nous serait-il prouvé que décidément le plateau des maux l'emporte, que nous ne persisterions pas moins à faire le même chemin, bien plus, à le refaire en sens contraire, côte à côte avec le pessimiste, mais avec une pensée différente de la sienne, pour conclure à la bonté de Dieu ; en effet, l'épreuve doit être sérieuse, elle peut être très rude, mais elle est toujours avantageuse.

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De *ces deux questions liées ensemble a la vie est-elle bonne ou mauvaise?» et «son auteur estil un être d'une intelligence, d'une puissance, d'un amour infinis, ou bien n'est-il qu'une pauvre Volonté ou qu'un misérable Insconscient ? > la première ne peut résoudre la seconde. C'est une preuve de plus que nous ne pouvons rien savoir, pas même si cette heure de notre vie est bonne ou mauvaise, en nous renfermant dans le monde et quand même nous le connaîtrions à fond ; il faut aller au delà.

Il est établi dès ce moment que la balance des biens et des maux ne nous apprendra qu'une chose, c'est qu'il y a beaucoup de .maux, car, si chargé que soit le plateau, l'autre l'emportera, et l'existence sera toujours avantageuse avec l'espérance d'une autre vie. Les maux peuvent grossir, s'élever comme une montagne : elle n'atteindra jamais le ciel. Nous voilàjetés dans le cirque : battons-nous : est-il utile de compter ses ennemis ?

L'on ne peut cependant se dispenser d'examiner cette question, posée par lepessimisme,laplus célèbre des deux qu'il agite : la plupart de ceux qu'a frappés ou convaincus la malédiction sur la vie prononcée par Schopenhauer et M. de Hartmann, ignorent leurs pénibles constructions métaphysiques, etsesont bornés à lire les pages dubilan.

Ces philosophes n'ont fait que des réflexions et

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non une analyse véritable. Celle-ci est*elle même possible ? et sur quelles divisions faut-il la faire ?

On a devant les yeux l'humanité et l'individu. Lequel faut-il examiner. Les pessimistes n'ont en vue que la première. On sait que c'est devenu l'habitude des penseurs aujourd'hui.

Soit que leurs yeux se soient affaiblis, soit que l'homme ait réellement diminué, ils ne l'aperçoivent plus seul. Mais quand il se trouve massé en grande quantité, ils commencent à le voir. Isolé, c'est un atome imperceptible. La famille est une -molécule susceptible de se désagréger. L'État est enfin une chose ; aussi Ton sait quelle importance il a prise. L'humanité est la véritable unité qui pense, qui progresse, qui ne meurt pas; effectivement l'on nous enseigne que, si moi ou vous, nous mourons, c'est une circonstance dont il n'y a pas lieu de se préoccuper, car l'espèce subsiste et c'est te principal. La nature est encore mieux: c'est plus gros. Elle a inspiré une remarquable pageà Schopenhauer: « La matière, par sa persis- « tance absolue, nous assure une indestructibilité <rcn vertu de laquelle celui qui serait incapable « d'en concevoir une autre pourrait se consoler € par l'idée d'une certaine immortalité. — Quoi? (( dira-t-on, la persistance d'une pure poussière, « d'une matière brute, ce serait là la continuité c( de notre être?

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t La connaissez-vous donc cette poussière, savez- € vous donc ce qu'elle peut? Avant de la mépriser, c apprenez à la connaître. Cette matière qui n'est c( que poussièreet que cendre, bientôt dissoute dans € l'eau, va devenir un cristal, briller de l'éclat des « métaux, jeter des étincelles électriques, et de son € sein mystérieux développer enfin cette vie dont « la perte tourmente tellement notre esprit borné. € Durer sous la forme de cette matière, n'est-ce « donc rien ? » {Le Monde comme volonté, II, 539 .)

Il nous semble que Schopenhauer, qui grossit à plaisir nos autres [maux, a bien vite pris son parti du plus grand de tous.

Nos pères, gâtés par la théologie etla métaphysique, donnaient une importance exagérée à l'individu : il ne leur était pas indifiérent que l'un d'eux s'emparât du bœuf, de l'âne d'un autre, qu'il séduisît sa femme. De nos jours, la question sociale prouve que nous ne sommes pas 'encore assez illuminés par la vérité pour céder avec plaisir quelqu'un de nos biens à un rival qui pourtant sait en jouir ; que serait-ce donc d'abandonner notre vie elle-même aux éléments? Quand notre esprit borné cessera-t-il d'être tourmenté par la justice, en attendant qu'il ne le soit plus par la mort ?

Quoi qu'il en soit, il ne paraît pas possible de peser les biens et les maux de l'humanité pris

ensemble. Nous nous faisons souffrir les uns les autres, mais chacun souffre personnellement.

Les tortures d'un malheureux gisant dans son lit en proie à la maladie, sont-elles compensées par la bonne humeur, la santé d'un voisin qui rit de l'autre côté de la muraille ? Quelle est la moyenne des états d'esprit d'une province à l'autre ou entre deux siècles? Quel physicien trouvera la loi du niveau de vases en contact extérieurement, mais sans communication ?

Quand on voit de loin, pendant la guerre, un champ de carnage, couvert de fumée, effrayant par le grondement et les éclairs des armes, on est saisi de pitié: de ces combattants, les uns sortiront sans une blessure, les autres ont été tués net, beaucoup gisent mutilés. Sans doute l'existence a été plus mauvaise sur ce petit coin de terre qu'ailleurs; mais ceux qui en sont sortis ont éprouvé une satisfaction inconnue des autres hommes; mais surtoutla même âme n'a pas ressenti les émotions du mourant, du survivant, du vainqueur, du vaincu, du spectateur.

Dans l'existence, un petit nombre est accablé, un petit nombre indemne. Les premiers servent à nous effrayer, les autres à nous encourager. Nous avons devant les yeux ceux qui ont été constamment heureux : ils ont été épargnés non pour eux, mais pour que leur bonheur devienne

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un appât pour les autres ; si le sort de tous était égal, on ne ferait pas d'effort.

Nous abandonnerons donc le point de vue d'où. Ton embrasse l'humanité tout entière.

Nous pouvons encore ranger à droite tous les biens , et à gauche les fléaux, les calamités, souffrances, diff'ormités, épidémies, guerres, puis les compter, les comparer. Le même motif nous montrera l'inutilité de ce moyen, ils ne sont pas également répartis. L'on ne peut soustraire Tune de Tautre, la moyenne de la souffrance delà moyenne de la jouissance en l'âme humaine, dans un type de patient qui n'existe pas.

Il convient donc de renoncer à la méthode des pessimistes. Il n'y a pas de formules pour une analyse quantitative : on emplirait des volumes] d'observations sans pouvoir conclure. Rèduisons-nous â l'analyse qualitative, et seulement des biens et des maux que la majorité sent, des émotions ordinaires de l'individu, écartant ce qui est exceptionnel. Nous ne rencontrerons pas la même difficulté : on peut établir la moyenne de la vie humaine. Cependant l'individu qui meurt à cinq ans est autre que celui qui meurt à cinquante. Mais tout le monde meurt.

Nous éliminerons les extrêmes, les maxima et lesminima.il faut que quelques-uns soient heureux, pour produire l'illusion, pour donner l'idée de

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BILAN DES BIENS ET DES MAUX i i9

poursuivre la chimérique entreprise du bonheur : un seul est heureux pour que dix mille soienl malheureux.

Toute sorte de fantômes marchent devant nous, nous entraînent : celui du misérable qui se trouve tout à coup porté au comble de la fortune ; l'homme longtemps heureux définitivement renversé. Il y a des épreuves de choix qui ne sont pas of- *fertes à tout le monde. Il y a la douleur physique qui est placée hors du domaine de la volonté ; elle est trop rude ; personne n'irait au-devant. Elle doit donc être rare et inévitable : le mérite est dans la résignation. Pour les épreuves morales, l'homme va de lui-même chercher les déceptions de l'ambition et de l'amour.

Contentons-nous de peser le fardeau des maux ordinaires, ce faix que tout homme porte et qu'il a mis lui-même sur ses épaules.

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