La réalité de la jouissance
Dans notre analyse du plaisir et do la douleur, nous avons fait la distinction de la réalité et de l'idée que nous nous en faisons, examinant ce que Ton peut tirer de l'une et de l'autre.
Cette idée est la représentation de la vérité ou la formation de l'erreur. Elle extrait de la matière ce qui n'y est pas, mais ce que la matière a la mission de faire croire à tort qu'elle possède. Nous reconnaissons que cette idée procure, soit en vrai, soit en faux, assez de bonheur pour supporter la vie. Nous déclarons que c'est tout ce que nous avons à porter dans le bilan, à la colonne de Tactif. Maintenant nous allons essayer de dépasser ce tableau de la représentation, do percer jusqu'à la réalité de la matière, des faits. Nous verrons qu'utiles comme moyens de mérite ils sont vides comme moyens de jouissance, incapables de nous procurer le bonheur que nous leur demandons.
L'idée rend optimiste si l'on croit à Tépreuve :
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si l'on n'y croît pas, les faits rendent pessimiste.
Une multitude d'objets destinés à nous procurer des jouissances est devant nous, placée de tous les côtés dans le monde. Serions-nous enfin heu" reux si nous parvenions à les posséder tous ?
Dans le cas où la réponse serait négative, nous ne devrions pas mener plus loin Tenquête, car il n'y a rien à espérer de mieux que de tout posséder. C'est peine perdue de chercher cette réponse et même de poser la question : nous savons trop que la réunion de tous les biens est impossible.
La matière a servi à Dieu à diviser et disséminer le bien et le beau. L'objet de la jouissance a été brisé en mille fragments épars que nous essayons de rassembler. Nous en saisissons quelques-uns, et cela pour augmenter le désir des autres; nous ne pouvons les réunir tous, et cela pour nous faire mériter. Tant d'objets variés et divers ne nous sont offerts que pour que nous ne puissions les prendre tous, que pour que nous soyons éprouvés par leur privation.
Nous avons découvert le secret du mécanisme de la tentation : nous savons comment est posé le problème moral de la répartition des biens: il y a deux facteurs , l'inégalité entre les hommes, l'insuffisance des objets. Ce n'est pas assez de dire qu'ils sont insuffisants: ils sont trop nombreux, puisqu'on ne peut les avoir tous. Ils sont insuffi-
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sants pour les hommes qui se les disputei seraient encore en trop grand nombre pour individu, sans rivaux, pût les atteindre tous La jeunesse se passe à découvrir les obj si râbles et à acquérir des notions sur les n de se les procurer. L'œilsonde le cercle du ii
0 n fait ses calculs et ses rêves. On ne possèd mais on jouit en espoir de tout. C'est le m moment de la vie et ce n'est qu'une illusio le succès est impossible.
Les forces sont venues, l'homme part. ] dons ce qui va se passer. Il ne peut aller i
1 es points de l'horizon ; ses pas ne marquent ( ligne étroite dans l'immense carrière. Tout 1 est donc perdu.
En faisant son choix, il essaie de gagi point et perd le surplus du circuit. L'enfant l'on donne une pièce de monnaie, jouit de 1 qu'il pourra acheter, de tout ce qui lui fait i mais au moment où il se décide, il perd, pi seul obet, tous les autres. Le jeune hom garde toutes les vierges et pour chaque lend fait une idylle nouvelle : mais en prenant h d'une femme, il renonce à toutes.
L'artifice de la nature est visible. On mar pied dans le sable sec, l'œil sur le mirag( lac ombragé de palmiers qui fuit toujours, jouit que de ce que l'on ne peut atteindre. À
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2t{6 LE PESSIMISME
décision, c'est moins une chose qu'on gagne que mille que l'on abandonne. L'acte de jouissance est une renonciation. Toute opération est une perte.
L'objet le plus désiré n'est rien auprès du tout. C'est le tout qui forme l'idée du bien, du beau, qui inspire le désir. Au fond, c'est le tout qu'on cherche. Et il ne rassasierait pas 1
Voyez la précision dans les proportions qui manifeste si bien le but de la nature. Admirez au moins l'instrument de votre supplice. Plus l'objet a pour mission d'offrir de plus grandes satisfactions, plus on est obligé à un choix rigoureux, exclusif d'un nombre croissantdechoses. Al'extrémité du plan la plus large, mais aussi celle ou les plaisirs sont plus pâles, nous trouvons la lumière, la chaleur du soleil, le climat, les agréments de la nature, mer, montagnes, contrées fertiles, riantes : on ne peut tout habitera la fois, mais l'on se déplace, on peut visiter au moins les lieux où l'on ne se fixe pas. Viennent ensuite les succès de la fortune, de l'amour-propre ; ici l'on ne voit plus des régions vastes, mais des chemins resserrés, se croisant, s'écartant, isolés les uns des autres, où roulent des files d'hommes qui cherchent à se devancer et qui s'écrasent : on ne peut marcher dans deux voies à la fois, cependant, en courant bien fort, on peut faire quelques pas dans plusieurs»
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A Tautre extrémité où le bonheur est iotense, Tamour vous fixe, vous attache à un seul être : ce n'estplus la région, ce n'est pas même le chemin, c'est un étroit emplacement où Ton est immobile, enchaîné. La pyramide, en s'élevant, diminue; au sommet, elle est couronnée par un point.
La privation de l'objet permis qu'on ne peut atteindre, de l'objet défendu qu'on doit fuir, n'est pas le seul moyen du mérite.
Les efforts de l'esprit et du corps pour acquérir, la souffrance physique, sont des procédés excellents : à vrai dire, ils ne sont qu'une forme de la privation. On pourrait classer les jouissances d'après leur importance, en comptant seulement les peines qu'elles coûtent. Au bas de la pyramide est l'existence, au sommet la raison et Je bonheur de l'existence, c'est-à-dire l'amour. Le besoin de Famour l'emportera donc sur celui de la nourriture. Il semble pourtant que l'on peut se passer d'amour, de donner l'être, non d'être. Est-ce sûr? On se passe de l'amour? Mais on se passe aussi de l'existence, on meurt ; la sensation de cette dernière loi est plus visible, mais celle de la première, pour n'être pas physique, n'en est pas moins dure. Ceux qui penseraient que l'amour n'impose pas plus de peines n'ont qu'à regarder les égoïstes^ qui fuient le mariage pour les éviter. Le calcul* est facile : en ne s'attachant qu'au travail néces-
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saire pour entretenir l'existence, on voit qu'il est multiplié par le nombre de tètes qu'on aime ; on se charge non d'une vie, mais de plusieurs.
Vous avez rassemblé une pleine brassée de ces choses agréabJes. Où les portez- vous? Il faut les abandonner, soit pendant la vie, soit à la mort. Choisissez. Malheur à celui qui s'est beaucoup attaché ; il doit passer seul de l'autre côté. Tout lui est arraché à la fois; plus il tient de choses, plus il souffre. Ne valait-il pas mieux les semer sur sa route ? L'on vous avait bien dit qu'elles étaient offertes seulement pour que nousles repoussions. . Nous sommes obligés de désirer beaucoup et de ne tenir à rien. Si vous n'avez pas obtenu ce que vous désiriez, ou, une fois atteint, s'il vous a trompé et a été déjà rejeté avecdégoût, félicitez- vous. Il faut mériter, et c'est fait. Sinon va venir Tépreuve dernière, le déchirement ûnal plus cruel quele détachement de toute la vie. On ne retrouvera que ce qui nous a donné le plus de peine, les mérites.
Que valent ces jouissances elles-mêmes? Regardons^les de près. Les deux grands besoins sont ceux de l'amour-propre et de l'amour.
Vous cherchez l'estime, des éloges, la réputation, la gloire. Certainement vos éminentes quahtésser ont reconnues, mais par ceux que vousne^connaissez pas et dontl'opinionvous est indifférente ; ceux
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que VOUS connaissez n'admettront jamais voir supériorité, si ce n'est des lèvres, quand elle leu sert.
Pas un homme, même le plus petit, qui ne s croie au-dessus des autres, même du plus grand les circonstances ne l'ont pas favorisé. Si votr supériorité est incontestable, la chose devient se rieuse: le plus petit vous hait. Nul ne souffre qu'uj autre le dépasse ; il est bien plus facile de le ra baisser que de s'élever soi-même. L'envie, qu'oj appelleaujourd'hui l'égalité, est lefond de l'homme dans notre siècle, il n'est pas permis d'en douter On exalte encore les personnages, mais on le choisit si misérables qu'ils ne peuvent faire om brage.
Comme les orgueilleux et les ambitieux des an ciens temps sont donc punis I Qui voudrait de li gloire aujourd'hui!
Lesindifiérents, les inconnus sont les seuls dis posés à satisfaire notre amour-propre; quant Famour, ils ne sont en état de rendre aucun service Tous nos chagrins viennent de nos proches ; le blessures les plus profondes sont reçues des main qui sont les plu« près de nous. Dans la bataille d< la vie, deux armées ennemies n'arrivent pas d^ pays éloignés, pour s'entrechoquer un jour et s retirer. C'est la lutte d'un seul contre tout ce qu l'entoure, sans paix. On se bat contre ceux ave
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qui Ton est né, de qui Ton est né, non avec des ennemis, mais avec des amis, avec des frères, enfants contre parents, Pépouse contre Tépoux.
La vie selon la loi et sans Tamour est intolérable. Plus on est rapproché, serré les uns contre les autres, plus on perd la liberté de ses mouvements. L'union de l'homme et de la femme, que cependant l'utilité, le besoin, conspirent à maintenir plus aisément qu'aucune association, ne peut subsister sans l'abandon des goûts, des habitudes, des désirs, sans la renonciation. Lorsque l'amour s'en va, le jour où on aie malheur d'examiner, au point de vue des droits et des devoirs, les paroles, les actions de l'autre, de tenir l'œil sur la limite qu'il ne peut dépasser sans peser sur la liberté, on trouvera mille fautes à reprendre et mille souffrances à supporter: l'habitude, la crainte de l'opinion seules maintiennent côte à côte deux êtres qui se blessent à chaque mouvement. L'amour est un sacrifice.